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Jaakko Yli-Juonikas et l’administration du cerveau

Photo du rédacteur: Charles Garatynski
Charles Garatynski
il y a 19 heures
5 min de lecture


© Sampo Korhonen
© Sampo Korhonen




Patient du CHU de Turku, Silvo Näre fait l’objet d’une enquête criminelle et entend Gereg Bryggman, une voix autoritaire présentée comme le véritable héros de son histoire. Neurologues compromis, policiers, parents, firmes pharmaceutiques et malades se croisent dans un récit de 229 chapitres dont le lecteur choisit parfois la suite. Paru en Finlande en 2012, Neuromaniac arrive pour la première fois en français dans une traduction de Sébastien Cagnoli et une édition des Monts Métallifères qui lui donnent le corps démesuré qu’il exigeait.

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À chaque ordre de Gereg Bryggman, Silvo Näre voudrait répondre « Et alors ? ». Une affirmation peut être récusée ; un ordre oblige à obéir ou à le braver. « On ne peut pas rester indifférent. Il faut prendre position. C’est épuisant. » Cette plainte du patient enfermé au CHU de Turku (ancienne capitale du pays ; ou bien connue pour l’Inter Turku, si des fans de football me lisent) dit ce que Jaakko Yli-Juonikas fait subir à son lecteur. À la fin de certains chapitres, celui-ci choisit un numéro. Il croit décider du récit, mais en réalité, il vient seulement de recevoir un ordre.

Silvo entend Gereg parler dans sa tête et fait l’objet d’une enquête secrète de la police criminelle. Le Supo, le renseignement intérieur finlandais, rôde aussi dans l’affaire. Autour du patient comparaissent des neurologues, des policiers, des malades, des firmes pharmaceutiques, des parents, et quelques savants finlandais réels que le roman compromet dans des détournements de fonds de recherche. Écrit en douze ans, le livre transforme ce dossier en faux rapports, vraies références, tests psychologiques, réclames, souvenirs et divagations. Sept cent dix-neuf notes, et plusieurs chemins qui reconduisent vers une page déjà lue ou vers un numéro inexistant.

Livre-labyrinthe, roman cérébral, livre dont vous êtes le héros ; les mots qui viennent d’abord décrivent l’objet et manquent son rapport de force. Le lecteur n’est pas le héros de Neuromaniac. Il siège à son comité d’éthique, avec un dossier truqué, aucune possibilité de s’abstenir ainsi qu’une responsabilité attribuée d’avance. On lui demande si un cerveau doit être transplanté, quelle profession sert le mieux la société, quel chercheur mérite d’être cru. Lorsqu’il retrouve Jockars, un oncle atteint de la maladie de Parkinson, chaque décision précipite ou prolonge la souffrance. Après sa mort, le livre se tourne vers celui qui tient les pages : « J’espère que tu es content. »

La police caviarde le dossier de Silvo en couvrant des lignes de noir. Yli-Juonikas obtient le même effet par l’opération inverse. Il ajoute. Les notes, les études, les anecdotes historiques et les ramifications finissent par soustraire l’objet qu’elles prétendent documenter. Le manque d’information et l’information totale produisent une incapacité identique à juger. La question policière devient une question d’autorité ; qui établit les faits, et qui décide ensuite que les autres sont malades, coupables ou guéris.

Le cerveau, dans ce roman, est une administration. Des larmes observées à un enterrement cessent d’être du chagrin dès qu’un médecin leur trouve un syndrome. Une mélodie prouve la sensibilité d’un neurologue brutal jusqu’à ce qu’une théorie concurrente la lui retire. Chaque sentiment reçoit sa région cérébrale, chaque région son programme de recherche, chaque programme ses crédits et ses querelles de signature. Le projet ROTA, programme finlandais de recherche cérébrale dont le roman reconstitue les années 1978 à 1981, aurait produit une observation majeure. « Aurait ». Le conditionnel importe puisque personne ne s’accorde vraiment sur l’expérience, son responsable ou la distribution du mérite. Les savants s’approprient les résultats de leurs subordonnés, éliminent leurs rivaux et appellent cette prédation compétition internationale. La satire ne vise pas la science, mais le régime de preuve qui n’accorde d’existence à une souffrance qu’après l’avoir convertie en image, en diagnostic ou, plus cyniquement, en ligne budgétaire.

Au milieu d’un chapitre intitulé « La vie en techno-utopie », Gereg affirme qu’aucun être humain ne pense avec son propre cerveau. Les plus intelligents assimilent seulement plus vite « les règles imposées par le monde extérieur ». La neurologie de Yli-Juonikas rejoint là la théorie de la Forme gombrowiczienne, c’est-à-dire ces rôles, ces gestes et ces visages que les autres nous imposent et que nous leur imposons, si bien qu’aucun moi ne préexiste intact à la relation. Gereg n’est dès lors ni une hallucination ni le petit homme logé dans la machine. Il est la voix impersonnelle du protocole, de l’entreprise et de la famille, devenue assez intime pour parler à la première personne.

Cette administration a un corps. Les Monts Métallifères ont acquis un texte et fabriqué un appareil, où le soin éditorial ne sert jamais l’ornement. Le volume relié et cousu porte sur sa tranche toutes les entrées du parcours. Deux signets permettent de marquer l’endroit où l’on se trouve et celui d’où l’on vient. Ils forment la mémoire auxiliaire offerte au lecteur tandis que Silvo perd la sienne.

Une carte glissée dans le livre rend aussi visibles les circuits sans promettre par ailleurs qu’ils conduisent quelque part. Elle trahit un peu le projet de désorientation et le lecteur égaré s’en félicite.

Encore fallait-il faire passer dans une autre langue une machine qui change sans cesse de régime. Sébastien Cagnoli, à qui l’on doit cette traduction, ne rend pas le délire raisonnable. Il maintient distincts, phrase à phrase, le protocole médical, l’argot policier, le boniment pharmaceutique, l’article savant, le calembour douteux et la voix qui se défait. Ses notes marginales expliquent le Supo ou telle obscure institution finlandaise, mais jamais l’opacité que produit le roman. Le français reste précis et malade à la fois. On comprend le prix d’État finlandais décerné au traducteur en 2025.

Des centaines de trajets ramènent pourtant à la même opération. Une conduite est rabattue sur son corrélat neuronal, une découverte sur son financement ou une conscience sur les intérêts qui la gouvernent. Une fois le mécanisme compris, les plaisanteries et les fausses notices supplémentaires ne font que le répéter. Silvo devient parfois le support sur lequel le romancier démontre sa virtuosité, un patient aussi facile à perdre de vue derrière une démonstration que derrière un diagnostic. Les pages consacrées au déclin de l’oncle Jockars font sentir ce que le système broie, et leur chagrin résiste à la satire.

Silvo finit par perdre la mémoire. Les phrases se trouent, les parents et les films se confondent, les pronoms ne trouvent plus leur possesseur. La voix finit sur « euh ». La page suivante est blanche. Puis vient un appendice, commandé après la première publication pour fournir le chapitre qui manquait, où recommencent les comités, les contrats et les industries culturelles. L’homme a perdu son histoire tandis que l’appareil conserve ses dossiers. Neuromaniac ne s’achève pas quand le lien cesse de fonctionner mais plutôt quand l’institution prend acte de la panne tout en poursuivant son activité, inlassablement.


 


Jaakko Yli-Juonikas, Neuromaniac, traduit du finnois par Sébastien Cagnoli, Les Monts Métallifères, août 2026, 696 pages, 29,50 euros

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