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Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gailliot : « Ce qui nous passionne chez Arno Schmidt, c’est sa manière d’être moderne : expérimental mais sachant raconter des histoires »

  • Photo du rédacteur: Christophe Solioz
    Christophe Solioz
  • il y a 2 heures
  • 8 min de lecture

Arno Schmidt (c) DR
Arno Schmidt (c) DR


Un grand entretien avec Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gaillot, des éditions Tristram, qui, à l’occasion de la parution de la récente parution de Paysage lacustre avec Pocahontas d’Arno Schmidt traduit par Claude Riehl, reviennent sur leur monumentale édition des oeuvres de l’écrivain allemand en français.



Maurice Nadeau introduit Arno Schmidt en France en l’accueillant d’abord dans sa collection « Lettres Nouvelles » aux éditions Julliard puis en le publiant aux éditions Maurice Nadeau. Après Christian Bourgois, ce sont les éditions Tristram qui publient régulièrement depuis 2000 les œuvres de l’écrivain allemand. Comment avez-vous pris le relais ?


Arno Schmidt faisait partie du petit nombre d’auteurs que nous voulions publier, en créant Tristram en 1987. Nous ne connaissions alors que les deux romans traduits par Jean-Claude Hémery et Martine Vallette dans les années 1960 — Scènes de la vie d’un faune et La République des savants —, publiés par Nadeau puis repris dans la collection 10-18 par Christian Bourgois. C’est aussi dans cette collection 10/18 que le traducteur Claude Riehl, quelques années avant nous, avait découvert l’existence de Schmidt. Le jour où nous avons rencontré les responsables de la Arno Schmidt Stiftung, à la fin des années 1980, ceux-ci nous ont appris qu’ils venaient d’accepter la proposition de Christian Bourgois de publier en français — cette fois dans sa propre maison — de nouvelles œuvres de Schmidt. Notre joie l’a emporté sur le dépit : nous adorions le catalogue de Bourgois, comme par la suite nous avons aimé l’éditeur, un homme audacieux, inspiré, très amical et capable de comportements chevaleresques. Quelques années plus tard, la collaboration entre Christian Bourgois et Claude Riehl s’est interrompue, et ce dernier s’est tourné vers nous, car nos livres et notre manière de défendre les textes lui plaisait. On lui a demandé d’élaborer un programme d’édition idéal. C’est ce programme, comptant quatorze titres, que nous mettons à exécution depuis vingt-cinq ans, avec quelques aménagements liés aux circonstances. Les deux premiers volumes ont paru à l’automne 2000 : Histoires et Vaches en demi-deuil. Après la mort de Claude, en 2006, notre détermination n’a pas faibli, même s’il a fallu se réorganiser. Les six années précédentes, Claude avait eu le temps de nous apprendre beaucoup de choses, sur la manière de lire Schmidt et de l’éditer.




À l’occasion des 30 ans des éditons Tristram, vous publiez en 2017 Association de malfaiteurs. On retrouve Arno Schmidt aux côtés notamment de David Bowie, Ezra Pound, Jack Kerouac, Philippe Manoeuvre, Lester Bangs, Patti Smith, Mark Twain, Roberto Saviano, Laurence Sterne, Mehdi Belhaj Kacem, Philippe Sollers — et Isidore Ducasse, dit le Comte de Lautréamont. Quelle place occupe Arno Schmidt dans votre catalogue ?


Avec J.G. Ballard, Nina Allan et Pierre Bourgeade, Arno Schmidt est l’auteur que nous avons le plus publié. Douze volumes ont paru à ce jour, plusieurs autres sont en préparation. La position de Schmidt dans notre catalogue est donc centrale. Ce qui nous passionne chez lui, depuis le début, c’est sa manière d’être moderne : il va très loin dans l’expérimentation formelle, mais il n’oublie jamais de raconter des histoires — les siennes sont déchirantes et drôles. Dans la modernité des années 1950 à 1970, sa position était complètement excentrique, et sans doute un peu comparable à celle de Carlo Emilio Gadda en Italie. Autre élément décisif : Arno Schmidt, comme Laurence Sterne et Mark Twain, mais pour de tout autres raisons, avait été en France l’un des grands oubliés du travail de défrichage opéré par les avant-gardes. Ni le Nouveau Roman ni Tel Quel n’ont parlé de Schmidt. Il paraît que Raymond Queneau, un temps, s’y était intéressé, mais sans parvenir à convaincre Gallimard de lancer des projets de traduction. Tout ou presque restait à accomplir. C’est d’ailleurs au sein de la génération d’écrivains qui a émergé après la fin des avant-gardes qu’on a commencé à rencontrer des lecteurs de Schmidt : Éric Chevillard, Céline Minard, Pierre Senges, Marie Darrieussecq…




Dans un premier temps, vous avez opté pour l’établissement d’une nouvelle traduction pour Scènes de la vie d’un faune et la révision de celles de Brand’s Haide et Miroirs noirs – soit les trois romans faisant partie du triptyque Les Enfants de Nobodaddy. Les traductions des années 1990 ainsi revues, vous publiez Scènes de la vie d’un faune en 2011, Brand’s Haide en 2017, et Miroirs noirs maintenant dans le cadre de la trilogie. Qu’est-ce qui a présidé à cette politique éditoriale en matière de traduction ?


Jusqu’à la mort de Claude Riehl, nous avions privilégié la traduction d’œuvres inédites : notamment Le Cœur de pierre et On a marché sur la Lande, deux romans fondamentaux de 1956 et 1960. En 2005, Claude — qui avait déjà traduit Brand’s Haide et Miroirs noirs — nous avait donné son accord pour retraduire Scène de la vie d’un faune, et ainsi compléter la trilogie des Enfants de Nobodaddy. Il est mort quelques mois plus tard. C’est finalement à Nicole Taubes, extraordinaire traductrice elle aussi et grande admiratrice du travail de Claude, que nous avons confié la nouvelle version du Faune. Entre-temps, ayant eu en main les exemplaires annotés par Claude de ses traductions de Brand’s Haide et de Miroirs noirs, nous avons pu en établir des versions « revues et corrigées ». Tout était prêt pour une publication des trois livres en un seul volume, comme cela avait déjà été fait en Allemagne, du vivant de Schmidt, puis aux États-Unis.





Les Enfants de Nobodaddy que vous avez publié l’an passé suit la même voie que l’original : les différents composants de cette trilogie sont d’abord publiés séparément, puis rassemblés. Qu’est-ce qui vous a poussé à publier cette trilogie en 2025.


Rassembler en un seul tome Les Enfants de Nobodaddy, c’est une idée qui apparaissait déjà dans notre fameux plan en quatorze volumes, il y a vingt-cinq ans. Le reste a été affaire de circonstances. En 2025, Scènes de la vie d’un faune était à nouveau épuisé, en grand format comme dans notre collection Souple, et Miroirs noirs n’était plus disponible chez Bourgois. C’était le bon moment pour rassembler les trois textes et adjoindre à Miroirs noirs un appareil de notes, confié à Stéphane Zékian — sur le modèle de ce que Nicole Taubes et Hubertus Biermann avaient fait pour les deux autres textes. L’existence de cette intégrale ne nous dissuadera pas, plus tard, de proposer à nouveau des éditions distinctes des trois livres. Le Faune, qui de tout temps a été le texte de Schmidt le plus lu et le plus commenté en France, ne produit pas le même effet selon qu’on le lit seul ou comme une partie de la trilogie.




Alors que les éditions Suhrkamp ont publié tout récemment Scènes de la vie d’un faune et Brand’s Haide en édition de poche sans commentaire, vous faites le choix de publier la trilogie enrichie de notes. Pouvez-vous préciser la raison de ce choix ?


Ç’a été l’une de nos décisions initiales, avec Claude Riehl, d’adjoindre des notes, préfaces ou postfaces aux différents volumes de la série. Il faut dire que l’œuvre de Schmidt, en Allemagne et ailleurs, fait l’objet d’une colossale exégèse. C’est une ressource pour les traducteurs, et un matériau pour annoter les textes. Différents spécialistes allemands, comme Jörg Drews ou Friedhelm Rathjen ont ainsi prêté la main, au fil du temps, à ce travail collectif. Avec des écrits comme ceux de Schmidt, qui fourmillent de références, d’allusions, de jokes, d’emprunts, il y a une véritable extase des notes. On avait déjà connu ce type d’extase, mais sur un mode différent, plus extrémiste, avec les notes de Guy Jouvet pour sa traduction de Tristram Shandy. Cela dit, proposer une édition « sans notes » (mais avec une préface particulièrement informée, par Céline Minard), comme nous venons de le faire pour Paysage lacustre avec Pocahontas, a aussi une forme de pertinence : démontrer qu’on peut plonger dans n’importe quel livre de Schmidt, sans bouée. Les notes ne sont pas la condition du plaisir, mais un motif d’excitation supplémentaire.




Suite logique des Enfants de Nobodaddy (2025), vous publiez cette année Paysage lacustre avec Pocahontas (publié initialement dans Roses & poireau, éd. Maurice Nadeau, 1994). Jugée obscène, cette histoire d’amour dans l’après-guerre en Allemagne fit scandale lors de sa publication en 1955. Aujourd’hui, c’est la liberté formelle d’une écriture qui restitue l’essentiel d’une passion qui retient l’attention. Pouvez-vous nous en restituer le tranchant et l’actualité.


Permettez-nous de citer Céline Minard, justement. Pocahontas est son roman favori de Schmidt, cela fait au moins quinze ans que nous avions le projet de lui proposer d’écrire cette préface. Voici ce qu’elle écrit, par exemple : « Paysage lacustre avec Pocahontas est l’histoire de deux hommes, Erich, peintre en bâtiment, et Joachim, “arpenteur”, qui lèvent deux femmes dans une pension du Oldenburg, Selma et Annemarie, employées de bureau. L’Allemagne se reconstruit, Erich est plein aux as, il rince. Son copain d’abord, puis leurs conquêtes qui s’en trouvent assez contentes. Ce pourrait être un roman de gare, une romance dessalée ou une bluette, mais en réalité, c’est un roman-photo. Ou plutôt, un roman-photo-texte. Comme Schmidt l’a exposé dans ses Calculs I, Pocahontas est un exemple de petit univers clos sur lui-même, dont le mouvement est hypocycloïde (celui d’un cercle qui tourne dans un cercle plus grand et dont le rayon dessine une étoile), le tempo lent, la phrase ample et statique. Sa forme est celle du souvenir. Selon Schmidt, lorsqu’on rappelle à notre mémoire un lieu ou un événement du passé, il se présente d’abord en quelques images accélérées (les “photos”), autour desquelles se placent des petits fragments explicatifs (les “textes”). Le travail de l’auteur est d’organiser ce chaos en une série “claire et articulée” et d’injecter suffisamment de “concentré de mots” pour rendre l’intensité de l’image. Si l’auteur y parvient, le lecteur aura alors l’illusion de découvrir ses propres souvenirs. Est-ce que ça marche ? Oui. Pocahontas est donc écrit avec la technique Clic : Wah ! Et pour plus de clarté, un / sépare les différents petits fragments. Les injections de concentré sont tellement denses que les espaces se mêlent dans une simultanéité immédiate où désir, paysage et durée se rassemblent en une bille et se confondent. C’est peut-être le propre de l’état amoureux que de donner accès au temps tout entier, ou, autre facette, à l’éternité du moment, c’est certainement le propre de la littérature d’Arno Schmidt. »




La réception en France passe exclusivement par les revues, pour l’essentiel : Allemagne Aujourd’hui (années 1950), La Quinzaine littéraire (années 1970), Po&sie (années 1980-90), et La Main de Singe (années 1990). Un dossier est consacré à Arno Schmidt par La Main de Singe (1992), Il Particolare (2006) et TXT (2023). Viennent s’ajouter dès les années 2000 des comptes-rendus publiés régulièrement dans Libération et Le Monde. En tant que maison d’édition ayant accompagné Arno Schmidt sur le long terme, quel regard portez-vous sur l’accueil en France d’Arno Schmidt ?


Les revues ont joué leur rôle, bien sûr, mais ce sont les livres eux-mêmes et la relative régularité des parutions qui ont permis d’acclimater le lecteur français à l’œuvre de Schmidt. On le disait tout à l’heure, les parutions au format de poche chez 10-18, dans les années 1970, ont joué un grand rôle. Le programme lancé par Bourgois au début des années 1990 a donné un deuxième coup d’accélérateur. Le lancement de notre propre programme, dix ans plus tard, a agrandi la brèche. Pour Arno Schmidt, comme pour d’autres « classiques de la modernité » que nous retraduisons et publions, nous essayons d’utiliser les médias comme caisse de résonance, avec l’impact habituellement réservé aux nouveautés. Jusqu’à un certain point, nous avons « starisé » Guy Jouvet pour ses traductions de Laurence Sterne, Bernard Hœpffner pour celles de Mark Twain, et évidemment Claude Riehl, à une époque où les traducteurs étaient encore rarement mis en avant. Pour parler de chiffres, le noyau dur des lecteurs de Schmidt en France, c’est deux mille personnes, mais plus du triple pour Scène de la vie d’un faune. La rumeur a commencé à se répandre que cette prose est une drogue dure : quand on y a goûté, on en veut encore, et on ne veut plus rien d’autre. Littérature pure, non frelatée, une denrée rare par les temps qui courent. Merci à Collateral de nous aider à faire passer le message.





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