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Laura Kasischke : le ciel et l’eau en mille morceaux (Baignade surveillée)

  • Photo du rédacteur: Cécile Péronnet
    Cécile Péronnet
  • il y a 1 heure
  • 2 min de lecture


Laura Kasischke © Francesca Mantovani /Éditions Gallimard
Laura Kasischke © Francesca Mantovani /Éditions Gallimard


La reine des fantômes, de la tension assourdie, dissèque un drame. Le 16 juillet 1961, Richie Manning se noie dans le grand bain puisque la corde le séparant du petit bassin n’a pas été tendue, que la maître-nageuse n’a rien vu, que les nageurs ont continué à barboter avec inconséquence. Dans chaque chapitre, elle examine à la loupe une esquille du décor, un personnage, un ressenti, comme si elle grossissait les détails d’un tableau pour attirer l’œil sur ce qui pourrait passer inaperçu. Ce qui pourrait expliquer, justifier, permettre de juger, de comprendre.

Les dix parties de ce roman sont toutes composées de dix chapitres parfois numérotés à l’envers, sorte de compte-à-rebours dont n’a que faire Laura Kasischke dont la dissection ne suit pas de logique particulière. Des bribes du présent répondent à des fractions du futur qui répondent à des lambeaux du passé. Les uns sont vus par les seconds qui sont vus par les troisièmes, eux-mêmes vus par les premiers. Les odeurs traversent le temps. Cire, fleurs, chlore. Les couleurs vives des années 1960 éblouissent malgré le gouffre des années qui les a fanées. Une fillette rousse qui file sur son vélo pourrait bien avoir l’air d’une comète aux yeux de certains, d’une petite fourmi aux yeux de d’autres. Le bruit des pneus sur le goudron ressembler au son délicieux d’un baiser ou bien à celui honni d’une « bise mouillée ». Les échos se multiplient, les répétitions créent une toile d’araignée qui emprisonnent les protagonistes et le lecteur dans leur réseau poisseux. Les astronautes qui partent ce jour-là pour la Lune regardent peut-être la piscine au moment précis où l’eau avale Richie, son corps en apesanteur aussi léger qu’un fantôme, comme lui les a regardés s’envoler le matin-même avec désintérêt, n’attendant que de partir pour le Jolly Roger, ce club où il patauge tout l’été jusqu’à se noyer.  

« Ce jour-là aussi il ferait beau, le ciel serait si dégagé qu’on aurait l’impression de pouvoir l’inciser avec la pointe d’un couteau bien aiguisé, et qu’alors toute la noirceur qui se trouvait derrière se déverserait, en même temps que tout ce qui était là-haut – le soleil et les étoiles, les planètes, mais aussi la Lune (leur Lune et les lunes des autres planètes). »

Baignade surveillée est semblable à la mosaïque qui recouvre le fond d’une piscine, ses éclats aléatoires formant bientôt un motif fait de récurrences. C’est en ressassant les faits que Laura Kasischke examine leurs ramifications futures et passées, ses phrases traduites par Céline Leroy tantôt éthérées tantôt collantes, phrases au-dessus desquelles volète une nuée de mouches, sur lesquelles grimpe une colonne de fourmis opiniâtres et planent des spectres qui n’en sont pas encore, à moins qu’il ne s’agisse que de leurs ombres.

La noyade est ici aussi poétique que tragique, pesanteur et apesanteur se disputant Richie qui aimait tant flotter. Le bleu du bassin répond au bleu du ciel ; le noir du grand bain répond au noir de l’espace. Les protagonistes de Laura Kasischke flottent entre deux mondes, entre deux eaux, culpabilité et innocence, vie et mort, entre l’avant et l’après.


 


Laura Kasischke, Baignade surveillée (The Lifeguard), trad. de l'anglais (États-Unis) par Céline Leroy, Gallimard, « Du monde entier », 27 août 2026, 23 euros.

 

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