Pierre Adrian : « Ces souvenirs, je les raconte, parce que sans eux l’été n’existerait pas. Le mois d’août est mémoire. Il est le ressac du passé sur plages » (Le pays des étés)


Le personnage principal est la maison familiale du narrateur, celle de ses vacances en Bretagne. Elle était déjà au centre du récit Que reviennent ceux qui sont loin, publié en 2022, dans lequel le narrateur, trentenaire, racontait son retour en Bretagne après lui avoir préféré, pendant plusieurs étés, d’autres mers, d’autres lieux, pour fuir ce temps ritualisé des vacances estivales en famille. Pourtant, il se rend compte que c’est une richesse et une richesse menacée. Le pays des étés est le récit de cette fin annoncée. Au-delà de l’histoire de cette maison, comme le titre l’annonce, il s’agit d’une belle réflexion sur la période particulière qu’est l’été et sur les endroits qui y sont associés, où nous ne sommes pas nés mais auxquels nous pouvons sincèrement nous attacher.
« (…) les hommes et les maisons meurent de la même manière. Si l’on ne les invoque plus, ils tombent irrémédiablement dans l’oubli. »
Le récit commence par la mort de la grand-mère au début d’un été. Le narrateur pressent la « fin totale d’une époque ». La famille se retrouve auprès d’elle, en banlieue parisienne, et la perspective de se réunir au mois d’août dans la maison de Bretagne « adoucissait [leurs] cœurs ».
Il n’est pas possible de reconstituer l’arbre généalogique de cette famille. Le narrateur en nomme les membres par un lien familial générique qui ne permet pas de les distinguer. Il fait seulement référence au petit Jean, mort dans le récit précédent. Ce flou rend bien l’ambiance des retrouvailles de cette grande famille dans la grande maison bretonne :
« Sur la plage, on se découvrait encore les uns les autres, prenant conscience qu’on ne se connaissait pas vraiment. On se côtoyait depuis vingt ans. On se voyait, on s’appréciait, on rigolait, mais on ignorait à peu près tout de certains proches qu’on rattachait seulement à une fratrie, à des études, un métier, une ville. C’était le défaut des grandes familles où l’on survit en tribu quitte à nier l’individu. »
C’est au cours de ce dernier été que le narrateur prend conscience de ce qui fait la particularité d’une maison de vacances familiale. Elle offre des moments intergénérationnels privilégiés. Une tante explique ainsi à une jeune nièce : « vieillir, contrairement à ce que vous pensez, c’est se rendre compte qu’on est capable de tout un tas de choses. Tu n’y avais jamais pensé et pourtant c’est là, à tes pieds. Tu peux. Vieillir, bien vieillir, est une question de volonté ». La jeune femme lui confie alors sa peur de la mort, en expliquant que même le minuteur la perturbe.
Elle permet également de nourrir le récit familial de mythes familiaux réjouissants, comme celui du cousin qui aurait gagné le concours Mister Summer de la discothèque, de partager des connivences : « On expliqua une dernière fois à une fiancée qui découvrait la maison la cartographie secrète de nos heures creuses : le placard à crêpes et biscuits, le tiroir à chocolat et, plus difficile d’accès encore, l’armoire à confiseries ». Elle participe à la constitution du lexique propre à la famille, ces mots dont le sens spécifique n’est compris que par ceux qui ont les mêmes références.
Le récit n’est pas pourtant pas une suite de tableaux. Une tension narrative assez subtile crée un effet d’attente autour de la vente de la maison car faute d’avoir pu l’entretenir et de pouvoir le faire après le décès de la grand-mère, la fratrie prend la décision de vendre : « même pour retenir dans la famille la maison des étés, on jugea que cela ne valait pas la peine de se désunir ». Dès la venue de l’agent immobilier, la maison commence à leur échapper. Elle devient un « bien », « un beau bien », « un bien remarquable » : « dans l’immobilier, certains mots creux et formels convertissaient les lieux sentimentaux en espaces uniformes. En maisons témoins ». Elle est vendue au début de l’été suivant : « On apprit la nouvelle chacun dans nos vies respectives avec la sensation étrange qu’elle concernait la terre entière ». Un des enfants demande à sa mère si cela signifiait que c’était aussi la fin définitive des grandes vacances tellement elle est associée pour chacun d’eux à la période estivale.
Toute la famille y passe le dernier été. Les meubles, les souvenirs sont répartis – « aux quatre coins de la famille, en ville ou dans une maison de vacances, chaque objet redécouvert invitait à la rêverie et au souvenir » –, le reste part lors d’un vide-grenier puis à la déchetterie.
« Les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin. Ils réparent, et la mer où qu’elle soit console. La mer console toujours. »
Le narrateur constate que « ce qui comptait, après tout, c’était moins le mois d’août à la grande maison que les étés dans les abers ». Il associe étroitement le paysage marin à cette période particulière de l’année qu’est la pause estivale. Le fait de revenir au même endroit favorise les rituels auxquels l’adulte peut se raccrocher pour retrouver son enfance. Il décrit bien le moment de l’arrivée annuelle :
« C’était sur cette route en pente, entre les talus, que je ramassais enfin les premières images de mon enfance qui étaient le sens de ces lieux. Quelque chose en moi changeait. J’étais à ma place. Et malgré la bruine qui souvent assommait le pays, je n’avais envie d’être nulle part ailleurs ».
Le pays des étés instaure également un rapport au temps cyclique : « Les Jeudis du port étaient là pour me rappeler que tout passait si vite et restait en même temps identique. Rien ne changeait vraiment dans ce cycle incessant ». Ce qui est particulièrement vrai sur la côte atlantique grâce au rythme des marées :
« Les premiers jours, j’essayais de comprendre l’heure du pays, c’est-à-dire l’horaire des marées. L’almanach qu’on avait pris à la capitainerie ou à la boulangerie devait bientôt régir nos journées. On vivait aussi selon les coefficients. Qu’on se baigne au réveil ou en fin de matinée, dans l’après-midi ou à sept heures du soir, entrer dans l’eau serait un effort délicieux. D’ailleurs, on ne se baignait pas sur nos côtes. On nageait. »
Cette allusion à la distinction entre océan et mers ne débouche pas sur un chauvinisme caricatural :
« Ici, c’était différent. La mer était haute ou basse. Elle remplissait et vidait la baie. Quand j’étais petit, je pensais qu’il en était ainsi de toutes les eaux, et je ne me remis pas de mon premier séjour au bord de la Méditerranée. [...] Elle était là, identique du matin au soir, ne reculait jamais. Cette mer livide me parut longtemps futile et ennuyeuse, surfaite, avant que je ne la redécouvre plus tard dans ma vie. Elle n’avait cessé de m’attendre et j’acceptais qu’il y eût au fond de cette lumière une gloire supérieure, une force consolatrice dans cette illusion d’éternité. La Méditerranée était la mer de la maturité. »
Le narrateur développe ainsi une vision romantique du paysage qui coïncide avec ses états d’âme. Cependant, à l’image de la maison, le destin des pays des étés est menacé.
« En voyant la grande maison en flammes, nous avions fait le deuil de notre deuil, et peut-être avions-nous besoin de cela, au fond, d’un symbole qui ne soit ni un acte de vente ni ces grands travaux menés en vain. Ce beau brasier avait le mérite de nous offrir une conclusion : la descente aux enfers de notre petit coin de paradis. »
La maison est en effet le symbole des inquiétudes du narrateur sur le pays de ses étés. Elle est achetée par un couple qui paraît légitime à la famille parce qu’ils viennent de Rennes et que le mari connaît les abers. La femme est architecte, elle prévoit une rénovation mais aussi une grande transformation de la maison. Une piscine est creusée, un chêne qui cachait la vue sur l’océan est coupé. Les membres de la famille réagissent tous différemment mais le narrateur comprend ces changements et affirme que la famille aurait pu les faire. En revanche, quand ils apprennent que la maison devient « La Presqu’île », un « meublé de tourisme » trois étoiles, ils sont tous blessés de cette information qui leur a été cachée et pressentent que ce statut touristique va lui faire perdre son âme : « la maison attira des individus d’un autre genre, des gens sans éducation et sans limite ». Un oncle explique la différence entre les vacanciers, ceux qui s’attachent à leur pays de vacances et le tourisme, surtout le tourisme de luxe : « Le bruit. Le tourisme, c’est le bruit. Où qu’ils aillent ces gens-là, ils doivent écouter de la musique, hurler, faire vrombir un moteur ».
De plus, l’intensification du tourisme sur les côtes pose de véritables problèmes de logement pour ceux qui y vivent toute l’année. Ils sont obligés de s’éloigner dans les terres, « les bourgs s’élargissaient dans la plaine ». L’essor des locations saisonnières va plus loin : « De jeunes gens étaient chassés de leur appartement à l’arrivée de l’été. Des clauses révoltantes venaient garnir les contrats de bail. Dans certaines communes, on ne trouvait plus de logement sur la côte alors que la moitié du parc immobilier était vide ». La presqu’île où se situe la grande maison est préservée grâce aux parcs à huîtres, au ramassage scolaire qui fonctionne encore mais la colère monte : les quatre pneus d’une voiture immatriculée en région parisiennes sont crevés, une maison secondaire est vandalisée. Les habitants commencent à avoir des difficultés à distinguer les vacanciers des touristes : « nous eûmes l’impression désagréable, par moments, d’être vus comme des envahisseurs, des débiteurs, alors que nous venions ici depuis notre naissance et aimions ce pays avec humilité ».
Il n’est pas non plus préservé par les conséquences du réchauffement climatique : « J’étais naïf et, quand j’appris qu’une chapelle de l’Argoat dédiée à un archange avait elle aussi été encerclée par le feu, je compris que nous vivions nous aussi sous la menace. Le malheur frappait partout, même en Bretagne ». Il évoque aussi le problème épineux de la pollution causée par les grands élevages de cochons. La plage est fermée un jour car contaminée par l’épandage de lisier et les traitements chimiques. Ces grandes exploitations ont également de gros besoins d’eau alors que la région connaît des difficultés d’approvisionnement en eau potable. Ceux qui tiennent à ce pays peinent à se rassembler pour le préserver de ces différentes menaces.
Pour Pierre Adrian, la nostalgie est « la prise de conscience d'un bonheur passé », comme il l’a déclaré sur France Inter. C’est ce bonheur passé qu’il raconte dans Le pays des étés. Et on s’y plonge avec une joie mélancolique même si on n’a pas de maison de famille sur la côte bretonne ou ailleurs.

Pierre Adrian, Le pays des étés, Gallimard, août 2026, 192 pages, 19 euros


