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Lénaïg Cariou : Les embrasures de la parole (Les Dires)

  • Photo du rédacteur: Maud Lecacheur
    Maud Lecacheur
  • il y a 2 jours
  • 6 min de lecture

Lénaïg Cariou © Carole Desheulles / BnF
Lénaïg Cariou © Carole Desheulles / BnF



Une ville qu’on quitte, des langues qui se cherchent, des paroles qu’on échange : c’est par ces motifs que l’on entre dans le deuxième livre de Lénaïg Cariou, paru aux éditons MF. D’À main levée (LansKine, 2024) aux Dires, la poète chemine d’un sens à l’autre, du toucher à l’ouïe, du contact entre les peaux aux circulations de bouche à oreille. Car c’est bien sous le signe de l’écoute que se place Les Dires, ensemble de « poèmes conversationnels ». La formule rappelle les tentatives d’Apollinaire, qui composait déjà « Lundi rue Christine » à partir de bribes de conversations consignées sur le coin d’une table, pour faire de la parole prononcée – la plus ordinaire, la plus triviale – un matériau poétique. On pense aujourd’hui au versant d’une poésie documentaire, testimoniale, qui de Violaine Schwartz à Perrine Le Querrec en passant par Frank Smith fait du livre de voix la caisse de résonance de paroles recueillies.

            Mais avec Les Dires, Lénaïg Cariou déplace l’expérience. Il ne s’agit pas tant de transcrire des voix captées sur le vif que de restituer par petites touches une série de portraits auditifs : le dialogue entre les arts, au cœur des recherches de l’autrice, l’amène ici à transposer l’art (visuel) du portrait sur le plan sonore et scriptural. D’où la place centrale accordée à la matérialité sous toutes ses formes. Matérialité de la parole, d’abord, qui passe par l’attention dans chaque poème au grain des voix, aux expressions qui font la matière de nos idiolectes, aux langues et aux accents qui tour à tour s’effacent ou se renforcent, aux corps qui émergent par fragments dans le creux des dires – un cou, des cheveux dans lesquels on se perd, des yeux noirs, un rire, une guitare. Attention encore aux manières singulières par lesquelles on se raconte et s’expose aux autres par la parole, quand l’art de dire reflète pour chacune des stratégies différenciées – l’une se mure « derrière sa barrière de questions », quand l’autre désire connaître une personne « jusqu’à lui voler son trésor ».

Matérialité du livre, ensuite, qui réinvente pour ces voix un autre corps : sur l’espace des quatre-vingt pages cartonnées, les « dires » se donnent à voir autant qu’à lire ou à entendre. Chaque poème prend la forme d’un carré, cadre ou cellule textuelle qui laisse une large place à la dynamique des blancs, marquant à la fois les hésitations, les silences et les non-dits qui trament ces conversations, et l’espace qui sépare les corps, parfois infranchissable, ou encore les interstices que tentent d’explorer ces voix, qui disent souvent l’étroitesse du cadre de vie. Au fil de ces embrasures, l’autrice introduit du jeu, une dramaturgie, une danse, tentant de donner consistance à l’immatériel :


 

et je lui dis que          la langue est le lieu

de ma solitude         je dis et je me perds

dans les pensées               qui passent

( elles ont la forme d’une         gravure ,

des volutes de fumée noire              sur

fond blanc ,             le papier est épais )

je dis que les images me        manquent

et que l’air est opaque […]

 


Volutes et gravures : c’est dire que les poèmes ne sont pas des instantanés de la parole, mais bien plutôt les traces de ces conversations avec les ami·es passées au tamis de la mémoire. Le titre, en gardant l’empreinte de l’infinitif, dit cette ambivalence, à la fois du désir de montrer la parole en acte et comme acte, et de saisir le dépôt de ces échanges. La structure du livre en trois sections, « Scènes », « Tables », « Nuits », prolonge cette porosité. Ces « scènes » sont autant de situations, qui restituent le souvenir du contexte ou du moment de ce qui a eu lieu (affleure ici et là l’esquisse d’une géographie berlinoise), et rejouent les conversations dans l’espace du livre, qui les prolonge, les creuse et répond à distance, en différé, aux figures à qui sont in fine adressés ces poèmes. Mais ce sont aussi de multiples scènes intérieures (la psychanalyse n’est jamais très loin) où surgissent et disparaissent hors-champ les silhouettes qui peuplent le théâtre d’une subjectivité en éclats, « patchwork » traversé par d’autres voix que la sienne, qui ne cesse de dire l’écart qui insiste de soi à soi. Au seuil du livre, la citation d’Anne-Marie Albiach, « Une parole persiste : en deçà », signale d’emblée le désir de suivre les ramifications de ces conversations souterraines, qui continuent à sourdre en nous bien après la scène d’énonciation.

            Car il ne faut pas s’y tromper : la brièveté des poèmes marque en réalité le résidu d’une parole dense, profonde. Les conversations en jeu dans Les Dires sont de celles où l’on s’engage à corps perdu, où l’on plonge au risque de se perdre, témoignant de « ce désir de creuser plus profond dans l’autre », pour reprendre les images tour à tour marines ou géologiques qui traversent le livre :

 


[…]                        elle parle des

conversations à deux      celles qui

n’ont pas de fond             celles dans

lesquelles   on se noie   volontiers

ensemble     elle dit qu’  elle cherche

cette                            profondeur-là

 


Celles qui se regardent « à la lumière des bougies » s’engouffrent dans la parole comme dans une brèche, poursuivant à mesure une quête de soi en l’autre et de l’autre en soi, placée sous le signe d’une vulnérabilité, d’une fragilité, de l’abandon ou d’une inquiétude qui, tout en étant contrebalancée par les rires, imprime sa marque jusqu’au dernier poème.

            C’est aussi qu’il est question, dès le premier de ces poèmes conversations, de faire l’expérience de la séparation, du départ. Chacune à sa manière, les voix se relaient pour dire la désorientation, la perte, l’exil – à l’instar de N. qui espère que ses parents quittent leur pays pour venir s’installer là, sachant déjà qu’il n’est plus possible pour elle de rentrer chez soi. Cette absence de lieu se rejoue dans le rapport à la stratification des langues qui nous constituent, à laquelle Lénaïg Cariou, qui est aussi traductrice (on lui doit notamment la belle traduction du Rêve d’un langage commun d’Adrienne Rich), demeure particulièrement sensible. Il s’agit là de dire la relation à la langue maternelle, l’inconfort de ne pas maîtriser celle du pays dans lequel on se trouve, d’interroger les langues que l’on parle comme autant de facettes de nous-mêmes (telle celle qui « danse en arabe, en anglais, en farsi, en français, en allemand sa danse exophonique »), jusqu’à mesurer l’étroitesse du langage pour interroger en retour la quête d’une « langue de désir » :

 


elle prononce                méticuleusement

et ses mots              ne sont pas les miens

(     je me demande          de quelle langue

elle parle     )         je me dis que personne

n’a suffisamment                        de place

dans sa langue                    pour accueillir

je me dis que                             c’est comme

une pièce trop                                      petite

c’est exigu une langue                ça danse

et quand les bras s’écartent                   ils

touchent parfois                         les murs

( tout                                         autour )

 



À ce défaut, la conversation telle que l’autrice la déploie semble apporter un début de réponse, comme un appel d’air. De part et d’autre du livre, les voix qui conversent sont presque exclusivement féminines, et rapportent tour à tour les histoires dont elles ont hérité, celles qui leur furent cachées, pour interroger au miroir de l’autre les rôles que l’on endosse ou que l’on refuse : « l’enfant-guérisseuse », « la fille aux chevaux » quelque part en Forêt Noire, « la grand-mère aux mille robes, aux innombrables soupirants », « une histoire où la petite fille ne se laisse pas dévorer par le loup ». Ce sillon féministe monte en puissance au fil des sections, jusqu’à la dernière où le pronom « elle » se dote d’une majuscule, tandis que la conversation s’élargit. Les duos qui constituent la matière des premières « Scènes » laissent place à une pluralité de figures, qui occupent les parcs à la nuit tombée, tapent « du poing », parlent de sociologie, du droit de la propriété, de politique et notamment de « la droite qui aime la gauche qui aime la droite ». Le geste de dire trouve son extension dans celui de s’écrire, seule ou à plusieurs, sur les feuilles ou sur les murs. La question est lancée : « Comment vivre ? », et c’est alors un autre enjeu, un autre possible de la conversation qui surgit, lorsque les voix interrogent les normes (familiales, sociales, sexuelles) qui délimitent les vies, remettant en jeu les pronoms et les corps, dans le battement du « nous », du « elle », du « ille » et du « iel » :

 


La voix te dit :                   rappelle-toi

( à défaut          nous organisons des

ateliers d’      anormalité expérimentale ) ,

pas de risque           c’est entre nous .

C. crée un être                    de papier

qu’ille manipule             par les mains

comme un pantin .    ( Le regard de N.

est noir et fixe )                             L.

s’ennuie ,         elle      fait les cent pas

sous l’escalier .                     L. arbore

sa nouvelle coupe rose ,       iel en met

plein les yeux . L.    (encore un·e autre)

explore les cavernes         de nos corps

 



Dès lors, l’expérience dont le livre devient le réceptacle est tout à la fois formelle, existentielle et politique : les poèmes tracent autant de lignes, dessinent autant de perspectives auxquelles rêvent les voix dans la nuit des possibles, fabulant « une contre société tout contre avec ses contre règles ». Le texte se referme dans ce suspens, entre inquiétude et promesse, crainte et désir d’une efficience du verbe, « de peur que n’             adviennent , enfin ,          paroles et choses   . »




Lénaïg Cariou, Les Dires, Éditions MF, « Inventions », mai 2026, 86 pages, 14 euros

 

 

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