top of page

Viviane Perelmuter & Isabelle Ingold : La mémoire à vif (Les Recommencements)

Photo du rédacteur: Simona Crippa
Simona Crippa
il y a 9 minutes
5 min de lecture


Al Moon fume beaucoup, il est sans cesse en mouvement, parle, médite à voix haute, poursuit le fil de ses idées comme s'il lui fallait, pour avancer, ne jamais interrompre la trajectoire de la pensée. Toujours sur le départ, il cherche pourtant un nouveau départ, ou mieux : à recommencer. Mais recommencer suppose parfois de revenir là où tant de choses se sont passées, de se retourner vers un moment douloureux de sa propre histoire, de remonter son cours, d'en affronter les zones les plus obscures. La mémoire à vif.

Al vit dans une réserve indienne en Californie du Nord, dans des conditions précaires, parmi des hommes et des femmes dont les existences portent, elles aussi, les traces d'une dépossession. Il appartient au peuple des Amérindiens à qui on a arraché la terre, l'histoire et une part de l’avenir. Rescapé d'un génocide, il a pourtant servi le pays qui est à l’origine du massacre des siens. Vétéran de la guerre du Vietnam, il n'a cessé depuis de s'interroger sur ce que signifie faire la guerre, sur ses valeurs supposées, son absurdité, son inutilité. Sur ce qu'elle révèle de plus terrible en l'homme, ses instincts les plus sombres, sa capacité à nier l’humanité de l’autre.




Pour comprendre ce qui l'habite, Al doit retourner vers son ancien bataillon. Il formule ce souhait, le partage avec les deux cinéastes, Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter : retrouver d'anciens compagnons d'armes, se confronter une nouvelle fois à cette expérience de l’atroce dont il n'a jamais véritablement fini de revenir. Mais ce voyage vers le passé en dissimule un autre, plus intime encore. Car il s'agit aussi de retrouver ce qui, bien avant la guerre, l'a conduit à vouloir partir, avec le désir paradoxal de se faire tuer. Derrière le vétéran, derrière le survivant, il y a un homme qui cherche à comprendre ce qui, en lui, avait rendu la mort désirable.

Retrouver l’un des chemins des origines. Comme les saumons, toujours en mouvement comme Al, en difficultés comme lui, traversant le film en fantômes, mais vivants, survivants ; lui sur terre, eux dans un fleuve devenu presque méconnaissable car pollué, enfermé dans ce qui ressemble désormais à un aquarium à ciel ouvert, trouble. Comme Al, ils continuent de remonter le courant. Eux, pour rejoindre leur lieu de naissance et y pondre. Lui, pour revenir, retrouver le lieu premier, affronter ce qui s'y est déposé : la mémoire, les blessures, les morts. Le recommencement n'est pas un effacement de ce qui a été, c’est une remontée.





Home sweet home ? La formule résonne avec désolation et mélancolie dans ce film où le retour semble toujours se dérober. Car Al est parti de chez lui à onze ans. Il a quitté sa famille, pris la route, et n'a peut-être jamais cessé depuis d'être cet enfant en fuite. Une rencontre avec une adolescente qui, elle aussi, a quitté son foyer fait surgir cette histoire personnelle. Dans cet échange, quelque chose se reconnaît et se transmet : une expérience de la rupture, de l'éloignement, de cette impossibilité parfois de demeurer là où l'on devrait pourtant pouvoir se sentir chez soi. Le retour à la maison est-il encore possible lorsqu'on l'a quittée si tôt ? Et de quelle maison parle-t-on : celle de l'enfance, celle des origines, celle d'un territoire dont on a été dépossédé, ou celle que l'on pourrait enfin se construire ?

Il faudrait peut-être convoquer ici le mot allemand Heimat qui ne désigne pas seulement le foyer ou le lieu natal, mais ce territoire affectif et mémoriel auquel on appartient et dont on peut pourtant être irrémédiablement séparé. Le mot n'est jamais prononcé dans le film, mais il en traverse silencieusement toute la quête. Pour Al, la question du retour semble être indissociable de celle de l'appartenance. Mais, peut-on rentrer chez soi lorsqu'on n'a jamais vraiment eu de maison ? Dans son cours de 1942 consacré à l’Antigone de Sophocle, Heidegger revient sur le premier chant du chœur et sur ce qu’il considère comme « la parole fondamentale de la grécité », le mot « δεινόν », qui peut signifier à la fois « merveilleux » et « terrible » et qui qualifie l’homme, un mot qui est souvent traduit rien que pour sa part positive mais que Heidegger traduit par « l’inquiétant[1] », littéralement ce qui n’a pas de maison, ce qui demeure hors de l’habituel, étranger au foyer. Paradoxalement, pour l’être humain, être véritablement chez soi, habiter le monde, c’est ainsi éprouver cette impossibilité de s'y sentir pleinement à sa place. Les Recommencements explore précisément cette tension : le retour n'abolit pas l'étrangeté, pas plus que le départ ne condamne à l'exil. Peut-être faut-il alors apprendre à habiter autrement, à faire de cette inquiétante étrangeté non plus un obstacle, mais la condition même d'un recommencement.





Les Recommencements est ainsi un road movie politique et métaphysique. Sur la route, l'Amérique se donne à voir dans ses paysages immenses et magnifiques et ses territoires en ruines et désertés, son arrogance ancienne et contemporaine, son impérialisme jamais assouvi. Un homme rencontré sur la route permet un échange autour de cette soif américaine de conquête, ouvrant une autre parenthèse de parole, permettent de poursuivre cette exploration de ce qu'Al pense, éprouve et tente de comprendre. Rien n'est jamais tout à fait fixé : la pensée avance par détours, retours, associations, reprises. C’est ainsi qu’elle creuse, déplace les évidences, fait surgir des liens inattendus entre l’histoire collective et l’histoire individuelle.

Le travail de Viviane Perelmuter et d'Isabelle Ingold donne à cette quête une forme cinématographique d'une grande beauté : caméra fixe, chaque cadrage, chaque plan, chaque assemblage semble ouvrir un espace de contemplation. Les images possèdent une puissance plastique singulière, sans jamais faire écran à ce qu'elles donnent à voir, car nous sommes bien dans le réel, dans la matérialité des lieux, dans la précarité des existences, dans les traces toujours vives de l'histoire. La beauté du film ne sublime pas la violence : elle nous oblige à la regarder autrement, car les deux cinéastes que Al a rencontrées dans un lavomatique et avec lesquelles il a souhaité partager sa quête, sont au plus près du souffle de cet homme qui porte le masque de la culture coloniale, et à qui elles lisent des mots de Franz Fanon qu’Al fera siens.

Al continue d’avancer, fumer, parler, se souvenir. Il cherche moins à refermer les blessures qu'à comprendre comment vivre avec elles. Peut-être est-ce là que réside le sens de ces recommencements : non pas repartir de zéro, mais retrouver, au terme d'un long détour par les territoires de la mémoire et de la mort, la possibilité d'un avenir. À condition, peut-être, de découvrir qu'il existe encore quelque part une maison grand ouverte où rentrer.





Les Recommencements, un film d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, en salle depuis 21 octobre 2026, Durée : 87 minutes - France/Belgique – 2025, langue originale : anglais VOSTF

 



Note :

[1] Voir à ce propos, pour des analyses plus complètes : Étienne Barilier, “L’homme est-il merveilleux ou terrible ?”, Études de lettres [Online], 1-2 | 2010, Online since 15 May 2013https://journals.openedition.org/edl/379?lang=en

bottom of page