L’écriture-jazz de James Baldwin


James Baldwin (1924-1987) loin d’un conte de fées littéraire. Le centenaire de sa naissance permit d’honorer l’écrivain trop souvent présenté de manière réductrice comme militant noir du mouvement pour les droits civiques et figure de proue de la libération gay[1]. La poétesse et artiste contemporaine Harmony Holiday dénonce clairement : « il est presque sinistre de le voir récupéré par la machine littéraire et culturelle comme symbole du grand Espoir Noir, simple et élégant, l’intellectuel noir équilibré et inébranlable vers lequel nous pouvons tous nous tourner pour trouver un exemple de maîtrise de la discipline et de l’image du génie artistique[2]. »
Avec la reprise aujourd’hui en poche de Chassés de la lumière, de La Croix de la rédemption, on redécouvre la qualité d’une écriture virtuose, l’originalité d’un engagement, et l’actualité d’essais aussi intransigeants que percutants. Il manquait une biographie d’envergure « pistant » la vie et l’œuvre du romancier et essayiste noir américain. C’est désormais chose faite avec Baldwin. L'amour et la révolution de Nicholas Boggs. Fruit d'une recherche approfondie, cette passionnante biographie fourmille de témoignages, s’appuie sur de multiples documents provenant d’archives, dossiers du FBI y compris, et cite généreusement une abondante correspondance.
Baldwin cosmopolite. Boggs trace l’écrivain de Harlem à Greenwich Village, de Paris à Istanbul puis à ce village perché des Alpes-Maritimes, Saint-Paul-de-Vence. Aux multiples allers-retours transatlantiques s’ajoutent les déplacements et séjours dans le Sud des États-Unis. Particulièrement chargés d’émotions, ces derniers marquent un double tournant : l’adoption de l’essai comme forme privilégiée d’écriture et un engagement dans le mouvement des droits civiques. On voit ainsi Baldwin aux côtés de Martin Luther King, d’Angela Davis et des leaders du mouvement des Black Panthers – Bobby Seale, Huey P. Newton et Eldridge Cleaver. Tiraillé dans toutes les directions, il se rapprochera progressivement des positions plus radicales des nationalistes noirs.
Le premier tournant ne doit pas induire en erreur. Il serait erroné d’en déduire un clivage entre les romans et les essais. Boggs insiste à raison sur « ce point est important pour appréhender la carrière de Baldwin, dans la mesure où la volonté de séparer le romancier de l’essayiste virulent à l’époque du combat pour les droits civiques ne parvient pas à saisir les continuités et confluences entre les deux pans de son œuvre – c’est aussi pour cela que les affirmations selon lesquelles il était meilleur essayiste que romancier (ou, moins souvent, l’inverse) passent à côté du fait que pour lui, l’un ne pouvait exister sans l’autre. Il n’y aurait pas de Chambre de Giovanni [1956] sans “Un étranger au village” [1953], tout comme “Personne ne sait mon nom” [1959], n’existerait pas sous cette forme sans l’exploration fictionnelle qui le précéda dans La Conversion [1953]. » De la même manière l’essai « Prison de l’homme » (1954) prépare à Un autre pays (1963) et, plus tard, l’essai fortement autobiographique Chassés de la lumière (1972) marque « le début d’un changement perceptible dans ses travaux de non-fiction où Baldwin affichait la volonté d’explorer sa propre sexualité (et, de plus en plus, son identité de genre), ce qui allait également contribuer à remodeler son approche de ces sujets dans ses œuvres de fiction. » Tout au long de son étude, Boggs démontre de manière très convaincante les connexions profondes des différentes facettes d’une œuvre qui dé- et enroule essais et romans comme sur bande de Moebius.
Toujours en quête de stabilité, l’écrivain nomade, recherche un espace-temps propice à l’écriture. D’où l’importance des « refuges d’écriture » : Loèche-les-Bains (Suisse), la colonie d’artistes MacDowell (New Hampshire), la prestigieuse résidence Yaddo (État de New York), ou encore le village côtier de L’Île-Rousse (Corse). Entre 1961 et 1971, Istanbul devient l’« endroit où je peux redécouvrir… qui je suis et ce que je dois faire souligne Baldwin. Un endroit où je peux m’arrêter et ne rien faire afin de repartir à zéro », et tout cela « exige un certain silence, une certaine intimité introuvable ailleurs, du moins en ce qui me concerne ». Lieu-refuge, Istanbul est synonyme d’un renouveau créatif lui permettant de reformuler le mantra familier de « race, genre, sexualité. »
Point fort cette biographie fleuve, les portraits saisissants des proches de Baldwin : son mentor, le peintre afro-américain Beauford Delaney ; son amant et sa muse, le peintre suisse Lucien Happersberger ; ses collaborateurs, le célèbre acteur turc Engin Cezzar et l’artiste français iconoclaste Yoran Cazac. Galerie complétée par Richard Wright, Maya Angelou, Marlon Brando, Elia Kazan, Truman Capote, Simone Signoret ou encore David, le frère de Baldwin, sans oublier les amants d’un jour. Boggs évoque à merveille cet autre pays, celui d’une fraternité, réelle et symbolique, parfois familiale ou érotique ; fraternité multicolore qui se trouve transposée dans les romans de l’écrivain toujours à la recherche d’une amitié « à laquelle il pourra amarrer son âme un moment, pour s’empêcher de dériver davantage dans le courant de la solitude[3]. »
Sur toile de fond des États-Unis qui s’effondrent, Baldwin ne prend pas seulement la mesure des questions raciales, économiques et politiques, il constate plus fondamentalement c’est « le mode de vie américain [qui] a échoué – à rendre les gens plus heureux ou meilleurs. » Quoi de plus actuel que ces notes personnelles sur le thème de « La culture de masse et l’artiste créateur » datant de 1959 ? Dans la même veine : « Le seul espoir qui existe pour ce pays serait de se transformer du jour au lendemain en un pays révolutionnaire » tonne l’écrivain dans son discours prononcé la même année à l’occasion du forum « Le nationalisme, le colonialisme et les États-Unis. Minuit moins une. »
D’où la responsabilité des écrivains systématiquement rappelée : « Les sociétés ne sont jamais capables de s’examiner, de se réformer, elles-mêmes : cet effort doit être entrepris grâce à cette levure que chaque société sécrète continuellement et infailliblement. Ce ferment, cette perturbation, est la responsabilité et la nécessité des écrivains. » Pour Baldwin, il ne s’agit rien de moins que de « tout mettre en œuvre pour refaire de l’Amérique ce que nous prétendons vouloir qu’elle soit. » Par conséquent, « le rôle de l’écrivain est de toujours se rappeler que la morale, pour rester ou devenir morale, doit perpétuellement être examinée, remise en question, modifiée, renouvelée. Il doit se rappeler, aussi puissants soient ceux qui préféreraient l’oublier, que la vie est le seul critère, qu’elle est dangereuse et que, sans l’acceptation joyeuse de ce danger, il ne peut y avoir de sécurité pour quiconque, jamais, nulle part. » Valeur de manifeste personnel, ces propos lucides tirés d’« Autant de vérité que l’on peut en supporter » (1962) n’ont pas pris une ride.
De bout en bout, la remarquable correspondance que Baldwin entretient avec sa confidente de toujours, l’économiste Mary Painter Garin (1920–1991), sert de fil conducteur à un biographe soucieux de dégager les continuités d’une vie aussi complexe que mouvementée tant au plan géographique et culturel, que politique, artistique et érotique. Dans une lettre à Mary, l’écrivain dévoile non seulement l’enjeu du roman alors en gestation, Un autre pays (1963), mais aussi ce qui se trouve être le ressort de son écriture : la privation d’amour. C’était « toujours le même endroit confie-t-il à Mary, la même blessure, que mon pauvre John, à quatorze ans (tu te souviens de lui ? Cela semble si lointain), avait autrefois décrite avec une précision assassine, comme étant le père éternel. Éternel, immuable, toujours présent, ma montagne, mon tigre. » Boggs commente : « Il est difficile de savoir si Baldwin faisait référence ici à la “blessure” de n’avoir jamais rencontré son père biologique ou aux mauvais traitements que son beau-père lui avait fait subir ; le plus probable était qu’il évoquait les deux en même temps. »
Une décennie plus tard, alors qu’il met une touche finale à L’Homme qui meurt (1968), Baldwin est en proie « à la résistance inévitable qui s’empare de [lui] à l’idée d’exhumer de si vastes pans de [sa] douleur. » Il confie dans une lettre à son ami David Leeming : « une chose enfouie depuis longtemps tout au fond de ma mer intérieure s’est mise à remuer et à remonter lentement à la surface. » Là, la source d’une écriture courageuse qui s’adresse également au lecteur. Ainsi dans L’Homme qui meurt lorsque Leo dit combien il comprend à quel point il avait besoin « d’être tenu dans des bras humains, n’importe lesquels, ou presque, de cacher mon visage dans n’importe quelle poitrine humaine, de tout raconter, de tout laisser sortir, d’être amené au monde des vivants et, grâce à l’affection humaine, de renaître une nouvelle fois à la vie. » Marque de fabrique d’une écriture frappée du sceau l’insurrection : transposer ses blessures psychologiques, affectives et érotiques dans une écriture ne tolérant aucune compromission.
Écrire donc, mais comment quand on est brouillé avec la langue anglaise ? L’écriture sera jazz comme le souligne « Pourquoi j’ai arrêté de haïr Shakespeare » (1964) évoquant le recours à ses « ancêtres noirs, qui déployèrent les chants de douleur, le blues et le jazz, pour créer un idiome totalement neuf dans un environnement en tout point hostile ; et Shakespeare, le dernier écrivain paillard de la langue anglaise. » Shakespeare, jazzmen américain ? Il faut oser. Confidence de celui qui admirait Miles Davis et Ray Charles : « j’écoutais alors le jazz avec beaucoup d’attention en espérant le traduire un jour en mots. » Et la « paillardise de Shakespeare » ? Elle « est une des composantes du jazz et révèle un respect formidable, à la fois tendre et réaliste, pour le corps, et pour cette ineffable force que contient le corps, force que les Américains ont pour la plupart perdue, force que je n’avais jamais perçue que parmi les Noirs, et dont, en grandissant, il m’avait été enseigné d’avoir honte. Ma relation à la langue de Shakespeare s’est ainsi révélée n’être rien d’autre que ma relation à moi-même et à mon passé. »
Écrire comme les musiciens de jazz produisent des sons. Dans l’essai qui donne au recueil son titre, « Sur les chants de la douleur : la Croix de la Rédemption » (1973), Baldwin livre à la fois une définition du jazz et esquisse l’horizon de son écriture : « C’est précisément de cette double nécessité qu’est née la musique que l’on appelle le jazz : non seulement celle d’atteindre la rédemption d’une histoire méprisée et jamais écrite, mais aussi celle de mettre en échec une vision européenne du monde. » Insister sur une écriture-jazz, c’est défier tant les catégorisations littéraires réductrices qu’une illusoire politique de l’identité.
Militant, queer, icône, certes. Mais écrivain avant tout. Par amour de l’art, Baldwin voulait contribuer à changer le monde, renverser les barrières de la ségrégation raciale, redéfinir la masculinité, et surtout, élargir le champ des possibles de l’amour. De livre en livre, l’écriture de Baldwin explore subtilement d’autres territoires articulant autrement les relations entre hommes et femmes, entre Noirs et Blancs. Comme le note Boggs avec à propos, tant sur les questions de genres que de politiques, rien n’est figé chez Baldwin: « À partir de cette période [soit la publication de Si Beale Street pouvait parler (1974)], une grande partie de son œuvre est marquée par la volonté d’analyser et dépasser les mœurs sociales liées au genre, de façon complexe, souvent contradictoire, et très en avance sur son temps. »
L’amour ? Finement, Boggs reprend un extrait d’une interview de 1970 filmée par Sedat Pakay : « En tout cas, je sais ce que ma propre expérience m’a appris. Je sais ce que j’ai appris des endroits où je suis allé et de ce que j’ai vu, je sais ce que me disent mes tripes, ce que me dit mon sang ; et ce que je ne pourrai jamais nier, pour aucune raison au monde, c’est qu’il existe une certaine force à laquelle j’ai eu affaire, et qui a eu affaire à moi, et cette force s’appelle l’amour. » Baldwin nous invite à ne pas avoir peur d’aimer.
Changer le monde. L’amour. Rien que ça. Impossible ? La prochaine fois, le feu : « Je sais que je demande l’impossible, mais à notre époque comme à toutes les autres l'impossible est le moins que l'on puisse exiger. Nous sommes, après tout, encouragés à le faire quand nous considérons l'histoire de l'humanité en général et celle du Noir américain en particulier, car elle témoigne de rien moins que de la réalisation perpétuelle de l’impossible. » Aussi le travail d’envergure de Boggs n’est-il pas seulement une invite à relire Baldwin mais aussi à imaginer un avenir jusqu’à présent inimaginable.
« Être différents. Notre seul espoir. » La biographie que Nicholas Boggs consacre à James Baldwin est à l’image de l’œuvre de ce dernier : une mine de considérations inactuelles particulièrement accordées à notre époque. Parmi les perles trouvées, cette réflexion extraite des Chroniques d’un enfant du pays concernant « la vérité », ce mot tant rebattu : « la vérité telle que signifiée ici implique une dévotion à l’être humain, à sa liberté et à son épanouissement ; liberté qui ne peut pas être légiférée, épanouissement qui ne peut pas être planifié. »
Œuvres citées :
James Baldwin, La Croix de la rédemption, traduit de l'anglais (États-Unis) par Valentine Leÿs et Romaric Vinet-Kammerer, Le Livre de poche, Paris, 2026.
James Baldwin, Chassés de la lumière, traduit de l'anglais (États-Unis) par Magali Berger, Le Livre de poche, Paris, 2026.
James Baldwin, La Conversion, traduit de l’anglais (États-Unis) par Michèle Albaret-Maatsch, Payot / Rivages, Paris, 2019.
James Baldwin, La Prochaine fois, le feu, traduit de l'anglais (États-Unis) par Michel Sciama, Folio, Paris, 2018.
James Baldwin, L’Homme qui meurt, traduit de l'anglais (États-Unis) par Jean Autret, Folio, Paris, 2018.
James Baldwin, Chroniques d’un enfant du pays, nouvelle traduction, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie Darrieussecq, Gallimard, Paris, 2019.
Nicholas Boggs, Baldwin. L'amour et la révolution, traduit de l’anglais (États-Unis) par Souad Degachi et Maxime Shelledy, Seuil, Paris, 2026.

Notes
[1] Outre les nombreuses reprises d’œuvres de Baldwin, mentionnons la biographie de Yannick M. Blec, James Baldwin, Folio, Paris, 2024.
[2] Harmony Holiday, « Preface to James Baldwin’s Unwritten Suicide Note », Poetry Foundation, 9 août 2018. Cité par Boggs, p. 598.
[3] Charles Adelsen, « A Love Affair: James Baldwin and Istanbul », Ebony, mars 1970, p. 46.


