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  • Photo du rédacteurChristiane Chaulet Achour

La Littérature à l’heure du postcolonialisme



Si le mot « littérature » peut fédérer un certain consensus, celui de « postcolonialisme » provoque dissensions et malentendus. En l’inscrivant comme une question incontournable pour Collateral, on entend répondre à un ensemble de lectures qui éclairent des points de vue marginaux et des démarches d’analyse soucieuses de revenir sur l’Histoire des dominations et de leurs répercussions sur les créations littéraires. Il n’est pas utile de proposer une synthèse de l’émergence des postcolonial studies et de leur difficile adaptation dans la critique littéraire européenne. Elle est déjà écrite dans des ouvrages de référence : néanmoins on peut rappeler quelques données de base de précurseurs pour mieux comprendre leurs objectifs.

 

On sait que c’est la parution de l’ouvrage, Orientalism publié en 1978, de l’universitaire palestino-américain Edward Saïd qui en signe l’émergence. Pour Saïd, le colonialisme est essentiellement un « discours » ; c’est-à-dire, une manière de représenter, d’imaginer, et de contrôler cet "Orient" si mouvant mais qu’on veut maîtriser à travers des codes et des imaginaires textuels. A partir de cet ouvrage naît, chez les universitaires et critiques anglo-américains, une génération de chercheurs qui analyse autrement les littératures anglaises, considérées classiques/canoniques, se tournant vers une approche décentrée de l’Occident.

 

Des difficultés surgissent assez rapidement quant à l’écriture des termes postcolonialisme et postcolonial. Fallait-il les écrire avec ou sans trait d’union ? « Avec » désignait une temporalité, équivalente à "après le colonialisme", ce qui suggérait que le colonialisme appartenait au passé ; « sans » faisait référence aux diverses pratiques (en création et en théorie) qui subvertissent tout en les explorant les représentations transmises par « le pouvoir colonial » pour assurer sa domination, sans limite de dates, avec une temporalité ouverte. Prenant ses marques et ses lettres de noblesse, les champs d’investigation des critiques vont insister sur les contextes de production des créations. C’est le seul moyen pour que l’exercice de lecture des textes ne se contente pas de rester à l’abri de l’esthétique occidentale des thèmes « universels ». Les lectures postcoloniales vont s’exercer sur trois types de textes littéraires : des textes produits par des écrivains provenant de pays qui ont subi la colonisation ; des textes produits par ceux qui ont migré ou descendent de familles migrantes des Suds vers les Nords ; des textes produits pendant la période coloniale et dont il faut dépoussiérer les interprétations. Ces études se sont heurtées en France à une forte hostilité inhérente à sa difficulté d’affronter un passé de domination impériale et le refus (inconscient ou non) de rompre avec les relations de dépendance et des représentations classiques de l’Autre.



Stéphane Dufoix a proposé, en 2023, une mise au point, au sein de ce débat qui n’est pas seulement terminologique, sur la notion de Décolonial. Ce qui est particulièrement important pour répondre à notre thématique est ce qu’il avance sur le « canon » tout à fait applicable au domaine de la littérature :

« La référence au canon est double. Tout d’abord, il est indispensable de faire comprendre que le canon est cet ensemble d’ouvrages, d’auteurs et autrices, mais aussi de théories et de concepts qui est enseigné, mais aussi cité comme constituant le cœur d’une discipline. Son efficacité est d’autant plus grande qu’il n’est pas explicitement présenté comme le produit d’une histoire d’inclusions et d’évictions, mais comme un corpus naturel. La reconnaissance de l’historicité du canon doit être le premier pas vers une transformation de l’enseignement des sciences humaines et sociales […]. En effet, toute production de savoir est située et en aucun cas universelle. Seule l’universalisation tente – et réussit sous certaines conditions – de détacher le savoir produit des formes sociales et intellectuelles de son élaboration. En second lieu, ce canon peut et doit certainement être réfléchi autrement. Il ne s’agit en aucun cas de le faire disparaître, mais plutôt d’inciter à une interrogation autant individuelle que collective sur les auteurs et autrices que nous enseignons ».

On retrouve ici la méthode prônée par Edward Saïd et qu’il a explicitée, « la lecture en contrepoint » :

« Concrètement, "lire en contrepoint", c’est lire en comprenant bien ce qui est en cause quand une romancière signale l’importance d’une plantation coloniale de canne à sucre pour le maintien d’un style de vie bien précis en Angleterre […] il faut élargir notre lecture des textes pour y inclure ce qui en a été autrefois exclu par la force – dans L’Etranger , par exemple, tout le passé du colonialisme français et sa destruction de l’Etat algérien, plus l’émergence postérieure d’une Algérie indépendante (que Camus a combattue) ».

 



Dans cette approche nouvelle qui a été suivie dans les études postcoloniales, Saïd fait constamment référence à Frantz Fanon, en affirmant qu’il a « fait le ménage », salutairement, dans les télescopages, les non-dits et les contre-vérités de la science européenne qui a hiérarchisé les humains et, parmi eux, les colonisés et les opprimés, sujets même de ses préoccupations et de ses analyses, les « subordonnant aussi bien au regard scientifique qu’à la volonté d’être supérieur. » Emboîtant le pas à Fanon, E. Saïd poursuit, mettant au jour la vraie raison de l’occultation de Fanon dans le monde européen, me semble-t-il : « Ce système a, bien sûr, été mis en pratique dans les empires coloniaux mais je pense que Fanon a voulu aussi, et surtout, inclure dans sa démonstration l’ensemble de l’édifice de l’humanisme européen lui-même, qui s’est révélé incapable de transcender ce qu’il pouvait y avoir d’odieux dans son dessein ». 

Ainsi Fanon est une pièce maîtresse dans la critique de l’européocentrisme dont les effets s’exercent toujours dans les inégalités d’aujourd’hui. Revenant à la charge, Saïd affirme : « Si j’ai tant cité Fanon, c’est parce qu’il exprime en termes plus tranchés et décisifs que tout autre un immense basculement culturel, du terrain de l’indépendance nationale au champ théorique de la libération. […] Fanon est inintelligible si l’on ne voit pas que son œuvre est une réaction à des constructions théoriques produites par la culture du capitalisme occidental tardif, reçue par l’intellectuel indigène du tiers monde comme une culture d’oppression et d’asservissement colonial ».

 

On sait que la bataille des mots et des concepts continue à faire rage car la meilleure façon d’invisibiliser est de disqualifier. C’est le cas d’un mot devenu insulte et qu’un chroniqueur de La Presse de Montréal analysait en octobre 2021 : « Le mot woke a fait son entrée dans le dictionnaire Merriam-Webster en 2017, au sens de “rester éveillé” face au racisme et à la discrimination des Noirs américains, une tare aussi vieille que la naissance des États-Unis et qui perdure à ce jour », écrit le chroniqueur.

Woke a subi le même sort que d’autres mots ces dernières années [d’être un mot détourné de son sens premier], par les forces réactionnaires : le commentariat anglo-saxon à la Fox News a commencé à le marteler de façon péjorative, pour caricaturer toutes les tentatives de réduire les inégalités. « Ceux-là, pourtant, ceux qui espèrent une société plus juste, seront taxés de "wokisme " sans nuance et sans réserve, woke étant devenu un immense fourre-tout destiné à étouffer tout débat sur des sujets légitimes qui sont inconfortables. Rire du « wokisme » conforte la majorité dans son… confort ».

 

Il n’est pas très utile de se perdre dans des querelles de désignation. Lorsqu’on parle de la littérature à l’heure (ou à l’aune…) du postcolonialisme, on sait que toute contribution qui mettra l’accent sur le décentrement par rapport aux objets de la critique légitimée, sur les créations littéraires prises comme telles et non comme objets exotiques, sur une re-lecture des textes canonisés et gelés dans des significations dites « universelles », participera à ce mouvement d’enrichissement de nos regards sur le littéraire à travers le monde. Achille Mbembé pointait justement en 2006, des éléments de la pensée postcoloniale qui n’est pas un système mais qui est une pratique en évolution :

« Elle met le doigt sur deux choses. En premier lieu, elle met à nu aussi bien la violence inhérente à une idée particulière de la raison que le fossé qui, dans les conditions coloniales, sépare la pensée éthique européenne de ses décisions pratiques, politiques et symboliques. Comment, en effet, réconcilier la foi proclamée en l’homme et la légèreté avec laquelle on sacrifie la vie, le travail des colonisés et leur monde de significations ? C’est, à titre d’exemple, la question que pose Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme.

D’autre part, la pensée postcoloniale insiste sur l’humanité-à-venir, celle qui doit naître une fois que les figures coloniales de l’inhumain et de la différence raciale auront été abolies ». C’est bien le pari  sur la venue d’une communauté universelle et fraternelle.

 

 

 

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