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Jeanne Etelain : « La zone est une manière de diviser mais pour multiplier : composer l’espace en ménageant sa propre ouverture » (Zones)

  • Photo du rédacteur: Fabien Aviet
    Fabien Aviet
  • il y a 1 heure
  • 14 min de lecture

Jeanne Etelain (C) DR
Jeanne Etelain (C) DR

Espace instable, lieu de passage, symptôme de crise et foyer d’invention : la « zone » est devenue l’un des mots clés de notre imaginaire contemporain. De Tarkovski aux ZAD, de la psychanalyse à l’écologie politique, cet entretien revient sur un essai philosophique qui fait de la zone un concept opératoire pour penser notre présent. Refusant la définition close, Jeanne Etelain propose une enquête transdisciplinaire sur ces espaces indéterminés qui déplacent nos catégories héritées et ouvrent de nouveaux possibles pour la pensée, les corps et la Terre elle-même.

 



D’emblée, la zone interpelle : objet intellectuel instable, elle désigne des lieux bien réels dont les contours et les propriétés demeurent indéfinis. Telle que tu la conçois, elle fait écho au Stalker de Tarkovski : un lieu vivant, insaisissable, une topologie animée qui résiste à toute réduction conceptuelle. Pour en saisir la dynamique, il faudrait l’explorer… et peut-être inventer de nouveaux outils. Comment ce livre est-il né ? Relève-t-il d’un travail académique, comme une thèse, ou plutôt d’une curiosité de lectrice, en marge de tes objets habituels ?


Oui, c’est une thèse de philosophie issue de mon doctorat, mais une thèse hybride, à l’image de ma trajectoire personnelle. J’ai commencé par des études de cinéma, avant de faire une rencontre intellectuelle décisive avec Deleuze, qui m’a convertie à la philosophie et surtout à une certaine manière de faire de la philosophie.

Dès mon mémoire de master, j’avais travaillé sur la figure de la zone dans Stalker de Tarkovski, tout en la mettant en résonnance avec Orphée de Cocteau, où la traversée de la zone a déjà lieu, et le poème « Zone » d’Apollinaire. La zone s’est ainsi imposée très tôt comme un objet transversal, à la fois esthétique et conceptuel.

Par la suite, j’ai poursuivi ma thèse aux États-Unis, dans un contexte marqué par la French Theory, une approche de la philosophie moins centrée sur l’exégèse des textes canoniques que sur le déplacement de ses concepts dans d’autres champs théoriques comme la littérature. Il s’agissait d’une démarche plus pop, visant à « s’emparer de la matière étrangère », pour reprendre la formule de Canguilhem, capable de créer des terrains d’élaboration conceptuelle à partir d’objets atypiques.

Le choix de la zone est directement lié à ce parcours, nourri par le cinéma mais aussi par la littérature comparée, ce qui donne une méthodologie « indisciplinée » attentive aux objets hybrides ou non-identifiables. Mais c’est aussi une rencontre liée à une fascination pour le film de Tarkovski, dont la zone si énigmatique m’a hantée jusqu’à maintenant : quel était cet espace qui me paraissait à la fois si étrange et si familier ? Pour en percer le mystère, j’ai voulu en faire l’objet d’une enquête philosophique et conceptuelle, en m’ouvrant à d’autres champs de la pensée et de la création.



La zone est un mot extrêmement courant, il a pris son essor dans à peu près tous les domaines depuis un siècle, quasi synonyme de la modernité et de son imaginaire depuis Apollinaire. Tu as pourtant choisi d’en faire un concept à part entière, mais ce n’est pas un concept classique. Il est même piégé, aporétique, incertain. Il semble qualifier une incertitude ou un lieu de mouvement, quasiment de crise. Sur le plan théorique, qu’est-ce qui a déclenché ce déplacement ?


Il y a une conjonction de facteurs : d’un côté, une rencontre avec le film de Tarkovski et cet espace inhabituel, bien sûr ; de l’autre, cette rencontre s’est accompagnée en 2015-2016 de l’expérience des ZAD (Zones à défendre), lesquelles étaient aussi des objets singuliers dans le champ de la militance et de l’analyse politique. La réflexion esthétique s’est immédiatement doublée d’une problématique politique.

L a zone devenait un objet de contestation, mais aussi un renversement dans les stratégies de luttes militantes et une manière de thématiser des enjeux contemporains globaux comme la crise écologique et la critique du capitalisme.

Il y avait donc une résonnance stimulante entre l’expérience cinématographique et l’actualité la plus brûlante : avec un même questionnement, car cet espace de la zone défiait nos catégories existantes. On ne savait pas très bien comment la qualifier, ni la définir. Elle surgissait comme un événement irréductible à l’analyse classique, tout en s’imposant d’elle-même. Il fallait donc transformer nos outils de pensée et d’appréhension du réel, afin de comprendre ce qui se jouait...



Cela évoque Foucault, mais aussi William James : prêter attention à l’événement, à ce qui se passe et au champ de l’expérience, au lieu de plaquer des schèmes préexistants. Le concept de zone sert-il à repérer ces surgissements ?


Absolument. Deleuze parle d’une « rencontre qui nous force à penser », ce qu’il appelle aussi un problème. J’imagine qu’il avait déjà William James en tête. Or un problème n’est pas une question : il n’appelle pas une réponse factuelle, on ne peut pas y répondre par oui ou par non ; c’est quelque chose qui nécessite d’inventer. Un problème, c’est comme une porte qui ne s’ouvre pas et nous empêche d’avancer. Il faut alors faire preuve d’ingéniosité pour l’ouvrir, en trouvant parfois des solutions peu orthodoxes – c’est du bricolage.

L’enjeu, pour moi, était de penser la zone à la hauteur de l’événement, dans sa nouveauté, et donc de se doter d’outils pour essayer de le comprendre, mais sans chercher non plus à le réduire à une définition. Refuser de définir, ce n’est pas une faiblesse théorique : c’est refuser de circonscrire, de refermer ou d’écraser. Or la zone exige précisément de rester ouverte, indéterminée.



Peut-on parler d’une clinique de la zone – une étude des cas singuliers ?


Oui, c’est intéressant. Dans le livre, je m’attarde sur plusieurs zones différentes – la zone de Tarkovski, les zones érogènes, les zones climatiques, les ZAD – en refusant de dire que c’est à chaque fois la même chose. Cette idée d’une clinique fait d’ailleurs écho au fait que je parle de la zone comme d’un symptôme. La zone est le symptôme d’une transformation profonde de notre rapport à l’espace, et ce dans divers champs de l’expérience humaine : la politique, l’art, la science, etc. Étudier la zone, c’est suivre ses opérations et ses effets dans des champs hétérogènes.

Il s’agit aussi d’un diagnostic du présent, comme le dirait Foucault. La zone est un concept opératoire dans la mesure où elle permet de penser des problèmes contemporains, et non des objets ou des questions métaphysiques conçus comme éternels. Elle est fondée sur une analyse des signes de notre temps, c’est-à-dire nos discours et nos pratiques, et leurs conditions socio-historiques.



Ton livre traverse le cinéma, la psychanalyse, la géographie, la science-fiction. Tu sembles déplacer la philosophie héritée vers une pensée de l’espace, alors qu’elle a longtemps privilégié le temps. Comment qualifies-tu ta démarche ? Est-ce qu’il s’agit de repenser une philosophie de l’espace ? Est-ce qu’il est question de renouveler la philosophie ?


C’est en effet l’un des gestes du livre. J’hésite toutefois sur le nom, car j’appelle cela philosophie de l’espace ou philosophie de la géographie, ou même philosophie de la Terre. En tout cas, il y a cette idée que les 19e et 20e siècles auraient été marqués par les grandes philosophies de l’histoire – jusqu’aux philosophies du devenir ou de l’évènement dans les années 70. L’imaginaire collectif de la pensée occidentale, et des modes d’action, est organisé autour de l’idée de temps ou de temporalité, comme ce qui fait la richesse de l’expérience humaine ou le sens de l’action historique et politique.

Foucault suggère déjà dans les années 1960 que nous serions entrés dans l’époque de l’espace. Ce sont des questions spatiales qui feraient sens, comme la mondialisation. Foucault pense aussi au structuralisme comme méthode dans les sciences humaines et sociales. Pour ma part, je pense que la crise écologique, aujourd’hui, donne à cette intuition une ampleur nouvelle : la question des conditions d’habitabilité de la Terre nous force à penser la nature de l’espace même dans lequel nous vivons, le seul espace où la vie est possible, et il est frappant d’apprendre que des scientifiques de la Terre ont choisi de nommer cet espace « la zone critique ». Pour moi, ce n’est pas un hasard : là encore, le terme de zone est un symptôme d’une mutation dans notre appréhension de l’espace. 

Bien sûr, je ne dis pas qu’il n’y a pas des grands philosophes de l’espace, par exemple Leibniz, ni que ce concept ne soit pas central dans la philosophie des sciences. Mais l’espace est presque toujours tenu pour secondaire par rapport au temps, réputé plus riche : l’espace est le parent pauvre de la philosophie. La notion de zone permet précisément de renverser cette hiérarchie et de faire de l’espace autre chose qu’un simple arrière-plan ou une condition de possibilité de l’existence : il en devient un agent à part entière.



Il s’agit aussi de penser l’espace d’une nouvelle manière, pas simplement de le substituer au primat du temps…


Exactement. Souvent, l’espace a été réduit à la question de l’étendue géométrique. Cette critique n’est pas vraiment novatrice, on la trouve dans la phénoménologie avec le concept d’espace vécu, notamment chez Merleau-Ponty. Mais j’ai voulu montrer qu’il y a un autre enjeu avec la zone : il n’est pas seulement question de l’espace vécu, propre à un sujet individuel ou collectif, auquel on donne une signification culturelle, symbolique ou sociale, comme s’il fallait nécessairement passer par la médiation humaine pour que l’espace ait du sens et de la valeur.

En réalité, ce qui apparaît c’est que la zone est un espace qui existe réellement, un espace concret, qu’on peut objectiver, hors de l’expérience d’un sujet. Mais cet espace est lui-même un sujet, ou doté de propriétés réservées d’habitude à un sujet humain. Je pense notamment à une capacité d’action, une dynamique interne, une part d’indétermination qui se soustrait à la pure causalité. C’est cette subjectivité ou agentivité de l’espace que révèle la zone. On le voit très bien dans la manière qu’a Tarkovski de faire de la zone un véritable personnage, dont la logique déstabilise les aspirations des sujets humains.



C’est ce qui rend ton essai si passionnant : tu passes d’un niveau à l’autre. Tu redéfinis la zone à travers Tarkovski et la manière dont la fiction dit quelque chose du réel, tu passes ensuite aux êtres humains avec leur corps et leur subjectivité, pour enfin atteindre la mondialisation. La zone devient ainsi un fil conducteur, capable de relier le micro et le macro, tout en introduisant à chaque étape un principe de changement ou de novation.


Oui, c’est vrai. Dans ma tête, j’avais l’idée que chaque partie était une manière d’aborder la question de l’espace dans chacune de ses dimensions philosophiques et de montrer qu’à chaque fois la zone vient thématiser une même conception de la spatialité. Dans la première partie sur le film Stalker, il est question de l’espace au sens d’environnement, de nature. La Zone chez Tarkovski est un espace qui a pour particularité d’échapper au déterminisme des lois de la nature. C’est un lieu où l’on peut réaliser des vœux, et donc faire advenir ce qui serait impossible autrement.

La 2e partie sur la psychanalyse est davantage une manière d’explorer l’espace du corps, qui est le premier espace vécu, la spatialité primordiale. La psychanalyse nous donne une image du corps extrêmement étrange. Le corps ne nous appartient pas, il est agi par des forces inconscientes, il articule des dimensions imaginaires, symboliques, pulsionnelles. C’est aussi un corps totalement mouvant, anarchique, qui nous échappe à travers le symptôme.

Enfin, la dernière partie consacrée à la géographie aborde plutôt la question de l’espace social et humain. Il s’agit de questions politiques, à la fois liées à la transformation de notre espace contemporain avec le capitalisme mondialisé, mais aussi aux enjeux écologiques. La zone est une manière d’aménager et d’organiser l’espace à l’échelle planétaire.

Aujourd’hui, j’ai envie d’entrelacer ces dimensions d’une manière moins arbitraire. C’est en fait une séparation moderne de traiter la nature, le corps et le social de manière si distincte.



Il est question de déplacement, d’indétermination et d’invention. Chaque lieu est porteur de ses propres possibles. Peut-on parler d’une philosophie transindividuelle, ou d’un pragmatisme philosophique ? Le concept d’utopie, au sens d’Ernst Bloch, ou de virtuel chez Deleuze, te semble-t-il être un axe central de cette enquête ?


Oui, ma thèse est que la zone est un vecteur de transformation, un opérateur du changement – l’équivalent spatial de l’évènement ou du devenir. Deleuze est présent dans le livre, mais mon rapport à lui est volontairement discret. J’ai tenu à rester fidèle à mon objet sans le subsumer sous un concept préalable qui lui aurait été étranger, comme l’espace lisse chez Deleuze ou l’hétérotopie chez Foucault, même s’il peut y avoir des points communs. Il fallait que les catégories utilisées soient fournies par l’expérience elle-même, par l’objet étudié, en l’occurrence par l’analyse des discours et des pratiques de la zone.

J’ai toutefois étudié Deleuze, Foucault et Derrida, et j’ai retrouvé dans mon enquête sur la zone une opérabilité de leurs concepts. Mais ce qu’ils pensaient à partir de la philosophie du devenir, de l’événement ou du virtuel devient ici opératoire sur un autre plan : non plus temporel, mais spatial. Ce que peut-être ils n’avaient pas suffisamment exploré, car s’ils ont initié un tournant spatial dans la pensée contemporaine, ils continuaient, me semble-t-il, à le faire avec des concepts toujours centrés sur la primauté du temps. Mon geste a consisté à prolonger le leur et à tenter d’aller un peu plus loin. C’est ce que ce livre essaie.



La figure de Deleuze est pourtant centrale. Ton livre pourrait être qualifié de deleuzien, tout en opérant un pas de côté, notamment par ton concept de zone, qui ne se confond ni avec la ligne de fuite ni avec la déterritorialisation. Comment hérites-tu de Deleuze, à l’occasion de son centenaire ?


Deleuze est mon philosophe préféré mais précisément, pour cette raison, j’ai refusé de faire une thèse sur lui : cela aurait été le trahir. Je ne voulais pas répéter sa pensée comme un perroquet, ce qui serait aller contre sa conception de la philosophie. Pour être fidèle à Deleuze, il faut lui faire un « enfant dans le dos », comme lui-même le faisait avec ses auteurs. Mon livre est donc une tentative de faire un enfant dans le dos de Deleuze : il est inspiré par sa méthode, sa conception de la philosophie, son amour des objets atypiques, les savoirs d’autres disciplines, son empirisme transcendantal, les connections hétérogènes, etc. Mais je n’ai pas voulu tomber dans le jargon deleuzien ou la répétition de ses idées. Le concept de zone permet peut-être de produire un autre mouvement, une différence. C’est une fidélité au geste deleuzien plus qu’aux concepts.



Ton approche de la psychanalyse est elle aussi marquante, notamment à travers la critique de Lacan par Luce Irigaray, le déplacement du paradigme phallique et l’introduction de la zone érogène. Peut-on y voir les prémisses d’une autre géographie du corps ?


Cette partie a été la plus simple à écrire, car la plus scolaire. Il s’agit d’une analyse de textes. En même temps, c’est la partie dont on me parle le moins. Je ne crois pas que le livre ait été reçu par la communauté des psychanalystes. Est-ce lié à la transversalité du livre ? Ou bien à la figure clivante et contestée de Luce Irigaray, qui a été excommuniée dans les années 1970 par l’École lacanienne, elle qui a perdu ses cours à Vincennes et a été effacée de l’histoire intellectuelle française ?

Pourtant, son apport est décisif. Le livre, à cet endroit, cherche à créer un correctif épistémique, d’autant qu’Irigaray formule une critique féministe de la psychanalyste qui rouvre la question du corps et des identités,  dont j’essaie de montrer l’intérêt pour les questions queer contemporaines. Cela dit, je ne suis pas sûre que sa pensée puisse avoir une portée clinique, contrairement à la schizo-analyse, dont on sait qu’elle a été investie massivement, par exemple au Brésil. Irigaray me semble au contraire permettre de reparler du corps à travers un déplacement théorique permis par son approche de la zone érogène. C’est ce que j’ai voulu examiner, même s’il faudrait aller plus loin.



Tu critiques aussi Deleuze et Guattari, autour de l’idée d’un désir révolutionnaire illimité détaché du corps biologique. En quoi le concept de zone permet-il de reformuler la question du désir ?


Dans certains usages de Deleuze et Guattari, le désir est interprété comme une force toute-puissante, débridée, associée à la figure du schizophrène. Il faudrait désentraver nos jouissances, etc. Ce sont des mots d’ordre liés au contexte de la libération sexuelle, sur lesquels on revient beaucoup aujourd’hui avec les questions queer, trans, ou des violence sexuelles. Bien sûr, il s’agit d’une interprétation réductrice de Deleuze.

Mais pour rejoindre ce que tu dis, cette conception d’un désir révolutionnaire, d’un corps plein qui est le corps sans organes, c’est problématique à certains égards. Car le corps tel qu’il est zoné, avec des zones érogènes qui circulent et se recomposent, c’est un corps consistant, qui tient, mais qui est aussi et surtout à reconstruire en permanence. C’est un corps fragile, notamment avec la question du symptôme. Le concept de zone permet d’explorer cette fragilité, sans l’idéaliser.



La zone permet de revisiter, plutôt que de congédier ou de détruire. Est-elle avant tout un symptôme de la crise contemporaine, ou bien un outil pour se réorienter politiquement ?


Elle est les deux. La zone cristallise les tensions de notre contemporanéité en crise, mais elle en est aussi l’un des moteurs. L’économie néolibérale s’est largement organisée par zonage : zones franches, zones d’extraction, zones économiques spéciales. Ce découpage spatial permet la circulation et la concentration des flux, en dehors des cadres territoriaux classiques de l’État-nation.

Penser la zone, c’est donc faire l’histoire spatiale du néolibéralisme – et, en même temps, celle des résistances qui émergent dans ses interstices. Ce n’est pas un hasard si l’acronyme ZAD, pour « Zone à Défendre », détourne celui de « Zone d’Aménagement Différé ». Une partie des mouvements sociaux contemporains, en particulier dans la mouvance autonome, qui va des T.A.Z. (zones d’autonomie temporaire) au Comité invisible, a fait de la zone son outil de résistance politique : puisque le capitalisme a procédé par archipélisation de la géographie, par une fragmentation spatiale, il s’agit alors de retourner les armes de l’ennemi contre lui, et donc de créer des zones contre les zones.

On pourrait voir dans ce renversement une dialectique bien huilée où le capitalisme génère sa propre contradiction et sa productivité critique. Cependant, ce n’est pas ma lecture, car c’est une lecture téléologique. Or, la zone est un phénomène tellement fragmenté et dispersé qu’elle n’est pas récupérable dans une synthèse. La zone est une manière de diviser mais pour multiplier. C’est une manière de composer l’espace en ménageant en permanence sa propre ouverture, son instabilité.



La zone échappe donc à toute totalisation. Elle permet de se tenir entre la déterritorialisation radicale du capital et la reterritorialisation nationaliste. Peut-elle devenir un modèle ?


Justement non. Une zone n’est jamais unique, ni généralisable. S’il y a de la zone, c’est soit parce qu’il existe autre chose que de la zone, par rapport à quoi elle se distingue, soit parce qu’il y a plusieurs zones, toutes différentes les unes des autres.

Pour autant, la zone est aussi une manière d’agir sur le tout. Non pas directement, mais dans la manière même dont elle va transformer l’ensemble. Ainsi, les zones économiques spéciales constituent des tentatives visant à convertir des économies nationales, comme celle de la Chine, à l’économie de marché. De même, les ZAD sont des laboratoires d’expérimentation de nouvelles normes sociales, appelées à faire des émules.

La zone est l’exception qui tend à devenir la règle. Mais dès lors qu’elle devient la règle, elle cesse de faire zone, et une autre zone se constitue comme exception par rapport à ce nouvel ordre. Créer des zones, c’est donc une manière d’agir « localement » sur l’organisation « globale » de l’espace, sans prétendre à une unification.

C’est un modèle qui implique, si l’on veut, sa propre obsolescence. Peut-être faudrait-il être plus précis et dire que la zone est devenue un modèle dans sa forme, puisqu’il est indéniable que le capitalisme néolibéral en a fait un outil privilégié. Mais la zone, dans ses contenus singuliers, n’est jamais un modèle généralisable. Elle n’existe que dans la mesure où elle demeure une exception par rapport à la règle.



Avec cette enquête, tu proposes non seulement un nouveau concept d’espace, mais surtout une manière inédite de penser la Terre, en lien avec le concept de zone critique. Passant par Haraway et Latour, tu suggères même de voir la Terre comme une zone érogène… Quelles conséquences cela a-t-il sur notre manière de penser et de vivre dans le monde contemporain ?


Le concept de zone critique est apparu au début des années 2000 dans les géosciences et a été introduit dans le domaine des sciences humaines et sociales par Bruno Latour. Ce concept désigne la fine portion d’espace de la Terre située entre la canopée des arbres et les eaux souterraines où la vie est possible sur Terre. C’est un espace profondément hétérogène et dynamique car il est fait des interactions permanentes entre des éléments très différents (eau, roches, organismes, air, etc.). Ce qui est frappant dans l’étude de la zone critique, c’est qu’elle ne peut être qu’étudiée de manière située, sur le terrain, dans des observatoires, et non en laboratoire car ses processus ne sont pas reproductibles.  Ainsi la zone critique est à la fois planétaire et située, globale et locale si l’on veut.

Dire que la Terre est une zone érogène relève d’abord de l’analogie : de même que le corps érogène est zoné, la Terre l’est aussi. C’est une manière de reprendre et de détourner une analogie classique qui fait de la Terre un organisme vivant, mais cette fois-ci à l’aune d’une conception du corps non plus comme un tout unifié, mais comme une entité multiple, mouvante et polymorphe.

Cette analogie avec la psychanalyse pourrait également ouvrir sur des considérations ayant trait à l’inconscient, au désir, aux affects, à la subjectivité. On retrouve ici la troisième écologie de Guattari, ce qu’il appelait une écologie mentale, aux côtés de l’écologie sociale et de l’écologie environnementale auxquelles nous sommes plus habitués. La zone devient ainsi un concept écosophique.




Jeanne Etelain,Zones. Terre, sexes et science-fiction, Flammarion, "Terra Incognita", avril 2025, 272 pages, 23 euros







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