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Marie-France Pisier, la mort en fuite

Photo du rédacteur: Benoit Gautier
Benoit Gautier
il y a 10 minutes
5 min de lecture




Qui se souvient de Marie-France Pisier ?... Pour les jeunes générations, elle semble s'effacer de la mémoire cinéma. Malgré son nom remonté à la surface en 2021, dix ans après sa mort, dans les pages de La Familia Grande. Récit-séisme de sa nièce Camille Kouchner, où l’actrice-réalisatrice-romancière réapparaît, héroïque. Elle est la seule à briser l’omerta dans un clan qui protège les viols perpétrés par Olivier Duhamel sur son beau-fils mineur. Courage payé au prix d'une guerre fratricide, d'un rejet amer. Onde de choc qui réveille le mystère des causes de la mort de Marie-France Pisier, le corps bloqué par une chaise métallique au fond d'une piscine à Saint-Cyr-sur-Mer, le 21 avril 2011. Clap de fin à la Sunset Boulevard, il y a quinze ans déjà.

 

Marie-France Pisier demeure l’une des incarnations parfaites de la vedette du cinéma français des années 1970. Caste intermédiaire entre second rôle et position de star, capable d’aider au financement d’un film d’auteur sur son seul nom. Statut d’actrices des Trente Glorieuses (pas si glorieuses que ça ; c’est un boomer qui vous parle) sous le joug patriarcal, qui fait le grand écart entre le féminisme de Delphine Seyrig et l’émancipation sous contrôle de Mireille Darc. D'un côté, Seyrig dénonce les violences systémiques de l’industrie du cinéma dans Sois belle et tais-toi, étrille Françoise Giroud, la secrétaire d'État à la Condition féminine, avec le collectif Les Insoumuses dans Maso et Miso vont en bateau, et, fée enchantée, sauve sa filleule de l'inceste paternel dans Peau d’âne de Jacques Demy. De l'autre, Darc, surnommée « la Grande Sauterelle », symbole d’une libération sexuelle façonnée pour et par le désir des hommes, entre comédies machos à la Michel Audiard, ombre tutélaire d'Alain Delon et robe noire au dos nu plongeant jusqu'à la naissance des fesses, signée Guy Laroche dans Le Grand Blond avec une chaussure noire d'Yves Robert. Entre les deux, Stéphane Audran, Françoise Fabian, Bernadette Lafont, Marie-Christine Barrault, Brigitte Fossey...

 

Marie-France Pisier, diplômée en droit et en sciences politiques, estampillée très à gauche, incarne une sensualité cérébrale, une indépendance farouche qui refuse net d'être un simple objet du regard masculin, que ce soit chez Alain Robbe-Grillet ou Luis Buñuel. Signataire du Manifeste des 343, elle défend dans la rue La Cause du Peuple aux côtés de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, fait la une de Lui en cuissardes, cache dans le coffre de sa voiture Daniel Cohn-Bendit, dont l’aura libertaire est depuis racornie par des accusations pédophiles, pour le ramener en France après son expulsion vers l’Allemagne en mai 1968.

 

François Truffaut lui ouvre les portes du cinéma. André Téchiné lui offre ses plus belles partitions dont Souvenirs d’en France, Barocco ; deux César du meilleur second rôle à la clé. Jacques Rivette l’implique dans Céline et Julie vont en bateau, qu’elle coscénarise. Épinglée dans la case Cinémathèque, elle connaît la popularité grâce à la télévision dans la saga Les Gens de Mogador de Robert Mazoyer, flirte avec une carrière hollywoodienne grâce à Cousin, Cousine de Jean-Charles Tacchella, nommé à l’Oscar du meilleur film étranger. L'actrice passe à la réalisation avec Le Bal du gouverneur, adapté de son propre roman sur son enfance en Indochine, et Comme un avion, où Pisier fore le double suicide de ses parents. Quelque temps avant sa disparition, elle apprend la récidive d’un cancer du sein, quand les scènes de théâtre l’accueillent plus que les plateaux de cinéma, soixantaine oblige.

 

La lettre qui suit est rédigée à l’annonce de sa mort, sous le choc. Sa publication dans L’Expansion émeut son frère et feu Christian Gasc, grand ami et chef costumier qui l’habille avec les deux Isabelle, Adjani et Huppert, dans Les Sœurs Brontë d’André Téchiné. Plus tard, elle doit se lire lors de l’inauguration d’une pelouse Marie-France Pisier, avenue Foch, mais l’hommage de la Mairie de Paris n’aura jamais lieu. Ses mots s'adressent aussi à Colette Tazi, l’amour impossible d’Antoine Doinel transformé en chassé-croisé de cinéma.

 

 


Une femme disparaît

 

Chère Marie-France Pisier,

 

En 1961, François Truffaut envoie cette petite annonce : « Cherche collégienne pour être la partenaire de Jean-Pierre Léaud dans la suite des 400 coups. Jolie, rieuse, culturellement évoluée. Pas une Lolita, ni une blousonne, ni une petite jeune femme, ni trop sexy. » Un photographe niçois expédie au cinéaste le portrait d’une adolescente de 17 ans à l’insu de celle-ci. Le cliché est accompagné d’une photo où elle est entourée de sa mère, de sa grande sœur et de son petit frère. Le mal de famille qui taraude Truffaut fait fondre le cinéaste. Il file dans le sud, attend l’étudiante devant son école, lui fait répéter le monologue de Jules et Jimavec cette indication : « Plus vite, plus vite, Jeanne Moreau le dit plus vite ! ».

 

Colette Tazi, la première blessure de cœur d’Antoine Doinel, est née. Et avec ce personnage de Parisienne dans L’Amour à 20 ans, une héroïne truffaldienne à part. Pas une maîtresse fatale à la Jeanne Moreau, Catherine Deneuve ou Fanny Ardant. Pas une sage légitime à la Claude Jade ou Michèle Baumgartner. Non, une idylle de jeunesse inassouvie, une éducation sentimentale inaccomplie.

 

Marie-France, vous apparaissez pour la première fois à l’écran au son d’un orchestre symphonique. Climax hitchcockien nécessaire à Antoine Doinel pour succomber à Colette, « la jeune fille des jeunesses musicales ». Truffaut devient votre repère de fiction, votre « re-père » d’existence, selon vos mots. Et c’est parti dans le tourbillon de la vie. Antoine croise à nouveau Colette dans Baisers volés en plein mai 1968. Elle est mariée, mère d’un enfant. Lui, plus que jamais adulescent. Ils se serrent la main le temps d’un dialogue de convenance.

 

En 1978, François Truffaut vous demande de coscénariser L’Amour en fuite. Dernier épisode des aventures de Doinel, premier best-of du 7e art. Matériau patchwork, complexité de la grammaire cinématographique du réalisateur tiraillé entre la réalité et la fiction, hanté par ces deux questions : le cinéma est-il plus important que la vie ? Est-ce que les femmes sont magiques ? En voyant apparaître Colette dans la séquence de la gare de Lyon, je réponds « oui » et encore « oui » ! Ah, ce déhanché désinvolte dans votre robe blanche. Ce jersey qui frôle vos tétons adorables, couvre le galbe rieur de vos fesses, caresse l’élancement de vos jambes perchées sur des talons hauts, aussi hauts que votre timbre de voix. Vif, clair, tel du cristal quand il s’égare dans les aigus avec cette volonté vertigineuse de toujours démentir l’insondable mélancolie de l’existence, ses drames aussi puisque Colette perd son enfant unique. Dans la scène du train qui réunit pour l’ultime fois Antoine et Colette, il flotte un parfum de Une femme disparaît et de La Mort aux trousses. Titres hitchcockiens prémonitoires.

 

Chère Marie-France, aujourd’hui, mon regard est humide et mon moral en charpie de vous savoir partie. Fort de ma foi, je veux croire que vous êtes aux côtés du grand François. Que vous lui lancez dans un éclat de rire combien il est essentiel de faire dire à un personnage de La Femme d’à côté : « La vie a plus d’imagination que nous. » J’aimerais tant qu’il soit encore là, et vous aussi. Sa Colette musicale, hors de portée, libre et douloureuse, douloureuse et libre. Données vitales indissociables.

 



L’Amour à 20 ans : extrait Antoine et Colette (1962)


 



L’Amour en fuite (1979)





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