top of page

Victoria Kaario : « Il s’agissait de regarder là où ça fait mal et de mettre en mot ce qui m’apparait comme le plus grand des bénéfices secondaires : le recul » (Mon œil)

Photo du rédacteur: Johan Faerber
Johan Faerber
il y a 19 heures
10 min de lecture

© Aminata Beye
© Aminata Beye



Pour clore le cycle de ses entretiens de la rentrée littéraire, Collateral a choisi de mettre en avant l'un des premiers romans parmi les étonnants et sensibles de cette saison : Mon oeil de Victoria Kaario paru aux éditions Verdier. Récit d'expérience, récit d'expérimentation, Mon oeil débute sur le strabisme de la narratrice pour s'intéresser progressivement à ce qui ne nous regarde pas. Ou plutôt sur cette vie familiale qui regarde la narratrice : celle de la violence intrafamiliale, celle du couple de ses parents entre-déchirés et que la narratrice adulte va chercher à sonder. Un récit qui confirme la tendance de cette rentrée à la démasculinisation et que Collateral ne pouvait manquer d'interroger avec son autrice le temps d'un entretien.





Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très fort premier roman, Mon œil qui vient de paraître chez Verdier. Comment est né chez vous le souhait de proposer le récit de votre « strabisme divergent intermittent de l’œil gauche » à partir duquel vous entreprenez aussi bien de raconter votre adolescence au sein d’une cellule familiale qui ira jusqu’au « département des violences intrafamiliales du commissariat du septième arrondissement » ? S’agissait-il pour vous d’offrir d’emblée un récit d’expérience, à l’évidente et douloureuse charge autobiographique comme une manière d’autoportrait à contre-jour où le couple « toxique » comme il est dit de l’un de vos parents serait au centre de votre attention narrative ? Enfin, comment avez-vous choisi le titre à multiple entrées Mon œil : quel éclairage souhaitiez-vous apporter à votre récit par cette expression ?

 

J’ai commencé à prendre des notes sur les faiblesses oculaires il y a quatre ans. Je souffrais alors de forts maux de tête. Mon strabisme revenait et j’ai réalisé que j’en savais très peu sur la question. Je ne comprenais même pas vraiment comment fonctionnait la vision binoculaire. C’est en échangeant un soir d’été avec une autre femme strabique, beaucoup plus renseignée, que j’ai commencé à relire des épisodes du passé à l’orée de ces nouvelles connaissances. Par exemple (cela n’apparait pas dans le livre) j’ai éprouvé beaucoup de difficultés à apprendre à lire. Enfant, j’avais beaucoup de mal à faire le point sur les lettres, à converger correctement pour ne pas les voir en double. Je m’épuisais vite, ce qui m’a valu longtemps dans ma famille une réputation de feignasse. Quand, jeune adulte, je me suis mise à choisir mes livres, je me suis tournée vers des formes brèves et écrites plutôt gros et espacé (du théâtre, de la poésie, donc). Je n’avais pas conscience qu’il s’agissait de m’économiser physiquement.

A cette même époque de questionnements oculaires et de souffrance migraineuse, on m’a prescrit des séances d’orthoptie. Je me suis retrouvée, comme dans l’enfance, chez « la dame ». Une nouvelle dame mais toujours devant ce bon vieux synoptophore, l’appareil d’un autre temps qu’on utilise pour faire travailler les muscles dans le sens de la convergence ou de la divergence, selon l’orientation du strabisme du patient. Me retrouver physiquement dans cette position de l’enfance a fait ressurgir une émotion très forte. Il faut dire qu’au même moment, mes vieux parents étaient en crise. En plus de mes notes ophtalmiques, j’ai commencé à consigner la rocambolesque crise parentale. Jusque-là, je n’avais jamais abordé frontalement, dans l’écriture, l’histoire de ma famille. J’avais préféré le détour, notamment dans mes travaux radiophoniques. Dans la fiction Meurtre au conservatoire, j’avais imaginé une mère toxique et jalouse qui tue son fils, comédien à succès, en empoisonnant son plat de spaghetti. Dans une autre fiction feuilletonnée, Bauman et moi, des sœurs névrosées se confrontent à une mère peu aimante à la suite du décès de leur père.

Pendant un temps, ce qui est devenu Mon œil s’intitulait « Les yeux vairons ». Je n’aurais pas osé le jeu de mot sur le sofa d’un psy lacanien mais dans l’intimité de mon ordinateur, ça convenait. Ensuite, il est devenu Pour montrer tout ce que je veux cacher, en référence à la chanson de Serge Gainsbourg écrite pour Isabelle Adjani. Je savais que ce ne serait pas définitif. Trop de livres ont pour titre les paroles d’une chanson et je savais pouvoir trouver mieux. Mais ce qui me séduisait dans la formule était la référence à Roland Barthes. Dans Fragments d’un discours amoureux, il y a une entrée « Les lunettes noires : cacher. » L’idée y étant que l’amoureux peut chercher à la fois à exposer son désarroi et à le cacher. Dans le processus d’écriture, cette tension du cacher-montrer m’habitait.

Mon œil est arrivé en toute fin d’écriture. J’avais achevé une version dont je me disais que je pourrais bientôt la faire lire à des éditeurs. Mais tant que je n’avais pas de titre, pas question d’envoyer. J’ai donc réfléchi à toutes les problématiques qui se déploient dans mon texte. En m’arrêtant sur celle de la vérité et du mensonge, l’expression « mon œil » m’est revenue à l’esprit. C’est à ce moment-là que je me suis décidée à acheter une grande enveloppe pour l’y glisser et l’envoyer.

 

 


Pour en venir au cœur de Mon œil, ce qui frappe d’emblée, c’est combien votre récit répond d’une double structure : un récit double ou plutôt qui voit double. En effet, le premier temps narratif consiste à retracer l’histoire de votre strabisme en se construisant comme une enquête littéraire sur L’histoire de l’œil de Georges Bataille notamment où, de son père aveugle, « Bataille garde le souvenir de ses grands yeux qui devenaient alors tout blancs » ou de Premier amour de Beckett où « l’amoureuse du narrateur, Lulu, louche. Plus elle était nue, plus elle était strabique, raconte-t-il. » Mais ce récit du regard diverge en ce qu’il se présente aussi comme une orthoptie sociale : comme une vaste rééducation du regard, à la fois sociale, avec les autres : « Qu’il pleuve, vente ou soleille, le monde extérieur, les autres, je les voulais loin, indistincts, de vagues figurants. » Ou politique car le strabisme enseigne que « C’est à l’école élémentaire que l’on apprend, en plus de lire, écrire et compter, à stigmatiser ». En quoi cette enquête sur le strabisme vous a-t-elle offert la possibilité d’interroger votre rapport intime au monde et à ses injonctions sociales et politiques ?


Il y a une phrase de Jean-Luc Godard que j’affectionne particulièrement : « Les enfants sont des prisonniers politiques ». Je l’associe souvent à cette terrible scène du film Orange mécanique de Stanley Kubrick durant laquelle le personnage est exposé de force à des images ultra violentes dans le but de le rééduquer. Parmi les questions que posent Mon œil, il y a celle de la construction de notre regard dans l’enfance. Celui que l’on pose sur nous et celui que l’on pose sur les autres. En tant que petite fille strabique, des docteurs m’ont souvent examinée et conclu que ça n’allait pas, que je ne regardais pas dans la bonne direction. Aussi, je me souviens très bien des regards mi-étonnés mi-dégoûtés des enfants dans la cour de l’école quand je me mettais à loucher. Mon strabisme, je l’ai découvert dans les yeux des autres.  Cela forge une personnalité dans un certain sens. Au sein d’une cellule familiale, il est aussi question de jeux de regard. Dans l’enfance, nous sommes plus ou moins vus mais une chose est sûre, nous y sommes des spectateurs forcés. Le film Fanny et Alexandre de Bergman, que mes parents m’ont montré très jeune, me semble raconter cela. En tous les cas c’est le souvenir très fort que j’en garde : ces enfants qui regardent, impuissants, leur mère se tromper et qui en subissent les conséquences très concrètes. Ils vivaient dans une sorte de communauté hippie (la troupe de théâtre de leur père) et se retrouvent sous une terrible dictature (chez l’austère beau-père).

Dans Mon œil, la narratrice se retrouve de nouveau, à l’âge adulte, spectatrice du petit théâtre de cruauté parental. Elle est un peu au spectacle de marionnettes et l’on hésite à désigner qui du père ou de la mère est le gendarme et qui le voleur. Une chose est certaine, dans cette affaire, Victoria, c’est Guignol.

 



Le second temps de votre récit qui vient doubler le premier se donne comme celui de la vie familiale : Mon œil s’affirme en permanence, parfois avec jeu, parfois avec angoisse, comme un récit qui ne cesse de loucher sur la vie familiale, la vie parentale traumatique. La vie des parents où Gérard tente d’étrangler Claire la mère et déclenche « des spasmes oculaires » en raison de tensions répétées, d’affrontements constants et d’un épais trauma que la narratrice regarde enfin en face. Dans Mon œil les jeux de mots autour des expressions lexicalisées du regard s’affrontent rapidement au « déni de myopie » et consistent à ne « pas cacher la vérité » sur son enfance, son adolescence car, loin de regarder ses parents d’un « bon œil », il s’agit surtout de « regarder les choses en face ». S’agissait-il ainsi pour vous de construire votre récit introspectif et familial comme une manière de regarder ce qui ne nous regarde pas ?  Mais dans le même temps aussi de se défier de cette épreuve de vérité puisque, dites-vous, « être en prise avec le réel, ouvrir les yeux sur le monde, c’est dangereux » ?


Regarder en face cette histoire familiale, se remémorer certains souvenirs traumatiques, les dérouler dans l’écriture, restituer la violence de la parole, chercher le mot juste, a parfois été douloureux. D’où la référence à la sculpture de Giacommetti, La pointe à l’œil qui fait référence au personnage de Pinocchio. Je l’associe, de mon côté, à la violence du regard qui s’ouvre, à l’adolescence. Ce moment où l’on prend conscience de la dimension sociale de notre environnement et des injustices, toute proches, au sein même du couple formé par nos parents. La violence des rapports de Claire et Gérard tient pour beaucoup au fait que Claire n’a pas fait d’études et que Gérard n’a pas voulu qu’elle travaille. Il lui a coupé les ailes, notamment en l’obligeant à avoir des enfants. Difficile de regarder cela en face quand on est l’un des dits-enfants.  Alors en effet, il s’agissait de regarder là où ça fait mal et de mettre en mot ce qui m’apparait comme le plus grand des bénéfices secondaires : le recul. On ne peut y accéder qu’après avoir pris le risque de regarder de très près.

Je reviens au titre, Mon œil. Il fait bien sûr écho au fait de croire ou ne pas croire ce que l’on nous dit. Il résonne aussi avec ma défaillance ophtalmique. Mais il est surtout l’expression de ma subjectivité dans cette affaire que je raconte. Ce que je donne à lire, c’est ma vision. Celle de quelqu’un qui cherche à exposer ce qu’elle a elle-même du mal à regarder.

Le naufrage familial, les parents ont longtemps cherché à le dissimuler. La dissimulation est je crois une valeur très bourgeoise. La bourgeoisie « accueille » Claire, qui épouse ce style de vie : habiter dans un quartier chic, mettre ses enfants dans une bonne école, s’habiller bien, avoir des filles belles comme des actrices de cinéma. Mais Claire est un personnage trop complexe pour trouver sa place dans ces faux-semblant. Quelque part, en appelant la police Claire a fait exploser le cadre bourgeois. C’est la meilleure chose qu’elle ait faite en tant que personnage et en tant que mère. D’ailleurs, elle-même se revendique anarchiste.

 

 


Ce qui marque vivement à la lecture de Mon œil, c’est la manière dont l’humour se saisit du récit lorsqu’il tente d’y voir clair dans l’enfance, et combien, par contraste, il ne cesse de tempérer la gravité des traumas familiaux. Entre des formules comme « Est-ce que je voyais juste ? » ou « Mon père tourne de l’œil », le récit construit sa parole sur un effet d’optique par lequel chaque mot fait voir double et permet d’interroger un rapport de cécité au réel : en seriez-vous d’accord ?


Arriver à ce que les mots soient vus en double a été l’un de mes désirs premiers, très concrètement. Je rêvais d’une police qui permette aux lectrices et aux lecteurs de lire comme cela m’arrive régulièrement : flou et double. J’en ai parlé à une amie graphiste et, sur ses précieux conseils, j’ai abandonné mes fantasmes formels pour me concentrer sur la production d’un texte.

La dimension théâtrale de la vie familiale est une des thématiques que j’explore depuis que j’écris. A partir du moment où la narratrice choisit de regarder ce qui arrive à ses parents comme un spectacle comique, disons, un épisode de Tom et Jerry, forcément, cela le devient au moins un peu. Et puisque son handicap a aussi quelque chose de comique (loucher c’est drôle, les enfants s’y amusent) la narratrice ne peut que regarder drôlement ce qui lui arrive. Je crois, de ce côté, avoir été influencé par le stand-up, puisqu’on ne peut y briller qu’en exposant ses pires faiblesses. Sans cela ça ne fonctionne pas. J’ai été notamment influencée par le remarquable spectacle Nanette de l’australienne Hanna Gadsby.

 

 


Enfin ma dernière question voudrait porter sur les autrices et les auteurs qui ont pu vous influencer dans l’écriture de votre premier roman. Votre enquête déploie des noms comme Marguerite Duras ou encore Georges Perec dont la photo ornait l’un de vos murs. On pense aussi plus proches de nous à la prose joueuse et grave de Lucie Rico. Quelles ont été les influences qui ont présidé à l’écriture de votre récit ?

Il y a deux choses. Les livres qui m’ont donné envie d’écrire et ceux qui m’ont accompagnée pendant l’écriture de ce livre. L’envie d’écrire, elle est à mettre en relation avec ma découverte de l’œuvre de Duras dans la vingtaine. Contrairement à la plupart des gens, j’ai commencé par son théâtre, Le square, Savannah Bay. Un peu plus tard, quand j’ai découvert ses romans (j’ai commencé par Le ravissement de Lol V. Stein) j’ai vu ce qui pouvait tenir de la parole dans le roman. Depuis que j’ai lu La vie matérielle, L’été 80 et Ecrire, je caresse le rêve de vieillir à Trouville.

Perec, je l’ai découvert adolescente, avec W ou le souvenir d’enfance. Je ne sais plus par qui (un prof ?) j’avais appris que la psychanalyse avait joué dans la construction de son œuvre. Cela m’avait rassurée car il y avait cette idée qui trainait dans le tout jeune milieu artistique que je fréquentais : on ne pouvait pas concilier créativité et santé mentale. La découverte de Penser-Classer ou de L’infra-ordinaire, m’a donné le goût des œuvres qui mêlent travail sur soi et expériences d’écriture. Plus récemment, l’œuvre de Natalia Ginzburg m’a séduite et poussée à écrire à mon tour sur les mots de « ma » tribu. Je crois que tous les parents du monde devraient lire son recueil, Les petites vertus.

Concrètement, quand je me suis mise à écrire Mon œil, c’est-à-dire quand j’ai commencé à mêler matériaux oculaires et matériaux familiaux, je me suis entourée de plusieurs livres que j’avais déjà lus et dont je savais qu’ils seraient de bons compagnons. D’abord, Jane, un meurtre, de Maggie Nelson, pour ce qui est de l’enquête intime et policière. Histoire de l’œil parce que comment ne pas, le journal de Franz Kafka et sa Lettre au père pour l’adresse. Enfin, le Quarto consacré à l’œuvre d’Annie Ernaux, Ecrire la vie. Je m’y plonge très régulièrement comme je peux le faire dans Les fragments d’un discours amoureux de Barthes, au hasard des pages. Chez elle, j’ai puisé le courage de dire les choses telles qu’elles ont été, la concentration sur l’exactitude, et le goût d’un certain danger dans l’écriture de soi : celui de s’exposer sans fard, se montrer sous son plus beau mauvais jour.






Victoria Kaario, Mon oeil, Verdier, août 2026, 128 pages, 17,50 euros


bottom of page