Inam Bioud : Houaria


« On peut réduire en poussière des millions de créatures humaines pendant des dizaines et des dizaines d’années, et la terre bourrée d’assassinés ne tremble pas. On n’entend pas des millions de cris. Jusqu’au jour où soudain un cri perce les lourdes couches du silence ».
Hélène Cixous, La Ville parjure ou le réveil des Érinyes (1994).
En préambule à cette approche du roman Houaria, écrit et publié en arabe [oct. 2023, Alger, éd. Mim], il faut dire d’emblée que son approche s’est faite à partir de sa traduction en langue française [2026, Ed. Philippe Rey/Barzakh]. Ainsi, il ne s’agit pas de considérer dans son ampleur, sans le matériau linguistique d’origine, la poétique mise en œuvre par l’écrivaine. Il sera question davantage de la manière dont certaines thématiques du roman ont été tissées et de relever quelques procédés fictionnels à l’œuvre dans le roman.
« Son regard se perd dans la foule. Sa vision se voile, ses yeux se troublent. Elle voit ce qui va venir. Ce qui ne viendra pas. Elle voit la somme des attentes ». Cette femme, observatrice et en attente, est bien celle dont le nom s’affiche en tête du roman. Houaria, femme d’Oran, la bien nommée puisqu’elle porte le patronyme du saint protecteur, « un nom, le condensé d’une ville qui fut et qui persiste ». Il n’est pas inutile d’y insister : Mohammed Ben Omar El Houari, saint tutélaire de la ville d’Oran, connu sous le nom de Sid El Houari, était un imam et érudit soufi. Né aux alentours de 1350, il étudia et voyagea dans de nombreux pays avant de revenir se fixer dans la casbah d’Oran, dans le quartier qui porte aujourd’hui encore son nom. Théologien et pédagogue, il a laissé à la postérité un livre écrit à l’intention de ses élèves, intitulé, Kitab Essehou oua Etenbih. Les chansons populaires le glorifient et nombre d’Oranais-e-s portent son nom.
Houaria est une figure majeure de la fiction, elle surgit dans de nombreuses pages et clôt le texte aux côtés d’un autre personnage. Ce prénom, Houaria le partage avec son frère Houari, la brute aux pieds à six doigts, autre miroir de cette ville. La ville dans son entièreté ? Non, pas vraiment, mais resserrée autour d’un quartier, Eckmühl, que la narratrice anime sous nos yeux, parfois un peu sidérés, parfois amusés, c’est selon…. !
Une ouverture magistrale
Revenons tout d’abord sur le premier chapitre d’ouverture à la fois suggestif et mystérieux mais annonçant, une fois le roman lu, ses grandes lignes mélodiques, prévenant en quelque sorte le lecteur que tout se fait et se défait et que c’est à lui de construire des significations. On sait, en effet, l’importance de l’ouverture d’une fiction. « Houaria - I » pose les cailloux blancs d’un drame dont on découvre les contours. Une jeune femme ouvre le bal des personnages, allongée sur un lit d’hôpital, désorientée et perdue, espérant « faire taire la plainte permanente dont bourdonne tout son être ». Dans sa désorientation, un nom surgit dans sa mémoire, Hicham son amoureux. Peu après un autre prénom, Hadia, « la femme de mon frère », son prétexte et sa couverture pour sortir avec Hicham, celle-ci rejoignant son amant, Hachemi, un médecin.
Comme cela se fera tout au long du roman, les actes engagés par les personnages sont commentés par la narration pour souligner une particularité sociologique de la société décrite ; ici, ce sont les ruses que déploient les femmes pour échapper à la surveillance des hommes « légitimes », en dehors des lieux qui leur sont autorisés, le hammam et le cimetière. Houaria sait qu’on voit en elle une jeune fille en proie aux djinns ; elle est le souffre-douleur de son frère au langage ordurier surtout vis-à-vis des femmes, brutal et grossier et dont elle dresse un portrait peu ragoûtant. Elle pense à la seule femme à laquelle elle peut se confier, Hana, veuve de 40 ans, élevant ses enfants seule et plongée dans ses études après son travail. Houaria revient à Hicham, « le garçon le plus mignon d’Eckmühl (…) dont la simple idée qu’il lui accorde un regard faisait fondre les filles du quartier ». Aussi tente-t-elle son auto-portrait pour essayer de comprendre comment elle a pu être l’élue : teint clair, yeux couleur de miel, grande taille, des formes féminines avantageuses (dissimilées sous des vêtements amples), des cheveux châtains et ondulés… Brusque arrêt dans l’introspection de la jeune femme allongée… « Mais la tête du garçon roule devant elle sur le sol ». Suit l’évocation de l’attentat dont il a été l’objet sous ses yeux :
« Les yeux verts lui sourient. Elle regarde ses chaussures, ne comprend pas pourquoi elles sont pleines de sang. A moins que ce ne soit leur couleur… Le brouillard l’enveloppe de nouveau. Tout paraît loin. Les événements et les images se bousculent dans sa tête. Se croisent. Se superposent. Comme à travers un prisme. Une légion de fourmis avance sur son corps. Elles s’arrêtent au niveau de sa gorge. Un sang écarlate goutte d’une lame qui scintille, bientôt essuyé par une barbe teinte au henné, surmontée d’un visage satisfait. Une voix colossale retentit : Allahou akbar ».
Le lecteur est installé, sans qu’il soit besoin de date ni de contexte, dans la décennie noire (1992-2002), habitée par les attentats et les assassinats. Houaria sait qu’elle ne voulait pas être là : elle aurait préféré être sur une plage comme le font les couples d’amoureux, même si la répression s’est abattue sur eux. A nouveau incise sociologique : « ça faisait partie de la campagne de lutte contre les fléaux sociaux à l’époque où le terrorisme battait son plein » : la jeune fille (ou la narratrice) engage une réflexion fine sur l’utilisation de la religion à des fins répressives. Retour à l’hôpital et le jeune femme ne sait toujours pas où elle est, surprise par le regard tendre de sa mère, tout à fait inhabituel. Elle est alors projetée dans la fête au marabout de Sidi Youcef où celle-ci l’amenait pour la délivrer de ses djinns. Les dernières lignes citées plus haut sont prémonitoires.
Ce premier chapitre suivi au plus près montre bien l’écriture très concertée de ce roman, autour d’une famille toxique. La jeune fille paie chèrement son évasion : un événement dramatique s’est produit. L’événementiel est enrichi d’un regard bien informé sur la société évoquée. La maîtresse d’œuvre met ainsi en place les personnages essentiels, le noyau narratif de l’histoire racontée. Ce noyau sera sans cesse enrichi par d’autres personnages dessinant, avec et au-delà de cette famille, les particularités de ce quartier populaire oranais. Plutôt qu’un roman « choral » – selon l’expression privilégiée par la critique dès lors que plusieurs personnages prennent la parole –, on lit un roman-mosaïque avec une narratrice omniprésente qui tient les méandres d’une période de sombre mémoire, qui dessine les dominantes et les chemins de traverse d’une population bien circonscrite. Le roman a les logiques et les surprises d’un jeu d’échecs, les personnages semblant se déplacer au hasard de leurs trajectoires ou lors de leur rencontre avec Houaria. Ainsi de Heba : « Elle traversait le couloir à pas légers. On aurait dit une pièce d’échecs se déplaçant sur le quadrillage noir et blanc du carrelage ».
La « nouba » des prénoms
Il faut tout de même dire qu’à la première lecture, on a un peu de mal à se retrouver dans ce ballet de personnages. D’autant que par un geste poétique, l’écrivaine les a tous nommés avec la même initiale. Treize prénoms féminins et masculins dont l’initiale est le phonème [h]. Houria, Houari, Hicham, Hani, Hajar, Hana, Hachemi, Hadjira, Hennan, Habira, Heba, Hadia, Hala. Le quatorzième, « Ha ! », est le doublet de Houaria.
Le quinzième, « Apache », clôt le roman et a un statut particulier : c’est le nom du cheval de l’une des protagonistes, épargnée par les années de terreur qui soufflent sur la ville, Heba.
Exceptés les prénoms Houaria et Houari, rattachés à celui de Sid El Houari, qui indiquent l’origine tribale du saint, les autres prénoms, commençant tous par [h] comme celui de Houaria, ont un sens positif quel que soit le personnage qui le porte. Ils sont beaux et doux à prononcer pour un.e arabophone. Douceur d’autant plus amère et triste dans le contexte d’une ville/d’un pays, traversés par des années de violence psychologique, physique et idéologique au cours de ce que l’on a appelé la « décennie noire ».
Quel sens donner dans l’appellation alphabétique, au choix du phonème [h] ou [ha] au début de chaque prénom, sorte de doublet de Houaria qui, au début du chapitre en explicite l’origine ? : « Ha ! » – c’est comme ça que ma mère m’appelle comme on appelle les animaux de la ferme. « Ha ! T’es où ? », « Ha ! Où est-ce que t’étais partie ? », « Ha ! Aide-moi à porter le matelas. »
Doublet de Houaria et quasi-personnage, [h] ou [ha] est dans la description phonétique, une fricative glottale sourde, articulée au niveau des cordes vocales par expiration de l’air qui s’échappe sans aucun obstacle ni frottement. C’est un souffle, une expiration profonde, comme venant du fond de l’âme. Un peu plus loin dans la même page, Houaria clôt sa réflexion sur « Ha ! » : « Par une sorte d’ironie du sort, « Ha ! » est une inversion de « Ah ! », l’onomatopée qui imite le soupir en arabe et qu’on utilise pour signifier que quelqu’un ou quelque chose vous manque ».
Le manque, Houaria est marquée par le manque : celui du père et de sa protection, celui de la tendresse attendue de la part d’une mère et d’un frère. Il y a aussi l’extrême dénuement matériel et intellectuel dans lequel elle est engluée et que son intelligence et son extrême sensibilité rendent plus difficile à supporter. Plus tard, elle connaîtra le manque quasi absolu, celui de l’homme aimé, Hicham, assassiné sous ses yeux. Mais elle n’est pas la seule touchée par ce manque. Exceptées Heba, l’intellectuelle qui rédige une thèse d’anthropologie, fille de propriétaire aisé, et Hala, médecin et fille de médecin, tous les personnages du roman souffrent de la même situation. Dans le quartier et dans le « haouch », une sorte de « grande maison » – comment ne pas penser à Mohammed Dib ? – où s’entassent des familles dans la misère et la promiscuité, tous les protagonistes sont à la recherche de quelque chose, dans des familles où les mères sont des « mères courage » et les pères, pères par intermittence ou quasiment absents.
La division du roman en 28 chapitres portant le nom d’un personnage (excepté le dernier) n’est pas sans rappeler un procédé courant en littérature où de nombreux romans présentent cette même articulation. Ainsi d’Alexandries de Jacques Hassoun ou Trois femmes puissantes de Marie N’Diaye. Il y a un retour en leitmotiv de ces prénoms, où la narration est prise en charge tantôt par le personnage de Houaria, tantôt par ce dernier et par le personnage titre, tantôt enfin par un narrateur extérieur et par l’un ou l’autre des personnages titre du chapitre. Le partage des voix est clairement mis en évidence, du moins dans les chapitres où le récit est fait par Houaria et par un autre protagoniste. Ainsi, la fiction se déroule en faisant pivoter tour à tour le statut des narrateurs, selon les quatre modes : le chapitre porte le nom d’un personnage dont le vécu est rapporté par un narrateur externe ; le chapitre porte à la fois en titre et en "sous-titre" le nom du personnage, lui-même narratrice ou narrateur ; le chapitre porte le nom d’un personnage et en " sous-titre" celui de Houaria. C’est elle la narratrice ; parfois s’entremêlent dans le même chapitre portant le nom d’un personnage, narration directe et narration externe, comme dans le premier chapitre « Houaria ».
Ces différents types de narration où cependant la voix de Houaria demeure en toile de fond, rappellent la structure, dans la musique européenne médiévale et de la renaissance, du « cantus firmus (chant fixe, autour duquel tout s’ordonne) […] servant de base à une polyphonie ». Ainsi la voix de Houaria continue de percer comme en sourdine, les autres récits. C’est elle, folle ou voyante, elle la mossiba (la « catastrophe » comme l’appelle sa mère) qui parle, dit les autres et le malheur des pauvres gens qui l’entourent.
Dans une rencontre dans une librairie d’Alger, Inam Bioud a expliqué son choix : « une galerie de personnages aux deux tiers féminins mais avec une particularité que leur prénoms commencent par le lettre "H" (…) ce n’est pas le fait du hasard. (…) C’est la lettre qu’elle préfère dans la langue arabe. C’est quelque chose qui sort de ses entrailles. Pour elle, c’est une lettre tellement silencieuse » : « Le H est la seule lettre dans l’alphabet arabe qui est ronde, fermée, il y a beaucoup de symbolismes spirituels dans cette lettre. (…) Tous les prénoms commencent par H parce que je voulais que tous les personnages soient liés d’une manière ou d’une autre. Parce qu’Oran, c’est comme une petite ville où tout le monde connaît tout le monde. Je voulais aussi parler du destin commun. Quel que ce soit leurs statuts sociaux, quand cela va mal, on va tous au mur.»

Rencontre-dédicace littéraire avec Inam Bioud pour la parution en version française de
Houaria à la librairie L’Arbre à dires avec l’éditeur Sofiane Hadjadj, à Alger, fin mai 2026
(El Watan, Nacima Chabani)
On conviendra que nous avons une structure particulièrement élaborée : de part et d’autre de l’échiquier, une narratrice choisit les déplacements et le lecteur se laisse entraîner d’une vie à l’autre, mené de main de maître par cette construction romanesque recherchée. La table des matières finale est bien utile une fois le livre refermé pour lire autrement : on repère les prénoms et on relit les chapitres de chacun d’eux, transformant la première lecture offerte en une lecture plus vagabonde qui se crée ses propres chemins. Mais la lecture première a bien désigné Houaria comme la protagoniste de la fiction qui lui donne sa signification profonde et sa trajectoire. Ainsi se lit avec plus de perspicacité le premier texte, véritable envoi poétique, précédant la fiction proprement-dite :
« La paume d’une main, où s’esquissent des ruelles qui s’effacent aussitôt. Des destins qui s’entremêlent, puis s’écartent. Des noms qui émergent, puis retombent. Les lettres d’un alphabet en attente d’être rassemblées, épelées. Des mots qui guettent celui ou celle qui viendra les prendre en bouche et leur donner un sens. Des voix embrouillées en quête d’ordre. Des cœurs désorientés, dont le palpitement et la fougue s’adressent à celle qui lit dans les liges de la main – Houaria – un nom, le condensé d’une ville qui fut et qui persiste ».
C’est dans ce labyrinthe que la romancière invite à entrer non pour acquérir un savoir figé mais pour deviner l’incertitude, les suspensions et les sorties bricolées : Houaria et Heba, sœurs dans la perte des hommes aimés, les deux frères Hicham et Hani, se sont rapprochées : « Elle, son existence s’est arrêtée là où est tombée la tête de Hicham, après ça, elle a erré dans la vie des autres. Moi, mon existence m’a quittée au départ de Hani et je m’en suis inventé une autre, au milieu des livres et des manuscrits ». Le lecteur doit accepter deux issues post-décennie noire et ne pas attendre des réponses gravées dans le marbre.
Le condensé d’une ville
Cette voix de Houaria est aussi celle de la ville d’Oran. Cela est signifié en ouverture du roman, dans la dernière phrase de ce qui apparaît comme un préambule que nous avons citée précédemment : « […] Houaria – un nom, le condensé d’une ville qui fut et qui persiste ». Ainsi, ce qui advient aux êtres advient à la ville. Le malheur qui la frappe les frappe aussi. Cette identification de la ville à une femme, c’est Hennan, le gardien du mausolée d’un autre saint, Sidi Youcef, qui la formule. Avant de devenir gardien de mausolée, la vie de ce personnage est comme un condensé de la vie errante de ceux à qui l’existence n’a rien offert depuis la naissance. D’origine paysanne pauvre, Hennan, à l’instar des autres protagonistes du roman, connaîtra des statuts divers, au hasard de ses déambulations pour trouver une place dans la société. De paysan émigré en ville, il passera à marchand de karen (flan de farine de pois chiches, véritable en-cas des pauvres), amateur de musique profane dans des maisons de passe clandestines où drogues et alcool circulent, participant plus tard à des réunions clandestines d’une organisation prônant la lutte des classes, puis fréquentant des cercles de dhikr(invocations de Dieu) de la confrérie de Sidi Youcef, jusqu’à peu à peu s’installer comme gardien du mausolée que les habitants du haouch fréquentent et notamment Houaria et sa mère.
Lors d’une soirée dans la maison citée plus haut, Hennan est touché par une chanson célébrant Oran : « Cette chanson, sans qu’il sache pourquoi, l’a profondément marqué. Il n’a plus regardé la ville de la même façon, après ça. Elle a revêtu, à ses yeux, quelque chose de féminin et de tendre, qui le faisait penser à cette femme dont il rêvait ». C’est une référence à la chanson d’Ahmed Wahby, Ouahran Ouahran rouhti khsara… qui fait partie du répertoire populaire d’Oran et même de toute l’Oranie. Toutes les avanies marquant la ville, évoquées par la chanson, Houaria va les vivre dans son esprit et dans sa chair, elle qui a des dons de prédiction et dont la sensibilité à fleur de peau la fait réagir au malheur des êtres qu’elle croise.
Parmi tous les personnages du roman, certains disparaissent assassinés, d’autres comme la belle Hadia après l’assassinat de son amant Hachemi, perdent la raison ; d’autres ont pris la fuite on ne sait où – comme Hani, amant de Heba et frère de Hachemi. Seules Houaria et Heba l’anthropologue survivent à cette période de violence et de terreur qui plonge la ville dans le malheur. Houaria profondément malade et traumatisée, après une longue « station » comme hors du temps, revient peu à peu à elle et s’installe au mausolée. Hennan le gardien l’a volontiers acceptée car c’est grâce aux dons des visiteuses venues l’interroger sur leur avenir, que le mausolée n’a pas de soucis matériels.
Quant à Heba, « une enfant hantée par le fantôme de sa mère », elle s’est retirée dans la ferme héritée à la mort de son père et poursuit ses recherches grâce à Houaria qui lui sert d’informatrice et à laquelle la lie le partage douloureux, chacune de son côté, de la disparition de l’homme aimé. Passionnée par le patrimoine oral, elle travaille sur un sujet imposé par l’institution universitaire, car « les dirigeants pensaient alors que le seul moyen de tarir les sources du radicalisme était de revenir au patrimoine traditionnel, même vieillot et de favoriser le soufisme et les confréries qui lui sont attachées ». Sa recherche a pour titre : Les confréries religieuses et leur rôle dans la diffusion de l’Islam modéré et la tolérance interconfessionnelle.
Ce sujet, elle avait eu beaucoup d’enthousiasme à le travailler, soutenue par Hani. Autodidacte et grand lecteur, il l’avait initiée à de nombreuses lectures et parlé d’ouvrages dont elle ignorait l’existence. Comme cet énigmatique et légendaireLivre du rubis, attribué par lui au guide et ami du poète Rûmi, Schams Ed-din Tabrîzî. Rappelons que Jalal ad-Din Muhammad Rûmî (1207-1273), poète et théologien soufi a été marqué par sa rencontre avec le mystique errant Schams Eddine Tabrîzî. Tous deux sont fêtés dans le calendrier persan.
Aussi énigmatique sera le colis reçu par la poste, expédié on ne sait d’où par Hani dont elle était sans nouvelle. Il contenait une carte postale avec dessiné « un poisson aux ailes multicolores - comme un oiseau du paradis - et la phrase « voilà comment je t’aime. » En plus de cette carte, un livre dont toutes les pages sont blanches exceptée la deuxième page qui porte un titre en gros caractères : LE LIVRE DU RUBIS, dont on ne saura pas s’il existe réellement. Mystérieux et troublant message qui pousse Heba, ne sachant comment le décoder, à enfourcher Apache son cheval adoré et à se laisser griser par le vent, laissant échapper la carte qu’elle tenait dans la main. Le roman s’achève ainsi sur des interrogations, un livre à écrire et un espoir.
Une lecture en étoilement
Dans le Courrier international du 15 juillet 2026, Oumeïma Nechi, après avoir rappelé à la fois le prix Assia Dejbar reçu pour ce roman en 2024 et la levée de boucliers des conservateurs qui ont acculé la maison d’édition, MIM, à la fermeture, revient sur la réception du roman maintenant qu’il est disponible en français, grâce à la traduction de Lotfi Nia, présentée ainsi par les éditeurs actuels : « la traduction ne rend évidemment pas la singularité du croisement entre l'arabe classique et l'expression dialectale d'Oran, mais exprime parfaitement l'intensité du roman écrit par une autrice qui est une figure importante de la vie intellectuelle algérienne des trente dernières années ».
Richard Jacquemond pour sa part, écrit le 26 juin 2026 dans Orient XXI : « Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur, et Lotfi Nia, jongleur d’alphabets, y parvient admirablement : en usant des différents registres de langue du français, en translittérant en caractères latins des mots arabes, dont il donne ensuite une traduction littérale. Il a également décidé de conserver à un endroit une tournure d’origine, en caractères arabes, en l’occurrence, un extrait de chanson, cru, comme il se doit avec le raï – après tout, puisque les auteurs arabes transcrivent parfois les mots étrangers en de caractères latins, pourquoi ne pas faire l’inverse ? »
L’article d’Oumeïma Nechi s’intitule :« Houaria, ce portrait d’un Oran marginal qui a créé le scandale en Algérie »synthétise les réactions de la presse algérienne depuis la sortie du roman en français ; le site algérien Twala s’interroge sur la tolérance d’une société face à la liberté de la littérature et constate : « La sortie en français du roman n’a pas provoqué, du moins pour le moment, une telle réaction de rejet ». Est-ce dû au changement de langue et la réaction des conservateurs arabisants a-telle été partagée par tous les lecteurs arabophones ? Le quotidien arabophone El Khabar note, pour sa part : « La romancière révèle les profonds effets de ces événements [de la décennie noire] sur les individus, et comment la violence se mue en une expérience intérieure qui se reflète dans la mémoire et le corps ». A son tour le quotidien L’Expression estime que l’ambiance d’Oran est bien restituée avec les fameux cabarets de la ville, les soirées rythmées par le raï, les quartiers pauvres, et même des lieux de prostitution. Twala note que la romancière explore, avec nuance, une partie de la société algérienne à travers ce microcosme oranais, sans jugement moral ni révolte. Les commentaires notent qu’Inam Bioud va à l’encontre des récits qui arrangent la réalité pour proposer une image déformée.
Il va de soi qu’aucun roman ne peut, à lui seul, embrasser la totalité d’un lieu, ce qu’il reflète d’un moment pour une société. Aussi complexe que soit l’éventail des vies et des parcours des personnages choisis et la justesse d’une écriture, Houaria n’est pas le roman d’Oran mais le roman d’une certaine réalité oranaise rendue avec maestria. En refermant le livre, on repense à d’autres romans sur Oran et ce sont des lectures faites conjointement qui peuvent nous faire apprécier la performance de chaque créateur. On pense évidemment à des romans antérieurs dont Oran est l’héroïne. L’épidémie de la peste dans La peste d’Albert Camus ; la ville coloniale à travers les yeux d’un enfant pauvre dans L’ébauche du père de Jean Sénac ; l’application des lois pétainistes de 1942 sur la ville dans Rêveries de la femme sauvage d’Hélène Cixous, ou encore, la barbarie des années 90 dans Oran langue morte d’Assia Djebar. Et parmi les romans algériens récents, on peut (re)lire Samir Toumi et Amara Lakhous
En 2016, Samir Toumi publiait son second roman, aux éditions Barzakh à Alger, L’Effacement. Il abordait, de façon originale, la question de la transmission d’une gloire passée des pères vers les fils. Il y mettait en scène un protagoniste qui, le jour de ses 44 ans, constate que son reflet a disparu dans son miroir. C’est le thérapeute consulté qui mettra un nom sur ce syndrome étrange, le « syndrome de l’effacement » et qui n’atteint que les fils d’anciens combattants de la guerre de libération. Pour espérer récupérer son « être », il tente une évasion vers Oran puisque la ville d’Alger lui est néfaste, manière de s’éloigner du père ; c’est une séquence qui déploie les excès attachés à cette ville : cabarets, alcools, femmes et permissivité : il y vit des expériences où il est lui-même dans cette ville de toutes les folies...
Si le roman de Samir Toumi n’avait qu’une séquence oranaise de réalisation de soi, le roman d’Amara Lakhous, La Fertilité du mal, édité en octobre 2024 chez Actes Sud, se passe entièrement à Oran. Notons qu’il est traduit de l’arabe par Lotfi Nia, comme celui d’Inam Bioud. Roman policier bien ficelé, qu’on lit d’une seule traite et qui entraîne le lecteur dans les noirceurs d’une société dont les membres décideurs ont tiré le pays vers leurs profits personnels plutôt que vers la construction d’une nation honorant les qualifiants de son appellation, « démocratique et populaire » : « une indépendance gangrenée par la corruption qui a tout d’une nouvelle colonisation, celle des pères et des héros ». La gangrène est là et le roman désigne bien qui en sont les acteurs : analysant déjà les premières indépendances africaines, Frantz Fanon notait dans Les Damnés de la terre, en évoquant les bourgeoisies nationales qui se mettent en place , « dictature policière », « caste de profiteurs » : « Par son comportement la bourgeoisie nationale de certains pays sous-développés rappelle les membres d’un gang qui, après chaque hold-up, dissimulent leur part aux co-équipiers et préparent sagement la retraite ». Le roman s’ouvre sur l’assassinat de Miloud Sabri, homme puissant à Oran et dévoilera des personnages qui sont restés intègres et d’autres qui se sont vautrés das la corruption. Ici aussi la ville d’Oran est à l’honneur, de ses quartiers historiques à ses nouveaux quartiers, clinquants et ostentatoires. On rencontre aussi des personnages féminins contrastés, de la musique et des chansons. « Liquider les rivaux pour les pleurer et faire endosser le crime aux terroristes – pas la peine de rappeler le naturel au galop » (Collateral, 10 décembre 2024).
Une fois refermé, que retenir de ce roman âpre et douloureux d’une certaine façon, car il réveille la mémoire d’un passé relativement récent, un passé qui ne passe pas ? C’est à travers un style incisif, précis et sans concession d’aucune sorte (lisible même à travers la traduction de l’arabe) qu’est dressé le théâtre tragique d’une ville et ses laissés-pour-compte. La vie et le parcours d’êtres victimes d’une société à peine échappée du traumatisme de la guerre d’indépendance et sitôt replongée entre les griffes de charlatans en habits de théologiens, est dépeinte parfois de manière crue et féroce, où sourd une juste colère. Dans ce haouch et son quartier, c’est une sorte de cour des miracles où s’entremêlent étrangement, dans une forme de basculement de toutes les valeurs morales traditionnelles, les pires vices sociaux nés de la misère, recouverts peu à peu par l’emprise d’une autre « morale » érigée en diktat, accompagnée de violence et d’assassinats. C’est ainsi que Houari, le frère de Houaria, souteneur et drogué, se transformera en porteur de la « bonne parole » et en exécuteur d’ordre. Le roman d’Inam Iboud exprime l’anomie qui caractérisait la ville (et par extension, toute la société) durant ces « années noires ». Riche et foisonnant de références littéraires et artistiques du monde arabe et maghrébin (œuvres littéraires, religieuses, chansons, films, etc.) le roman offre également une autre face plus douce et plus empathique, tendre même à l’égard de certains êtres : tante Bakhta qui a élevé Heba, a veillé sur elle et lui a fait aimer la culture populaire, l’âne du porteur d’eau à qui Houari adolescent apportait carottes et autres légumes ramassés au marché ou le chat Hachoum adopté par Houaria ; ou encore le cheval Apache qui emporte Heba dans sa soif de liberté.
Inam BIOUD, Houaria, Paris, éd. Philippe Rey [barzakh], 2026, 252 p., 21 €.


