Judith Godrèche : Revenir sur des sensations restées sans nom (Mémoire de fille)


Il y a six ou sept ans, j’écrivais, à propos de Mémoire de fille, combien l’écriture d’Annie Ernaux m’avait bouleversée. Elle m’avait semblé si immersive, si immédiate. Une immédiateté d’autant plus saisissante que je songeais à l’effort qu’avait dû lui coûter ce retour en arrière : fouiller la mémoire, revenir sur des moments et des sensations longtemps restés sans nom. Car, au fond, nous sommes tous les enfants d’un été que « nous avons juré d’oublier et de ne jamais raconter à personne ». Les années ont passé et je continue de penser à ceci. Je continue aussi de mesurer combien il est difficile de rejoindre la personne que nous avons été sans lui prêter les mots dont nous disposons aujourd’hui, ni les outils que nous avons acquis avec le temp, de lui laisser la possibilité de raconter elle-même ce qui s’est passé. Peu à peu, Mémoire de fille est entré dans ma vie et dans mon histoire, celle que j’ai portée dans mes livres. Il m’a aidée à trouver une forme pour raconter le corps, la honte et la mémoire sans retirer sa voix à celle qui les avait vécus.
Aujourd’hui, Mémoire de fille est devenu un film écrit et réalisé par Judith Godrèche, qui sort dans les salles françaises ce mercredi 30 septembre. « Le cinéma permet la réincarnation au sens propre du terme, je peux filmer ce qui n’est plus, ‘l’autre’, la fille de 58 », explique la réalisatrice. Pour cela, elle a choisi de donner une place aussi bien à la jeune Annie qu’à l’écrivaine qui raconte son histoire. Dans le livre déjà, Ernaux cherchait à rejoindre la jeune fille qu’elle avait été, sans effacer la distance qui la sépare de la femme ayant compris, avec le temps, ce qui lui était arrivé.
Présenté en mai au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, le film confie le rôle de la jeune Annie à Tess Barthélemy et celui de l’écrivaine adulte à Valérie Dréville. Dans l’intention de Godrèche, ces deux présences donnent corps à la jeune fille qui a vécu l’été 1958 dans une colonie de vacances et à la femme qui revient sur ces événements, au terme de ce qu’Ernaux décrira, dans une image saisissante, comme une traversée périlleuse jusqu’au port de l’écriture. Dans une lettre publiée à l’occasion du Festival de Cannes, Godrèche explique avoir voulu placer la caméra au plus près de la perception d’Annie et concevoir ses plans de manière à exclure toute érotisation. Elle ne voulait pas non plus réduire ce récit à l’incarnation de la jeunesse : d’où l’importance accordée au visage de la femme adulte et à sa place à l’écran. Le choix des cadrages touche aussi à la place réservée à ces histoires au cinéma. Dans le texte accompagnant un récent extrait diffusé par France Inter, on relève que les « grands sujets » semblent demeurer l’apanage des hommes, tandis que les films portés par des femmes sont qualifiés de « touchants », d’ « émouvants » ou de « sensibles ». Le film de Godrèche invite à renverser cette distinction : les violences sexuelles qui marquent la vie de tant de femmes ne relèvent pas seulement de l’intime. Elles appartiennent à l’Histoire. Porter à l’écran la jeune fille de 1958, c’est reconnaître cette dimension historique et revenir sur la question du consentement sexuel. L’absence de refus ne suffit pas à établir qu’un choix a été libre, si l’on ne tient pas compte de la peur de l’abandon, du désir d’être aimée et des rapports de pouvoir qui peuvent restreindre, voire empêcher, la possibilité de choisir.
Mémoire de fille de Judith Godrèche (France), 1h57avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthélemy


