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Lucile Novat : « Les histoires fantastiques m’intéressent lorsqu’elles arrivent à capturer ce qu’on n’aurait pas su articuler dans un discours sagement déplié » (Voir venir)

  • Photo du rédacteur: Johan Faerber
    Johan Faerber
  • il y a 3 jours
  • 15 min de lecture

Lucile Novat (c) Hugo Paturel
Lucile Novat (c) Hugo Paturel

Gothique, magnétique, fascinant : tels sont les trois mots qui viennent à l’esprit à la lecture de l’éclatante réussite que constitue le premier roman de Lucile Novat, Voir venir qui paraît ces jours-ci aux Éditions du sous-sol. Après De grandes dents qui offrait une réflexion sur le conte, Lucile Novat livre le récit de quatre pensionnaires de la Maison de la légion d’honneur à Saint-Denis qui vont évoluer entre les murs de cet internat élitiste sous le regard de Vanessa, leur surveillante. Poétique, le roman l’est assurément par une puissance proche du romantisme noire ; cinématographique, le roman l’est tout autant hanté par sa science du huis clos ; politique, le roman l’est absolument par sa réflexion sur l’éducation. Une telle réussite ne pouvait manquer d’éveiller les questions de Collateral le temps d’un entretien.

 

 

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre formidable et magnétique premier roman, Voir venir qui vient de paraître aux Éditions du sous-sol. Comment vous est venu le désir d’écrire un récit qui raconte le destin de quatre pensionnaires, Lou, Adèle, Yasmine et Suzanne, et de leur surveillante, Vanessa en plein Saint-Denis au cœur de la Maison d’éducation de la légion d’honneur, avec « un cadre somptueux et des lycéennes sages comme des images » ? Est-ce votre expérience pédagogique d’enseignante en collège en Seine-Saint-Denis qui a pu nourrir référentiellement la trame narrative de ce premier roman ? Enfin, un mot sur votre titre Voir venir :  dans le sillage de votre premier texte, De grandes dents : enquête sur un malentendu sur le petit chaperon rouge suivi d’un livre-dont-vous-êtes-le-héros Barbie bleue, un premier état de votre manuscrit choisissait pour titre une référence directe à Barbe-Bleue avec une citation explicite de Perrault Ne vois-tu rien venir ? : pourquoi l’avez-vous modifiée ?

J’ignorais l’existence de cet établissement, et la première fois qu’on m’en a parlé, il y a sept ans environ, je n’en croyais pas mes oreilles. L’idée de ce pensionnat d’élite, strictement réservé aux filles et petites-filles de médaillés de la légion d’honneur, planté au beau milieu de Saint-Denis, ça me paraissait à la fois révoltant et grotesque. Et puis on parlait tout de même du meilleur lycée “public” de France – pour vous donner un ordre d’idée, le prochain établissement du département dans le classement est en 723e position, et encore, c’est un lycée international. 

C’était ma première année d’enseignement. J’avais une classe de 1ère ST2S dans l’Est parisien, dans laquelle il n’y avait que des filles, racisées, et issues de milieu populaire. Non-mixité là aussi, mais certainement pas choisie, simple produit des circuits bien huilés de la ségrégation urbaine, sociale, raciale, et scolaire à l’œuvre dans notre pays. Et voilà que j’apprends qu’il existe, à quelques encablures de là, au cœur du département le plus pauvre de France métropolitaine, une trappe,  un terrier semblable à ceux de Lewis Carroll ou de Jordan Peele, débouchant sur un monde inversé, où les descendantes des champions de la République étudient dans des conditions ultra-favorisées – c’est peu dire au regard de l’inépuisable liste des maltraitances institutionnelles qui s’abattent sur le 93, et notamment sur les jeunes racisés fréquentant, juste au-delà des murs du pensionnat, les établissements « réguliers ». 

Cependant je percevais aussi dans cette « Maison d’éducation » le décor familier et attirant d’un cinéma de genre dont je suis férue – ces films d’horreur où les adolescentes se cherchent, s’affranchissent des carcans ou explosent en plein vol. J’étais outrée mais fébrile aussi, car secrètement je sentais déjà monter l’envie de saisir ça par l’écriture : ce pensionnat de série B, vu du ciel, pourrait bien être une métonymie de ce qui se trame dans notre pays.

À propos du titre, j’espère que Voir venir est, avant toute chose, le titre racoleur d’un parfait roman de gare, dont on tournera frénétiquement les pages, avide de découvrir le twist final ! C’est aussi l’expression d’un privilège – l’horizon dégagé, en apparence radieux, de qui n’a pas à s’angoisser pour Parcoursup. C’est également l’évocation, ici un peu estropiée, de la devise des conquérants (Veni, Vidi…), d’une éthique martiale qui fait écho à la légion d’honneur et ses « services rendus à la Nation ». C’est enfin bien sûr une référence à la supplique du conte de Perrault : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » : le roman emprunte à Barbe Bleue à la fois un motif – le legs corrompu : la clef chez Perrault, la médaille des aïeux ici – et une tension narrative – la perquisition d’une riche maison qui tend inéluctablement vers une pièce défendue.


 

 

Pour en venir au cœur de Voir venir, commençons par évoquer son personnage principal, Vanessa qui occupe une double fonction, celle de surveillante du pensionnat et celle de guide narratif tout au long du récit. Dans cet internat strict et élitiste exclusivement composé de jeunes filles, Vanessa occupe le rôle d’intercesseur social, étant à la fois par ses études proches des jeunes mais aussi bien éloignées d’elles par la classe sociale puisque, apprend-t-on, « A l’adolescence, Vanessa était scolarisée à quelques rues d’ici. Et c’était compliqué. » Après avoir été atone « Apaisée, ou défaite ? Extirpée d’un cercle social pour être déposée dans un autre, parfaitement semblable, c’est comme si Vanessa avait compris à quel point toutes les vies du monde se ressemblaient » puis, résolument engagée dans sa scolarité, Vanessa arpente désormais les couloirs, scrute les pensionnaires, se mêle à leurs émois. Comment vous est venue l’idée de forger ce personnage de Vanessa ? En quoi s’impose-t-elle comme la véritable héroïne de Voir venir, celle que précisément, on n’a pas vue venir ?

 

Vanessa est avant tout un œil, une focale dans le présent de l’école : Vanessa voit. Ce regard est plutôt neutre, on n’y décèle ni cynisme ni reproche à l’égard de l’institution, encore moins des légionnaires avec lesquelles elle parait entretenir une franche sympathie. On peut s’en étonner. D’autres personnages offrent, même à bas bruit, un regard critique sur cet endroit : on sent Julia, la prof de français, un peu mal à l’aise face à ces drôles d’écolières ; les amis de Vanessa, aperçus dans de brèves interactions à la lisière de l’école, interrogent sans ambages sa présence ici – « Vanessa tu fous quoi là-dedans, tu t’es fait capturer par les forces royales ? » Pourtant Vanessa chemine tranquille, remplit ses tâches, houspille les ados, en prend soin surtout, sans arrière-pensée. Est-elle le produit d’une intégration réussie, comme on dit ? Ou d’une abyssale aliénation ? À mesure qu’on avance dans le roman, il se pourrait que son insouciance nous démange, que, comme au cinéma, on soit tenté de siffler entre nos dents : derrière-toi putain !

C’est cette énigme qui m’accroche à elle, qui fait que je ne veux pas la lâcher : patiemment, tapie derrière la surveillante je veille, soufflant sur sa nuque, à l’affut de l’instant où, peut-être, le sismographe s’agitera, où l’arrière-pensée fera surface. En attendant Vanessa n’a pas sollicité notre présence, n’a pas conscience que nous l’observons – et qui m’assure, au cœur de ces intrusions gigognes (le 93 ségrégué en France, le pensionnat bunkerisé dans le 93, Vanessa la sans-médaille au pensionnat), que je ne suis pas une intruse de plus, instance narrative et fantomatique à ses trousses ?

 

 

Ce qui ne manque également pas de frapper dans Voir venir, c’est le soin que vous portez à chacune des quatre pensionnaires que vous peignez, Lou, Yasmine, Suzanne et Adèle, dont vous livrez comme dans un roman choral chacun des parcours avant de se retrouver co-pensionnaires dans la commune dionysienne. Elles sont notamment présentées ainsi : « Presque contrariant à quel point on ne les a jamais soupçonnées de rien, une éventuelle frivolité à la rigueur, mais pas de colère, pas de crise, pas de pulsion rageuse, pas de désir de casser, de détruire, non détruire n’a jamais été un élan qu’on soupçonnait chez ces filles ». Ce à quoi s’ajoute : « Mais ici la complicité onirique des pensionnaires ne tient pas seulement à leur commune demeure. Elle a commencé bien avant l’école. » Ce portrait de groupe se fait également portrait social à travers le regard de Julia : « on lui a pourtant bien dit, de ne pas se fier à l’arrogance quasi-génétique de cette horde d’héritières. Qu’elles étaient fragiles, friables, du genre à se casser dès qu’on a le dos tourné. » Ma question sera la suivante : avez-vous cherché dans Voir venir à brosser un roman générationnel ? En quoi ce groupe de jeunes filles, solidaires et unies comme par un pacte, vous a-t-il permis d’explorer une sororité narrative ?


Oui la question de la sororité est inscrite en creux dans le titre-même du roman (« Anne, ma sœur Anne… ») et j’avais envie de parler des adolescentes, de faire entendre leurs voix, les montrer, malgré l’enfermement de l’internat, résolument ancrées dans l’époque.

La bande de copines au cœur de Voir venir peut sembler monstrueuse à plusieurs égards – mais n’est-ce pas le propre de toutes les adolescentes ? Parce que c’est une période de trouble dans l’identité, de transformations physiques, d’explosions diverses, elle est propice, et en particulier pour les filles, aux récits horrifiques : Suspiria (Dario Argento), Grave (Julia Ducournau), Teeth (Mitchell Lichtenstein), Ginger Snaps (John Fawcett), The Witch, Pique-Nique à Hanging Rock (Peter Weir)… la liste est sans fin, quelle que soit la sous-catégorie de l’étrange, il y aura bien quelque part en rayon une ado en proie aux démons – souvent les siens.

Mais si elles entretiennent comme n’importe quelle jeune fille, une grande duplicité vis-à-vis de leurs parents, nos pensionnaires cumulent encore bien d’autres particularités suspectes. Il y a une forme d’incrédulité face à ces élèves modèles déjà bilingues et hyper cultivées dont on n’oserait rêver – en voilà, une classe qui se tient sage – face à ces demoiselles (puisque c’est ainsi qu’on les appelle) en uniforme, déposées dans cet écrin quasi-secret, comme une portée d’aliènes. Et puis il y a la médaille qui leur a ouvert les portes de la Maison. Se pourrait-il que ce privilège qui les lie soit aussi un fardeau ? Dans le cas de nos personnages en tout cas, les hauts faits des parents sont peu reluisants : à mesure qu’on explore les histoires familiales se dessine un ensemble de vignettes bien françaises – et c’est quand même surtout Fifty Shades of Violence Coloniale. Dans cet univers où la « transmission des valeurs » tient de l’obsession, qu’est-ce qui se transmet, au juste ? Qu’est-ce qui subsiste, chez les filles, de cet héritage ?

Vous avez vu Hérédité d’Ari Aster ? Bon, j’arrête.

 


Évoquant l’ensemble des personnages, peut-être ne faut-il manquer de souligner combien le pensionnat constitue à lui seul l’un des personnages clefs de Voir Venir. Singulier tout d’abord car incongru par sa richesse au cœur du département le plus pauvre de France, ce que s’empresse de souligner le roman : « ici, au-delà des hauts murs, ce n’est pas le lac de Garde, et ce n’est pas la Virginie, pas plus que la steppe, non ; c’est Saint-Denis ». Objet de fantasmes mais aussi de désir, ce bâtiment se décrit ainsi : « le meilleur établissement DE FRANCE était une sorte de citadelle inaccessible, exclusivement réservée aux plus dignes héritières de l’élite républicaine ». Comme une maison hantée ou un château merveilleux, ce pensionnat devient un véritable actant à part entière du récit qui aimante les jeunes filles au-delà de leur caste sociale : « Ce qui pourrait nous échapper également, c’est qu’aujourd’hui, et depuis longtemps déjà – on devrait le savoir, c’est une vieille histoire – celles qui vivent ici sont des jeunes filles qu’on a déposées là pour tout autre chose que la prière. » En quoi s’agissait-il pour vous de faire de ce pensionnat, que vous décrivez encore comme « un drôle de zoo », un véritable personnage ?


C’est donc le lieu qui impulse l’écriture – d’une certaine manière, c’est le pensionnat qui me hante, même si je tâche en avançant d’inverser ce rapport. Marie Ndiaye écrit à la fin de La vengeance m’appartient : « La maison sait tout et n’oublie rien. Sous la torture de nos esprits inquisiteurs, elle ne reste pas toujours muette. » Il s’agissait de faire parler cette maison-là.

Le premier chapitre a pour titre « Diorama », un mot un peu précieux pour dire mon geste initial : je traite cet endroit comme si j’avais pu le miniaturiser. Ainsi il devient un genre de bocal, un vivarium qui permet d’observer les filles dans leur milieu, biologique et social. Mais le pensionnat rétréci évoque aussi, bien sûr, une maison de poupées. Cette esthétique Polly Pocket n’est pas qu’un ornement, c’est aussi un moyen de souligner le caractère illusoire de la cage dorée et hermétique où l’on espère cultiver en vase clos quelque chose comme l’élite de la nation. Cela permet également, je crois, d’approcher un enjeu primordial du récit : si le pensionnat est une maison de poupées, quid alors de ses résidentes ? sont-elles des automates, des simulacres ? Est-ce que l’air est respirable dans ce bocal à huis clos ? Est-ce que, comme pour la tortue d’À Rebours, leurs joyaux ne sont pas trop lourds à porter ?

Dans Le Dieu venu du Centaure, Philip K. Dick décrit le morne quotidien des humains expatriés sur Mars. Ceux-ci trouvent parfois un peu de réconfort en ingérant une puissante drogue pour ensuite jouer à la barbie – Barbie va chez le psy, Barbie fait du tennis, Barbie fricote avec Ken à la piscine – hagards et dégoulinants de bave, mais capables grâce à l’hallucinogène de se projeter en imagination dans ces saynètes de plastique. J’adore cette histoire.

 


 

Ce qui frappe également à la lecture de Voir venir, c’est combien votre récit travaille à la croisée de nombreux genres. A commencer, école oblige, par le genre de la Dark Academia où, dans le sillage parfois trouble de cette « saga de sorciers atrocement ennuyante », le récit se concentre sur l’organisation de la vie de campus et où, progressivement, une brume de mystère s’installe entre les personnages. Car, au-delà de ce premier genre, Voir venir renouvelle aussi l’écriture du roman gothique, de ces lieux à chausse-trappes et autres donjons secrets : « Les légionnaires n’ont pas peur en vérité. Elles savent que ces spectres d’Ancien Régime ne subsistent que dans l’ombre de leur désastre. Réduits en cendres, leur condition de fantômes captifs fait de ces filles de la Maison, comme par transfert de superbe, les implacables reines de cette horde déchue. » S’y déploie un roman gothique qui ne recule pas devant le gore comme d’emblée la narration le suggère : « ça lui paraît tellement extravagant, ce cadre grandiose. Le plateau rêvé d’un slasher. Franchement, on serait en droit de s’attendre à ce que, au détour d’un couloir, surgisse un psychopathe masqué – au moins ça. » Diriez-vous ainsi que, dans le sillage de Mary Shelley explicitement citée dans le cours de l’intrigue, Voir venir renouvelle le romantisme noir ou encore ce qu’on appelle le romantisme frénétique ?


Vous m’avez percée à jour. Dans ma vie d’étudiante qui n’y connaissait rien en peinture, l’expo à Orsay en 2013 sur le romantisme noir m’a complètement retourné le cerveau : c’était donc ça, mon truc ! J’ai passé ma première année de master à fréquenter, pour mon mémoire de recherche, les rejetons de Victor Hugo (Han, Quasimodo, Gwynplaine) et la créature de Mary Shelley. Et puis il y a Roméo et Juliette, obsession de longue date, qui surgit régulièrement dans le roman.

De façon générale, j’aime viscéralement les œuvres se rattachant à ce que Mark Fisher appelle « le bizarre et l’omineux », cette culture mauvais genre qui va du léger doute fantastique à l’explosion de body horror en passant par les métaphores vampiriques plus convenues.

Je ne savais pas exactement où me mènerait mon exploration de la Maison, mais j’étais convaincue qu’elle se situerait sur ce spectre (hihi). D’abord parce que j’avais trouvé avec le pensionnat un cadre somptueux qui s’y prêtait et que je n’allais pas bouder mon plaisir. À mesure qu’on s’enfonce dans l’école, les hypothèses se bousculent pêle-mêle, jouent avec toute la malle à déguisements. D’où viendra le danger ? Quelle scène tragique faudra-t-il rejouer ici ? Scream, L’Exorciste, Carrie, Bowling for Columbine, la Nuit des Morts-Vivants… ?  J’ai aimé composer un petit-roman-monstre qui cherche où se nicher dans cette vaste toile horrifique.

Ensuite, la Maison d’éducation de la légion d’honneur offre un problème de taille : c’est un lieu hautement politique, mais à l’intérieur du bocal, la politique est absente – n’était-ce le concert annuel que donnent les lycéennes pour le président de la République…soupir. Comment « faire parler » ces murs ? Je partage l’intuition que l’étrange permet de saisir deux ou trois choses du réel. Prenons Vanessa : si vous la regardez à travers la lorgnette du roman social, elle est assistante d’éducation dans un internat prestigieux, belle situation pour une étudiante des quartiers populaires ; mais si vous placez un éclairage gothique sur le pensionnat, Vanessa occupe alors un rôle bien plus ambigu, celui de la domestique. 

Les histoires fantastiques ne m’intéressent jamais autant que lorsqu’elles arrivent à capturer quelque chose qu’on n’aurait pas su articuler dans un discours sagement déplié. Voyez par exemple Alpha (Julia Ducournau), People under the stairs (Wes Craven), Get Out (Jordan Peele), Candyman (Clive Barker), où les rapports de race et de classe se tiennent dans des images à la fois inépuisables et intraduisibles… Mark Fisher le dit très bien : dans les récits de l’étrange, s’approcher du réel c’est en même temps perdre sa capacité à le saisir – les personnages de Marie Ndiaye en savent quelque chose.

 

 


Difficile de ne pas penser avec Voir venir à la question du conte de fées ou du conte cruel tant, d’emblée, comme nous l’avons dit plus haut au sujet de son titre, il s’agit d’en offrir une réécriture à la manière d’une réponse à votre essai, De Grandes dents. Ainsi est-il explicitement fait mention de Barbe-Bleue : « Car c’est une vieille histoire, n’est-ce pas, la petite clef tombée sur le sol visqueux du cabinet de la Barbe bleue ». Ou encore trouve-t-on d’autres allusions comme à l’univers des contes de fées : « Arrivée à la Légion elle avait eu le sentiment de retrouver un lieu familier, comme une princesse franchit les portes du palais après avoir été élevée par un couple de bûcherons. ». Cette structure du conte, comme vous l’analysiez dans votre essai, porte toujours une puissance politique et sociale, qui consiste à mettre en garde contre les violences intra-familiales, ces dangers qui viennent de l’intérieur et dont chacune des héroïnes de Voir venir font à leur tour l’expérience : s’agissait-il ici de poser une structure de conte afin de mieux souligner dans le destin de Lou, Yasmine, Adèle et Suzanne un semblable constat de violence ?


Le conte s’infiltre dans tant de plis du texte qu’il m’est difficile d’en circonscrire un « usage » définitif. Barbe Bleue, on l’a dit plus tôt, travaille jusque dans les fondations de mon histoire. En cherchant un peu, on débusquera, tout au long du récit, bien d’autres emprunts.

Pourtant, lorsqu’il est pris pour un carcan simpliste, avec son schéma actanciel manichéen, sans ancrage, soi-disant intemporel et universel, le conte m’ennuie terriblement – et n’a rien à voir je crois avec la puissance mystérieuse des histoires de Perrault, Grimm, ou Andersen… Personne n’est hors du monde, hors du temps, ça n’est pas vrai. Il faut se méfier des moments où ma plume emprunte au conte sa syntaxe ourlée. Car c’est souvent un glaçage ironique sur cette forteresse où l’on croit élever des princesses – si le pensionnat de cette histoire scintille comme un palais de reine, c’est avant tout parce qu’il brille par son mépris à l’égard du monde à ses portes ; ce n’est pas le château de la Belle au bois dormant, c’est une gated community.

Dans la reprise de Cendrillon par Joël Pommerat, les sœurs et la belle-mère se ridiculisent en arrivant au bal dans d’extravagantes robes d’époque, alors que tout le reste de la pièce indique que l’histoire se déroule dans notre temps – et à l’opposé de ces potiches, la culpabilité de la petite héroïne s’énonce simplement, à la fois fidèle à l’histoire d’origine et affranchie de ses fanfreluches : « Oui, je crois que je vais aimer ça, retirer les cheveux des lavabos, c’est dégueulasse, ça va me faire du bien. ».

C’est sur cette ligne fine que j’essaye d’avancer dans Voir venir. Parfois le conte est cruel et souligne la déconnexion d’une caste sociale, parfois il me prête ses précieux affects – comme dans la scène sur les toits où surgit, débridée, sans sarcasme, sans faux ornements, la voix d’une conteuse qui atteint là je crois sa note la plus juste.

 


De manière bientôt franche à mesure que la narration se déroule, Voir venir procède d’une structure de polar, à commencer par le découpage chapitré en fonction d’un compte à rebours vers le dénouement macabre final. Comment avez-vous ainsi conçu le rythme du récit lui-même ?

Dans le huis clos du pensionnat, la narration se présente comme un plan séquence, sautant d’une épaule à l’autre au gré des rencontres. Les chapitres égrainent les heures et les pièces traversées une à une. Sans doute cette construction permet déjà d’installer une tension. Mais à mesure que l’atmosphère se détraque, que l’angoisse prend forme, cette urgence est contrariée par les incursions dans le passé des personnages, hors de l’école – comme si une narratrice sous codéine tenait absolument à nous confier tel secret de famille alors que, dans le présent du pensionnat, l’heure tourne. Par ailleurs ce « plan séquence » semble corrompu, troué, peu fiable… est-ce que le temps s’emballe ou s’englue ? et comment savoir ce qu’il se passe hors champ ?

Je ne peux pas trop en dire sur l’accélération du chapitre final, où même la narratrice pourtant extradiégétique, s’époumonne…mais je crois que tout cela fait sens une fois le livre refermé. Et j’espère, vivement, qu’on aura envie de le rouvrir aussitôt pour aller débusquer les indices qui étaient là sous nos yeux.

 


Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont été les vôtres lors de l’écriture de ce premier roman. Si nombre d’entre elles ont déjà pu être évoquées jusqu’ici, sont-elles toutes exclusivement littéraires ? Pourriez-vous nous en dire davantage sur l’univers de références et d’inspirations ?

J’ai déjà été beaucoup trop bavarde sur mes goûts en matière de cinéma. J’ajouterai seulement, au-delà des films de genre, les quelques récits générationnels qui ont marqué ma propre jeunesse : Elephant de Gus Van Sant (à qui j’emprunte le dispositif du plan séquence), Thirteen de Catherine Hardwicke, Virgin Suicides de Sofia Coppola (j’ai découvert tardivement que le roman de Jeffrey Eugenides était également génial), Bully de Larry Clark, Spring Breakers d’Harmony Korrine. J’aimais tellement les bad girls, alors que j’avais peur de me faire percer les oreilles chez Claire’s…

Quand j’ai commencé à écrire, je ne vivais que pour Marguerite Duras (La Pluie d’été, personnage d’enfant le plus adorable jamais écrit). Laura Kasischke est aussi un mentor solide, aussi bien pour gérer sa relation avec sa mère que pour écrire de bonnes petites histoires flippantes (Un oiseau blanc dans le blizzard, Esprit d’hiver). Plus tard, j’ai découvert L’Opoponax de Monique Wittig, je ne sais même pas quoi en dire tellement c’est bien ; c’est parfait, voilà. Les romans de Marie Ndiaye sont effroyables, mon admiration est sans borne pour ce qu’elle arrive à faire, et pour la retenue avec laquelle elle commente ses propres textes, innocemment, sans livrer d’explication, sans évoquer leur caractère politique, comme si elle n’était pas en train de fabriquer, dans ces cauchemars de papier, des poignards plus effilés que l’acier. Récemment j’ai découvert Samanta Schweblin (Good and evil and other stories), et vraiment…ses nouvelles sont tellement géniales, parfaitement construites, on a très peur, on pleure beaucoup, on aimerait bien être son amie.

Pour me donner du courage, j’avais également Défaire voir de Sandra Lucbert, qui guidait déjà la composition de mon premier livre – j’espère avoir réussi à « défaire voir venir ». Enfin, pour ce roman-là, Par-delà étrange et familier de Mark Fisher fut la plus précieuse des boussoles.

 


Lucile Novat, Voir venir, Éditions du sous-sol, mars 2026, 192 pages, 20 euros

 

 

 

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