Isis Labeau-Caberia : L’avenir du passé (Chères ancêtres - Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales)
- Christiane Chaulet Achour

- il y a 15 heures
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« Je prends conscience non seulement de la proximité troublante de ce passé servile, mais surtout, de l’amnésie tenace qui l’enserre »
Comment vivre aujourd’hui ? En tissant profondément les liens avec les femmes du passé, esclavisées, dominées, qui ont su inventer des stratégies de résistances pouvant inspirer nos luttes d’aujourd’hui. En ce printemps 2026, Isis Labeau-Caberia offre une recherche et une exploration intime du rapport que chacun.e peut entretenir avec un passé lourd et « oublié » aussi bien lointain que proche. Les dédicaces mettent à l’honneur père mère, grand-mères, aïeules… et l’exergue est une citation d’Audre Lorde (1934-1992), référence incontournable, déjà « ancêtre » pour aujourd’hui ?

C’est cette notion d’ancêtre que l’essai décline de page en page. Il n’est pas seulement réceptacle de recherches et de synthèses documentaires mais aussi, et conjointement, partage des questionnements de l’autrice et des éclats de son intimité : « […] à la touffeur de la mangrove antillaise, à cette vallée basse et limoneuse dont je suis originaire et où reposent mes gangan… » (ancêtres).
Après une introduction conséquente que nous allons parcourir, « Les ancêtres nous guérissent autant que nous les guérissons », j’essaierai de donner une idée des trois parties qui composent l’ouvrage qui, tour à tour, ont provoqué en moi enthousiasme – et admiration pour la justesse des mots, de la langue et l’énorme masse de faits historiques répertoriés et racontés – mais parfois perplexité. En tout cas, un livre qu’on ne peut éviter de lire et dont on ne sort pas indemne, nous obligeant à interroger nos propres ancêtres.
Le choix d’ouverture du récit plonge immédiatement le lecteur/la lectrice dans le vif de la démarche d’Isis Labeau-Caberia : le 11 juin 1840 est la date de l’affranchissement, à la commune de Saint-Pierre, de Victorine Labeau, l’ancêtre dont elle porte le nom. Avec justesse, l’acte d’affranchissement est analysé au plus près pour ne laisser aucun mot dans le flou : ils tombent… maître, François Messe, câpresse, mulâtre, « des termes destinés à mesurer le degré d’impureté du sang, macules d’une société si percluse d’obsession raciale que son jargon bestialisant contamine jusqu’aux paragraphes rationnels d’un acte notarié ».
L’essayiste rappelle alors ce que pouvaient être les rapports maître vs femme esclavisée et évoque « le consentement gris, à travers (lequel) tant de femmes esclavisées tentèrent de s’assurer une précaire sécurité ».
Poursuivant la lecture du parchemin, dans l’émotion et les questions, elle se décrit, déchiffrant le passé : « Mes doigts dévalent le parchemin décrépit, comme pour retenir ces gouttes d’existences qui déjà s’évaporent dans l’éclat cru de l’oubli ». Par son écriture de son essai-récit, elle sort Victorine « du monde des biens meubles » pour célébrer son entrée « dans celui des personnes ». C’est alors qu’elle explique sa filiation avec Victorine dont ne la séparent que six générations : il y a bien proximité et amnésie. Amnésie car ce 11 juin 1840 n’est pas une date familiale retenue comme si on avait oublié Victorine et ses enfants. Mener une recherche documentée sur l’esclavage est une chose mais retrouver l’ancêtre affranchie et en revendiquer la filiation, c’est reconstruire sa propre identité : « Elle habite les replis de ma psyché, et ce désir et cette rage qui ont commencé bien avant que je sois née… »
Elle convoque alors d’autres recherches que rencontre la sienne et adopte la formulation de l’écrivaine afro-étasunienne, Saidiya Hartman : « Si le passé est un pays alors j’en suis la citoyenne ».

Hartman in 2020 née en 1961
L’autrice a, comme elle, « une vie traversée par le chuchotement des spectres ». Cette démarche – accepter et rechercher la plongée dans le passé – interdit toute neutralité, « ce paradigme de la modernité occidentale » érigé « en standard de la scientificité ». Son désir est d’aller vers ces ancêtres, de les reconnaître comme telles, portée par « le désir de palper leur pleine humanité ».
Cet élan, elle le vit comme un « sacerdoce », mot choisi intentionnellement pour sa dimension mystique. Elle veut « exprimer « et « transmettre » « ces récits écrasés par « la mécanique coloniale de l’oubli ».
La question fondamentale est posée : comment se construire aujourd’hui sur l’oubli de ces femmes silenciées (l’essai renvoie à l’ouvrage incontournable de Michel-Rolph Trouillot, Collateral, 6 octobre 2025) : écrire l’histoire, est-ce « bâtir la mémoire » ou « curater l’oubli » ? Détournant et élargissant un slogan du MLF des années 1970, elle écrit : « Plus inconnue que l’esclave inconnu, il y a "sa" femme ». Pourtant, elles étaient nombreuses dans le monde de l’esclavage. Pour survivre, il a fallu sans doute oublier l’horreur mais il faut dépasser « la honte et la violence héréditaires » car elles ont fait des dégâts de génération en génération. Elle introduit « un syndrome mystérieux, la blès (…) expression psychosomatique du traumatisme ». Certains afrodescendant.e.s affirment qu’on parle trop de l’esclavage ; la vraie question est qu’on en parle mal.
Isis Labeau-Caberia développe alors sa démarche : ni plainte, ni misérabilisme, mais « hommage aux femmes agentives », discrètes et loin de l’éclairage porté sur les héroïnes, « s’efforçant de fleurir dans les interstices de la domination coloniale et patriarcale ». Elles ont manifesté « un puissant désir de vivre ». Il faut donc aller à la recherche des « matri-archives ».
L’essayiste se situe dans les recherches qui nomment le « colonialocène », en opposition à l’anthropocène, « anthropos vague et indifférencié (derrière lequel) se cache une responsabilité historique bien spécifique (…) celle de l’Occident et de sa modernité ». Elle précise : « c’est au cœur de la conquête coloniale des Amériques et de l’esclavage transatlantique qu’est née la modernité occidentale dans tout ce qu’elle a comporté de plus destructeur pour l’humanité et le vivant non humain ». La plantation coloniale a été « laboratoire historique à la mondialisation » et « fondations économiques et politiques du système-monde moderne : capitalisme racial, exploitation des travailleur.euse.s du Sud global au profit des intérêts du Nord, extractivisme des ressources naturelles et écocide ».
Elle revendique sa recherche comme non passéiste car l’expérience de ces femmes du passé, autochtones, esclavisées, survivantes du colonialocène, peut aider à faire face au monde démantelé dans lequel nous vivons, à l’effondrement écologique. Leurs expériences et leurs stratégies doivent être mieux connues pour apprécier leur efficience aujourd’hui. Exclues, en règle générale, de « notre imaginaire politique testostéroné », elles ont mis en pratique – contre leur mort programmée – « une véritable infrapolitique (…) une résistance déguisée, low profile, non déclarée ». Elles ont perturbé le système – « le mythe individualiste et patriarcal du héros providentiel » – sans le renverser. Il faut donc retrouver leurs histoires masquées par l’Histoire, en visitant la fabulation. Hier éclaire aujourd’hui.
Elle précise enfin que son essai concerne la Caraïbe : les quatre colonies françaises – Martinique, Guadeloupe, Guyane et Haïti – pour différentes raisons. D’abord pour lever le voile sur l’esclavage colonial qui serait essentiellement américain. Or la France est au 3ème rang des puissances esclavagistes, derrière le Royaume Uni et le Portugal/Brésil. Ensuite parce que c’est aux Antilles au XVIes. que s’amorça « l’apocalypse du colonialocène », ces Antilles qui sont, selon les mots de Daniel Maximin, « un condensé du monde à taille humaine (…) qui compte tout ce que la terre contient de violence et de paradisiaque ». Ce qui explique que ce sont dans ces lieux qu’émergèrent de grands penseurs anticolonialistes.
Revendiquant, au début de son introduction, son refus de la « neutralité », elle enfonce le clou en affirmant une porosité revendiquée entre « archive et intuition », entre « rationnel et spirituel ». Elle écrit et vit sous le « matronage » de ses propres ancêtres et sous « les déités des cosmogonies afro-diasporiques (vodou, candomblé) ». Les trois parties développées sont introduites par des « vévé » et sont « une odyssée en trois actes », « une offrande » réclamant l’héritage des ancêtres oubliées.

Patricia Donatien, Professeure à l'Université des Antilles, spécialiste de littérature et de l'art caribéens, de littérature féminine, la spiritualité, les arts et l'esthétique. Artiste peintre, de nombreuses expositions. Scénographe pour le théâtre et commissaire d'exposition.
Une écriture en blès pour les libérer et se libérer, en référence aux propositions de Patricia Donatien-Yssa : « Ecrire en blès, c’est dire la vérité, c’est révéler les dégâts (…) c’est contribuer à cet acte réparateur, pour soi-même et pour l’autre ».
La première partie, se déclinant en cinq chapitres, a pour titre « Le chant des os » et revient sur ce passé silencié. Elle retrace sa filiation en ouvrant son texte par « les pieds de ma grand-mère » dont elle a hérités, « deux ancres puissantes qu’aucune des bourrasques d’une existence lestée d’injustices et d’humiliations n’est parvenue à déraciner ». La narratrice donne des éléments autobiographiques et un constat-confidence :
« A l’aube de mes trente ans, après tant d’errances à la recherche d’un chez moi impossible, éternelle écartelée entre les rives de mon exil intime de postcolonisée, c’est en revenant au point de départ que j’ai fini par trouver ce que je n’avais pas perdu : au creux du vieux lit de ma grand-mère, je suis à la maison. En ces instants précieux, alors que son corps moite ne pourrait être plus proche du mien, je ressens toute l’ampleur de ce qui nous éloigne. Car ma grand-mère a grandi dans un monde qui semble évanoui : celui de la plantation coloniale ».
Ce temps-là qui semble disparu peut être retrouvé, en écho à Maya Angelou, « Je suis le rêve et l’espérance de mes ancêtres ». Le rappel du récit béninois de « L’Arbre de l’oubli » est consigné, car « l’arrachement généalogique constituait la quintessence du statut d’esclave ». Elle revient avec justesse et pertinence sur la nomination en esclavage, les traumatismes engendrés, citant Racines d’Alex Haley, Chronique des sept misères de Patrick Chamoiseau. Pour ma pat j’y ajouterai volontiers le récit de Marie-Christine Permal, « Être esclave » (Historial Antillais, Pointe-à-Pitre, Dajani Éditions, 1981, Tome II, p. 456), reconstitution bouleversante, entre documentation et intuition, de cet arrachement à l’Afrique et l’arrivée sur une terre inconnue dont l’épreuve de la nomination parmi les marques de cette nouvelle vie (l’étampage, la nourriture,le vêtement, le logement, le travail) : « les équipages se sont amusés à donner des noms de dérision. A l’arrivée, l’esclave est baptisé et renommé de noms chrétiens au mépris des noms antérieurs », porteurs d’ancrage et de filiation. Effacer le nom, c’est voler le temps. Après l’abolition, lorsqu’on a donné des noms à celles et ceux qui n’étaient plus esclaves, on a conservé la ségrégation raciale, perpétuant « la blessure du nom » : « Qu’est-ce que cela génère sur le plan intime de porter un nom qui n’est pas inoculé d’appartenance et de transmission, mais plutôt de mépris et de domination ? » On ne doit jamais sous-estimer l’arrachement généalogique.
Il faut donc lutter contre l’amnésie active dans de nombreuses familles antillaises et revisiter l’Histoire, ce qu’a fait le déboulonnage des statues en 2020 (elle y reviendra au chapitre suivant). Dépoussiérer la légende autour de Schœlcher et réécrire l’histoire du pays saturé de statues coloniales dans l’espace public que Fanon dénonçait déjà au détour d’un paragraphe de Peau noire masques blancs, statues « représentant la France blanche caressant la chevelure crépue de ce brave nègre dont on vient de briser les chaînes »… On ne se réconcilie pas – « réconciliation », fondement du discours de la République – en oubliant l’esclavage ; en confortant la classe des békés dans leur puissance économique sur l’île ; en donnant la légion d’honneur à l’Elysée à Bernard Hayot, en mars 2025.
Le chapitre 2, « La mer est l’histoire » emprunte le titre du poème de Derek Walcott : « Où sont vos monuments, vos batailles, vos martyrs ?/ Où est votre mémoire tribale ?/ Messieurs, dans ce gris coffre-fort. La mer./ La mer les a enfermés. La mer est l’Histoire ».
Comme précédemment, le chapitre s’enclenche sur une anecdote personnelle, la visite de l’essayiste à la distillerie Depaz : elle y voit l’inversion du récit béké qui excelle « à réduire les esclavisé.e.s au statut de figurant.e.s dans la grande épopée coloniale ». Le récit affiché lors de l’exposition exclut le passé esclavagiste mais aussi les engagé.e.s indien.e.s. Elle dénonce le développement en Martinique d’un « tourisme esclavagiste » ; et, en regard, l’absence d’espaces muséaux et mémoriaux, « le tropical washing ».
Une touriste tombe sur des os humains sur une plage : on découvrira qu’il y a là un cimetière colonial d’esclaves de plus de 500 esclaves. Après un peu de remous, la plage est rendue au tourisme ! La malédiction du silence disparaît néanmoins progressivement : « les os des ancêtres chantent ».
Le chapitre 3, sous le nom de « Kâli », est consacré aux Indiens et à l’indianité, partie intégrante de l’identité antillaise. Elle rappelle l’histoire de l’arrivée des Indiens du Sud-est de l’Inde pour pallier le manque de main d’œuvre servile après l’abolition, ce qu’on nomme « l’engagisme indien ». Son arrière grand-mère, Man Cécé a travaillé dans l’usine Depaz mais elle n’a pas transmis son indianité, « l’oubli est aussi un legs d’amour ». Dans sa vie personnelle, elle ressurgit, estime-t-elle, dans sa rencontre avec Suzy Maniry à son école de danse de Fort-de-France, encouragée par Aimé Césaire pour le rayonnement de la culture indo-caribéenne. Isis Labeau-Cabera devient une danseuse accomplie du « bharata naryam » : c’est une évocation très suggestive des cours et des performances. Comment ne pas mettre en relation son don pour cette danse et le silence de Man Cécé Ramassamy ? Sa généalogie s’enrichit de cet apport et de ce qu’elle apprend à propos de la déesse noire, Kâli, la Noire. Du côté de ses recherches et lectures, elle s’appuie sur le travail de Geneviève Léti.

Geneviève Léti, 3 février 2015, France Antilles
82 ans en janvier 2025
Le chapitre 4 veut proposer une « épistémologie décoloniale » en passant par « une histoire oraculaire ». L’essayiste raconte son parcours universitaire de Sciences Po. aux études d’Histoire : elle prend conscience de la difficulté, sur ces sujets qui la sollicitent, à passer d’objets discursifs à sujets agentifs ; de la vigilance à déployer face aux assauts de la normativité « blanche » pour ne pas expulser sa subjectivité, son « particularisme identitaire ». Pour ce faire, elle se nourrit d’une « historiographie féministe noire américaine ». En effet aux Etats-Unis, un travail sur le passé esclavagiste est fait et continue à être fait, ce qui n’est pas le cas en France. Il lui faut remettre l’affect dans sa recherche et redimensionner la formation reçue qui entrave ce qu’elle veut faire surgir. Elle raconte son retour en Martinique, la sortie de son premier roman en 2022 et son intérêt pour les Kalinagos. Elle trouve dans l’histoire oraculaire le lien qu’elle veut mettre en pratique entre intellectuel et émotionnel. Elle rapporte, en conclusion à ce chapitre, une réponse de « l’ancêtre d’envergure » qu’est Toni Morrison, en 1988, à une question sur l’omniprésence des ancêtres dans Beloved :
« Je le crois aujourd’hui, même si toute mon éducation a visé à s’assurer que je ne crois pas en ce genre de choses. J’ai rejeté toutes sortes de choses qui étaient indigènes dans ma famille comme étant des superstitions : ces modes de savoir discrédités, que les peuples discrédités ont toujours possédés… Mais lorsque j’ai commencé à écrire, c’est précisément l’endroit où il a fallu me rendre. C’est là que se trouvait l’information, là que se trouvaient les images. C’est de là que provenaient le langage et la couleur. Dans ces contes et ces légendes populaires ; dans une certaine attitude, et dans l’acceptation facile des signes… Et c’est alors que certaines choses ont commencé à se produire. Des choses vraiment stupéfiantes… »
Le chapitre 5 est, en quelque sorte, conclusif de la recherche de sa méthode, « Panmétér : invoquer les mères ». Constituer ce panthéon des mères. Définir l’ancêtre : « L’ancêtre est un archétype, une figure symbolique, investie d’un devoir envers la communauté des vivants ». L’ancestralité est essentielle dans son approche : « nous sommes tous.tes le compost de tous les êtres qui nous ont précédé.e.s depuis la nuit des temps ». La démarche élargit la notion d’ancêtres : il y a d’abord les ancêtres par les liens biologiques, puis par les liens choisis (les trois noms qu’elle cite alors sont Octavia Butler, Frida Khalo et Suzanne Roussi ; toutefois la lecture de son essai met en lumière d’autres ancêtres choisies) ; enfin en revendiquant les femmes mythes comme Isis, Kâli.

Frida Kahlo (1907-1954). Peintre mexicaine - Octavia Butler (1947-2004). Romancière afro-étasunienne de Science Fiction - Suzanne Roussi (Césaire) (1915-1966).Ecrivaine martiniquaise.
La Prière aux ancêtres qu’elle propose en fin de cette première partie fait partie de son rituel et peut convaincre ou pas mais fait partie intrinsèquement de son projet.
La deuxième partie, « La porte du retour » entend « défaire la malédiction » comme elle le précise en introduction. Le Vévé du lwa Agwé, « maître suprême de la mer et de toutes les îles » y introduit : aussi, son vévé a-t-il la forme d’un bateau. Il règne au mitan de l’Océan, lieu de l’Apocalypse. L’exergue est une citation de la Canadienne, Jaqui Alexander : « La mer révélera les secrets qui reposent dans ses profondeurs envasées. Elle t’appellera par ton nom ancestral, et tu répondras parce que tu n’auras pas oublié. L’eau se rappelle toujours ».

Jaqui Alexander en 2016.
Ecrivaine, enseignante et activiste (Toronto).
Passionnée des « anciens systèmes spirituels africains (diasporiques) »
Les huit chapitres qui la composent, plus du tiers de l’essai, sont la mise en pratique de tous les concepts adoptés et des incitations à dialoguer avec la totalité du Panméter. C’est bien « le retour » par ce dialogue avec les disparus dans « l’océan noir de la ressouvenance », derniers mots de la première partie. Les énoncés des titres revendiquent la filiation avec les ancêtres, divinités, femmes-mythes, femmes des histoires enfouies inscrites comme des symboles du développement du chapitre : « filles de… ». On plonge « dans les abysses à la recherche des mémoires dérobées ». Sans résumer la richesse de ces chapitres, je propose quelques notes sur les symboles choisis pour orienter la dominante de leur lecture.
Nous venons de voir Agwé qui introduit à une plongée dans l’Apocalypse : les informations et documents insérés sont tissés avec des implications personnelles de la narratrice et scandées par des paroles oraculaires, « Les ancêtres nous disent… »
Oshun, divinité de la tradition yoruba. Incarné ici dans Mariette, Reine des Grenats, évoquant le carnaval, « espace-temps burlesque » où s’expriment joie et sensualité. Elle est symbole de beauté et de fertilité.
Legba, (son vévé est inscrit à la fin du sommaire) est l’intermédiaire et le messager de dieu ; il détient les clefs du paradis et de l’enfer ; il est le maître des croisements. Sa manière d’être oscille entre soulèvement frontal et accommodation, « une zone grise et potentiellement fertile » ; il enseigne la ruse, « la myriade des formes d’actions indirectes ».
Dantor est l’un des lwa les plus puissants du vaudou haïtien. Colère et spiritualité ; elle protège les enfants et défend les opprimés. Kâli est une déesse de la colère : « j’habite une rage sacrée ». La signification du christianisme en terre coloniale : l’exemple d’Harriet Tubman (1822-1913) : « la tradition baptiste du negro spiritual dans laquelle avait grandi Harriet s’inspirait de Moïse guidant le peuple juif hors de l’esclavage pour prêcher la libération prochaine du peuple noir. Surnommée « le Moïse noir » ». « Toutes ces guerrier.e.s de la liberté se réclamaient d’un Jésus révolutionnaire – non pas le Jésus du christianisme colonial, censeur moraliste aux yeux bleus, mais bien plutôt le Jésus révolté, Palestinien ennemi de l’Empire romain colonialiste, pourfendeur des marchands du temple et des puissants, défenseur du petite peuple ».
Nanny est une esclave ghanéenne révoltée, cheffe de marrons en Jamaïque (1740). C’est ici l’exploration des matri-archives de marronnage.
Erzulie, lwa de la féminité, des eaux douces et de la guérison ; figure du féminin et du désir. Les exemples développés : la reine taïno Anacaona, Romaine la prophétesse.
Zaka, lwa, entité protectrice des travailleur.euse.se de la terre ; retrouver l’ « histoire méconnue de la paysannerie noire émergeant après l’abolition ; la plantation coloniale est un écocide ; avec en exergue cette citation des Damnés de la terrede Fanon : « Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain, et bien sur la dignité ».
Nanā, l’orisha de la puissance de création. Résistance à l’extraction maximale de la force de travail de l’esclave ; d’où la notion de « paresse politique » : « un art de vivre anticolonial et anticapitaliste qui moque les exploiteurs, encense le repos et fait de la débrouillardise et de l’entraide des valeurs cardinales ».
Une lecture personnelle de chaque chapitre est nécessaire tant leur richesse est grande et leur mode d’énonciation tout à fait original. On en sort, la tête bruissant de récits inscrits dans notre mémoire, de faits historiques méconnus, de symboliques à comprendre et de faits autobiographiques de la narratrice qui s’imbriquent dans la thématique déployée. Deux écritures s’entrelacent avec bonheur : une écriture démonstrative autour de faits attestés ; une écriture plus lyrique, parfois oraculaire, autour des voix du passé et du vécu de la narratrice.
La trentaine de pages qui composent la troisième partie, « La porte des étoiles » est une prospection de l’avenir à construire à partir de tous ces acquis autour de deux questions essentielles : « comment honorer ces héritages au présent ? Comment être un.e digne ancêtre de demain ? » Ce sont bien les préoccupations centrales de la transmission en fonction des savoirs acquis et de l’action dans le présent.
Si l’apport personnel peut ne pas se généraliser, par contre une méthode de recherche se dessine véritablement. Cette « épistémologie décoloniale » s’appuie sur une « histoire oraculaire » puisée dans les récits et témoignages anciens et s’enrichissant des recherches déjà faites, en particulier aux Etats-Unis mais pas seulement. Au cours de ma lecture, j’ai noté un nombre impressionnant de chercheurs et de chercheuses à lire. J’ai pensé nécessaire d’inscrire le visage de certaines d’entre elles au cours de mon compte-rendu. Mais il faudrait en citer plus d’une trentaine.
Cette contre-histoire des résistances de femmes visite le « passé silencié » ; elle est recherche de filiation à la fois biologique mais plus encore, symbolique : elle lutte contre l’oubli, le « curate »… Elle remet en cause la neutralité en alliant « archive et intention », « rationnel et spirituel ». Elle évoque la blès, cette « expression psychosomatique du traumatisme ». Isis Labeau-Caberia cite le peintre Christian Bertin, né à Fort-de-France en 1952, dont le travail pictural s’origine dans la plaie qui fonde la blès qui, écrit-il « m’a renvoyé à la magie de la médecine alternative que pratiquaient les femmes autrefois » (La Peintute en Martinique, HC éditions, 2007, p. 202-207).
Les ancêtres que l’on élit sont des femmes actrices qui ont manifesté, d’une façon ou d’une autre, une capacité de résistance à leur statut. Ainsi la recherche constitue ses « matri-archives » et situe son travail dans la colonialocène, époque de l’Histoire de la terre et de l’humanité ouverte par le colonialisme et la traite négrière avec toutes les conséquences sur l’avenir de la planète. Chacune se construit son « panmétér », panthéon des mères, par des liens biologiques, choisies ou avec des femmes-mythes.
L’épilogue s’écrit sur son balcon à Fort-de-France : elle a appris à aimer et à comprendre cette ville. Ses yeux enregistrent la citation de Césaire : « Les hommes de bonne volonté feront au monde une nouvelle lumière ». Ils se souviennent de Frantz Fanon : « Chaque génération, doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Ils se tournent vers Suzanne Roussi Césaire : « Ta génération sera celle des femmes qui choisissent ».
Isis Labeau-Caneria est de retour et elle n’est pas la seule, « comme si l’île rappelait ses enfants en prévision de la lutte qui s’annonce ». "Sa" mission : « cultiver un espace habitable pour demain ». Retrouver les apports de l’ancestralité, c’est œuvrer pour le futur.
Le 9 juin 2026, Emma Jaconelli interrrogeait l’écrivaine pour Outre-mer La1ère, lui posant la question : « À qui s'adresse cet essai ? ». - « C’est un livre qui a plusieurs destinations et aussi plusieurs angles d’entrée. Ma cible principale, c’est nous. Les personnes qui héritent de cette histoire de l’esclavage colonial, qui en sommes les descendants et descendantes d’esclavisées, d’engagées, et des peuples autochtones. Tout un chacun peut y trouver des enseignements à son échelle. En dédicaces et en rencontres j’ai rencontré beaucoup de personnes qui n’ont absolument aucun lien avec la Caraïbe, notamment des personnes d’Afrique du Nord, d’Algérie. Beaucoup de personnes algériennes se reconnaissent dans ce livre. Mon pari c’était d’écrire un livre qui soit résolument ancré dans l’histoire caribéenne, dans la philosophie caribéenne qui pense les résistances depuis la Caraïbe, mais qui ne s’adresse pas qu’à la Caraïbe. Nos histoires ont une portée universelle ».

Isis Labeau-Caberia, Chères ancêtres - Contre-histoire des résistances féminines et anti-coloniales, Grasset, avril 2026, 309 pages, 23 euros


