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Michèle Audin, l’écriture des traces

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 43 minutes
  • 19 min de lecture

Michèle Audin (c) Mathieu Zazzo
Michèle Audin (c) Mathieu Zazzo


« Je pense qu’en littérature le jeu entre la rigueur

et l’imagination et du même ordre qu’en mathématique »

Michèle Audin, 2023




Ce mois de janvier 2026 a été publié un nouvel et dernier ouvrage de Michèle Audin (1954 – 2025), Berbessa - Mes ancêtres colons (éditions EHESS). Cette écrivaine, aux multiples passions, néanmoins convergentes, était tout à la fois mathématicienne, historienne et romancière, membre de l’Oulipo depuis 2009 et engagée résolument dans la cause des femmes. Maurice Audin – dont elle est la fille aînée –, était un jeune mathématicien, communiste et engagé dans la résistance au colonialisme en Algérie : à 25 ans, il a été arrêté, torturé puis éliminé par l’armée française lors de ce qu’elle a nommé la « Bataille d’Alger », l’année 1957. Les circonstances exactes de son assassinat n’ont jamais été connues ni le lieu où son corps a été déposé. Je dois dire que depuis la lecture de sa première œuvre, c’est le nom « Audin » qui m’a attirée, tant il est lourd de sens et d’empathie pour tout.e Algérien.ne.

 

L’Association Josette et Maurice Audin a rappelé que le décès de Michèle Audin survenait ce 16 novembre 2025 après celui de sa mère Josette en 2019 et de ses frères Louis en 2006 et Pierre en 2023. En 2009, elle refusait la légion d’honneur que voulait lui décernait Nicolas Sarkozy, protestant ainsi contre l’absence de réponse aux demandes réitérées de sa mère, depuis 1957, pour obtenir la vérité sur la mort de son mari

Signalons aussi le décès de la sœur aînée de Maurice Audin, Charlye Buono le 17 janvier 2026 alors qu’elle était centenaire depuis octobre 2025. Dans les deux livres que nous présentons, sa nièce parle souvent d’elle, des renseignements qu’elle a recueillis auprès d’elle et de son livre,  Les roses d’Alphonsine, dédié à sa mère Alphonsine Fort, née en 1902 à Berbessa, au cœur de la Mitidja. «Algérienne, je l’étais par Alphonsine avant le jour de ma naissance ». En 2013, Michèle Audin a publié Une vie brève, un récit consacré à son père.

 

Il m’a semblé difficile de rendre compte de Berbessa sans revenir d’abord sur Une vie brève tant ses deux récits sont liés, à la fois, dans leur intention et dans leur réalisation. J’ai été accompagnée dans ma lecture par l’excellent entretien réalisé avec elle par Lamine Ammar-Khodja en 2023. [Les phrases citées de l’écrivaine seront prises à cet entretien : « Au service des oubliés » - Michèle Audin - Entretien réalisé par Lamine Ammar-Khodja, FASSL, n°6, novembre 2023, « Un zeste de science », Collectif, éd. Motifs- Revue de critique littéraire algérienne fondée en 2018]

 

 

Une écrivaine singulière

 

Auparavant, il faut signaler, même brièvement, l’imposante liste des ouvrages de cette intellectuelle de premier ordre, dans les différents domaines qui ont été les siens.

 

Et d’abord, celui des mathématiques, véritable marqueur de cette famille. Au sens strict du terme, outre ses nombreux articles scientifiques, de 1986 à 2010, elle a édité neuf ouvrages de recherche mathématique :« et aussi un livre de géométrie pour les étudiants qui préparent l’agrégation de mathématiques et qui a donc été utilisé par beaucoup de profs de maths. C’est mon best-seller !»... Elle a aussi écrit sur l’histoire des mathématiciens ; le premier de cette série sur une mathématicienne russe de la 2ème moitié du XIXe s. qui a eu une vie courte, « un livre où il y a des mathématiques, de l’histoire, un peu de littérature parce qu’elle écrivait aussi des romans ». C’est en 2008, Souvenirs sur Sofia Kovalevskaya, ouvrage suivi de quatre autres jusqu’en 2014.

On peut rappeler que, dans  ses Souvenirs d’enfance, Sophie Kovalevskaia raconte l’éveil pour les mathématiques suscité par son oncle quand elle a onze ans : « Je ne pouvais naturellement pas encore saisir le sens de tous ces concepts, mais ils frappaient mon imagination et m’inspiraient pour les mathématiques une vénération, comme une science supérieure et mystérieuse qui ouvre à ses initiés un monde nouveau et merveilleux, inaccessible au commun des mortels ».

Michèle Audin affirme que vouloir populariser les mathématiques est, de son point de vue, « un enjeu démocratique ».

 

Membre de l’Oulipo, elle définit cet « ouvroir de la littérature potentielle », créé par Raymond Queneau, comme l’activité d’un « groupe d’écrivains, mathématiciens, etc. qui fabrique et propose des "contraintes" pour écrire des textes littéraires. Des contraintes littérales (la plus célèbre est « écrire sans utiliser la lettre e »), mathématiques, grammaticales et autres. Souvent, en les utilisant eux-mêmes, mais toujours de façon publique, au sens où il n’y a pas de propriété de ces contraintes que tout le monde est libre d’utiliser. Et "nous" nous réunissons une fois par mois, depuis… novembre 1960 ». Sept de ces ouvrages ont été écrits de 2010 à 2023.

 

Si les ouvrages classés dans l’histoire des mathématiciens sont en partie lisibles pour une ignare comme moi, deux domaines restent largement accessibles, celui des récits littéraires et celui de la Commune de Paris. Ce dernier a consacré cette autrice comme une des grandes spécialistes de cet événement historique majeur et cinq ouvrages lui sont consacrés, de 2019 à 2024. Il faut aussi signaler son blog sur le sujet, irremplaçable (1100 articles en 2023). Avec sa minutie et sa rigueur, elle a rendu visible des pans entiers de cette histoire dont La Semaine sanglante - Mai 1871 - Légendes et comptes, en 2021.

 

 

 

 

Mais  ce qu’on peut désigner comme relevant strictement de la littérature, second domaine tout à fait accessible et qui est inauguré, en 2013, par Une vie brève, comporte onze fictions dont quatre consacrées à la Commune. Pour prendre un exemple, en août 2017, la romancière publie chez Gallimard un récit sur la Commune de Paris, Comme une rivière bleue. Comment ne pas reconnaître, pour la vallésienne passionnée que je suis, le magnifique éditorial de Jules Vallès dans Le Cri du peuple du 26 mars 1971 : « Quelle journée ! Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux, le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle comme une rivière bleue ; ces tressaillements, ces lueurs, ces fanfares de cuivre, ces reflets de bronze, ces flambées d'espoir, ce parfum d'honneur, il y a là de quoi griser d'orgueil et de joie l'armée victorieuse des républicains ». Elle n’en retient qu’une expression devenant son titre sans se laisser aller à trop d’émotion et de lyrisme, ce qui n’est pas sa marque qui préfère la rigueur des chiffres et des traces archivistiques variées.

 

 

L’activité littéraire est celle où les différents domaines qui lui tiennent à cœur peuvent se rencontrer que ce soit La Commune, comme nous venons de le signaler ou les mathématiques en faisant d’une formule une protagoniste, La formule de Stokes, roman, en 2016. Les contraintes oulipiennes sont moins évidentes à détecter

 

 

 

 C’est aussi le lieu où rendre visibles, les oubliés, comme avec son roman de 2025, La Maison hantée.

          


De cette œuvre impressionnante par son étendue et sa variété, nous nous focaliserons sur ses deux récits « familiaux », en commençant par celui de 2013, consacré à son père, Maurice Audin.

 



Donner vie à un disparu, remonter vers une origine


Une vie brève : le « 0 » donne le LA. Après avoir rappelé succinctement ce que le nom de "Maurice Audin" peut évoquer, elle se positionne sur un autre registre :

 

« Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre.

C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici ».

 

Pour raconter cette vie des parties de longueur inégale vont se succéder :

Les trois premières se présentent ainsi : « AVANT » en 6 chapitres - « BÉJA-14 février 1932 » en 6 chapitres et « DÉPLACEMENTS » en 6 chapitres aussi dont le 4ème a des extensions marquées par un astérisque * : ces 18 chapitres occupent les soixante premières pages.

La quatrième partie, ALGER est la plus longue, près de 80 pages en six chapitres qui ont tous ces extensions avec astérisque.

La cinquième partie a pour titre la date fatidique de 1957 et se décline en sept chapitres ; le tout sur moins de vingt pages.

Enfin la sixième partie : APRÈS comprend 5 chapitres sur une quinzaine de pages.

 

L’écriture de Michèle Audin est singulière : elle mêle la reconstitution des faits vécus ou retrouvés des personnages de son récit, ici des membres de sa famille, à des énumérations de faits scientifiques, historiques et sociétaux qui constituent l’accompagnement des vies racontées. Cette juxtaposition et cette profusion de « documents » donnent l’impression que l’écrivaine met un écran amortissant toute émotion dans le traitement de son sujet.

On partage la rencontre et le mariage des parents de Maurice Audin, Louis Audin et Alphonsine Fort, le 12 juin 1923 à Koléa ; on s’attarde sur le nom : Audin « un nom français courant » dans la région lyonnaise. Les parcours des parents sont suivis et cela sera repris et détaillé dans le second récit, Berbessa. Pour ceux qui ont précédé ce couple, un paragraphe rappelle tout à fait le récit des « pionniers » tel qu’on a pu le lire par exemple, plus tard, dans Le livre d’or du Centenaire de l’Algérie française : « Ils avaient asséché des marécages, défriché des terrains pour en faire des champs fertiles, creusé des canaux d’irrigation, planté du blé, des caroubiers, des eucalyptus, des oliviers, des orangers et de la vigne » (19). L’introduction de la vaccination ralentit les décès d’enfants.

Le récit familial se suspend pour évoquer les mathématiciens qui ont précédé Maurice Audin qui avait peu de chances d’être lui-même mathématicien. La narratrice va beaucoup insister, à différents moments de son récit, sur l’antériorité scientifique. Parfois une incise comme clin d’œil au récit personnel : « je ne sais pas ce que j’ai de lui qui soit reconnaissable ». En tout cas, sa famille paternelle n’est pas une lignée prestigieuse. Elle établit un premier arbre généalogique (premier car il y en aura trois dont le premier très développé dans Berbessa).

 

La partie suivante commence avec la naissance de Maurice et décortique l’acte de naissance. Elle fait allusion à Modiano, à Perec, souligne qu’il n’y a aucune photo. Ainsi trois pages sont écrites sur tout ce qu’on ne sait pas : « information brute : c’était le 14 février 1932, et il est né ».

A nouveau des informations sur les mathématiciens, sur Béja en Tunisie, le baptême à Koléa avec ce bébé de 4 mois et sa sœur, Charlye âgée de 6 ans et demie. Est inscrite l’actualité de février 1932, comment on vivait en Tunisie alors. C’est une constante de la narration : suivre les événements de l’époque pour y insérer la famille Audin, par juxtaposition sans vraiment établir de liens. L’autrice scrute longuement les photos anciennes, traces à décoder. Elle lit aussi ce qu’ont écrit sa tante et sa grand-mère en 1979. « L’histoire, l’archéologie des documents familiaux ne s’arrête pas là » (41). Elle retrouve une lettre de son père conservée par sa mère, après sa méningite, maladie qui déclenchera plus loin toute une recherche sur les soins prodigués aux « enfants de troupe » dans l’école de Hammam-Righa où Maurice a été inscrit et une fiche d’information sur les deux écoles, celle-ci en Algérie puis celle d’Autun où il a fait une partie de son secondaire, revenant au lycée d’Alger pour sa terminale.

Le texte est habité par toutes les questions sans réponse, soulignant ainsi le manque dû à sa disparition. Ainsi, il saute une classe en 1938 mais la question est « que lisait-il ? » De même pour les jeux…. Suivent alors des suppositions vraisemblables. Quand une photo existe, celle de la couverture, elle se déploie en description : « une photo un peu déchirée le montre au bord d’une rivière avec ses deux sœurs, à l’âge de sept ans, comme l’écrit Charlye au verso. Il porte un manteau, une écharpe et un béret mais des culottes courtes avec des chaussettes hautes. Il sourit au photographe dans une position comique un peu tordue ; " espiègle " est le qualificatif qui me vient à l’esprit en le regardant, et il ressemble à mon frère Pierre au même âge ».

On navigue ainsi de l’enfance à l‘adolescence avec des énumérations et insertions d’informations extra-biographiques en lien avec le pays ou il vit ou sans lien : ainsi, le texte se demande s’il a connu les massacres de Sétif en 1945 et les bombes atomiques, puis revient à Autun, « une école faite pour accueillir les fils pauvres des hommes pauvres de l’armée française » et qui préparait à Saint-Cyr. Deux lettes écrites d’Autun sont décortiquées. C’est sans doute là que s’est éveillé son goût pour les maths et sa conscience politique.

Les photos retrouvées sont toujours l’occasion de recherches minutieuses et de questions restées sans réponse. Elle signale aussi que l‘après-guerre a été difficile en France mais les mathématiques s’en sont bien sorties, ce qui permet un développement sur toute une nouvelle génération de mathématiciens.

 

La quatrième  partie, « Alger », rassemble toutes les informations recueillies et cette fois en des énoncés datés, situés et informés soit par des archives familiales, soit par ses propres recherches.  On apprend son inscription au lycée Gautier (au centre d’Alger), l‘obtention de son baccalauréat à 17 ans et son inscription en mathématiques à l’université d’Alger. C’est l’occasion pour la narratrice de dériver en promenades imaginaires dans les bois et les jardins d’Alger. Et donc l’occasion d’affirmer leur disparition : les lieux qu’il a connus n’existent plus, ils ont disparu, en quelque sorte comme lui. Dans toutes les villes, dit-elle, les lieux s’effacent avec le temps mais : « la disparition de l’Alger des années 1950 a été beaucoup plus radicale […]. Nous avons changé de pays, dans une rupture qui a accentué la disparition des lieux […] les lieux, leurs habitants, la façon dont ils les occupent se sont modifiés sans nous ». Il faut souligner que si Michèle Audin rejette « la nostalgie pied-noire », elle  n’en exprime pas moins, de façon assez péremptoire, sa nostalgie d’un pays sur lequel elle a tiré un trait. Peut-on dire que les lieux qu’elle évoque n’ont pas tellement changé, leurs habitants évidemment oui.

On suivra le détail des cours et examens qu’il a suivis, de ses professeurs, ses succès et ses mentions  (avec même une longue explication sur ce qu’était un DES) : le sous-chapitre 19 se termine par une tentative de dessiner son portrait en trois pages vraiment intéressantes. Le sous-chapitre suivant pose à nouveau des questions sans réponse sur sa connaissance de l’arabe, sur son rapport à la religion « avant qu’il devienne communiste », engagement pris dans la suite de sa femme qui l’était avant lui. Il est nommé à un poste d’assistant délégué, le 1er février 1953 (les explications sont données de ce poste en comparaison avec un poste actuel et le montant de son salaire avec conversion pour aujourd’hui). Son mariage, le 24 janvier 1953, peu de temps avant ses 21 ans et les trois enfants qui vont naître entre janvier 1954 et avril 1957. D’autres détails sont encore fournis sur leurs adresses, sur l’achat d’une voiture, une lettre retrouvée, les liens amicaux et familiaux. Elle explore les carnets de compte du ménage pour y deviner la vie de la famille au quotidien. Elle fait état d’une demande de poste en Tunisie mais sans preuve et pour ce qu’elle en sait, abandonné ; son voyage à Paris en novembre 1956 pour sa thèse. Des noms sont évoqués, d’autres non : nous reviendrons sur cette sélection malgré la rigueur presque pointilleuse de l’enquête.

La cinquième partie, « 1957 » est beaucoup plus synthétique. Maurice Audin finit la rédaction de sa thèse ; il est arrêté le mardi 11 juin 1957, conduit à l’immeuble de la torture connu à El-Biar. Cette arrestation fracture la famille. La famille maternelle, celle de Josette, réagit par le rejet, ce qui explique que dans Berbessa, il ne soit quasiment question que de la famille paternelle de Maurice Audin. Du côté des collègues de la faculté d’Alger, c’est pratiquement le silence. Par contre, à Paris, les réactions sont nombreuses et connues dont la soutenance de sa thèse organisée publiquement le 2 décembre 1957.

Les dernières pages, « Après », donnent l’éclairage de ce récit biographique. Nous y reviendrons dans notre point suivant.

Auparavant, je voudrais revenir rapidement sur quelques silences qui m’ont étonnée étant donné l’enquête scrupuleuse que présente l’écrivaine. Lorsqu’elle cite le nom du médecin que son père a appelé pour la soigner, elle se souvint de son nom, Georges Counillon, elle ne cherche pas trop à creuser sur cette personne qui a travaillé avec Frantz Fanon à Blida puis a rejoint le maquis et y est mort à la fin de l’année 1956. En règle générale ce qui a pu constituer son environnement militant, surtout du côté « algérien » d’origine… est peu évoqué et synthétisé ainsi, à la toute fin de la quatrième partie, en une appréciation très dubitative :

« L’ambiance, les relations entre les communautés "arabes" et "pied-noires" se sont dégradées petit à petit et partout, même à l’intérieur de l’université. Sauf peut-être entre les camarades du PCA, qui continuaient à rêver "un rêve algérien" ; celui d’une Algérie indépendante et fraternelle dans laquelle tous, pieds-noirs et "musulmans" vivraient ensemble libres et égaux ».

On peut seulement rappeler qu’à la faculté d’Alger, l’année 1956 fut assez mouvementée autour d’André Mandouze (qui n’était pas du PCA) du fait de ses positions connues pour l’indépendance de l’Algérie. Maurice Audin en eut-il connaissance ?

Le rêve algérien auquel il est fait allusion est le titre du film que Jean-Pierre Lledo a consacré au retour d’Henri Alleg en Algérie, quarante ans après son départ et qu’elle cite à nouveau dès l’introduction de Berbessa, dans une note qui reprend les termes de la citation donnée et qui semble une référence majeure de sa documentation.

Elle se demande à un moment ce qu’il a pensé des événements de Hongrie (en 1956) qui a  fortement secoué les communistes. La question se pose bien sûr. Mais on peut être étonné qu’il n’y ait pas un mot sur Fernand Iveton, camarade du Parti, arrêté en octobre 1956 et exécuté le 11 février 1957. Cette fois, cela touchait les militants communistes de plein fouet et ceux « d’origine européenne » puisqu’il fut le seul exécuté de cette « communauté » et de ce parti.

Enfin, on peut s’étonner de la citation du discours de Suède d’Albert Camus du 10 décembre 1957 (la soutenance de la thèse en l’absence de Maurice Audin a eu lieu le 2 décembre et « l’Affaire » était bien connue dans la presse). En dehors du fait que les textes de Camus sont une mine de citations assez générales pour s’adapter à différentes situations, il est justifié de se demander la raison de sa citation, alors que pas un mot de la Bataille d’Alger ne transparaît dans son discours : sa voix alors aurait eu une portée non négligeable. Mais l’explication est venue de Michèle Audin elle-même, dans l’entretien avec Lamine Ammar-Khodja qui lui demande si elle ne s’intéresse pas plus à la vie des gens qu’aux événements, elle répond :

« C’est ce que dit Camus, la citation que j’ai mise en exergue d’Une vie brève : " Le rôle de l’écrivain…ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent". C’est ce qui m’intéresse. Ceux qui n’ont pas d’histoire, ceux qui la subissent. Ceux dont on ne parle pas. Des gens comme mes grands- parents. Typiquement des gens qui n’ont pas d’histoire ». 

Peut-on dire que Maurice Audin n’a pas d’histoire et qu’il a subi l’histoire ?

 

Revenons enfin à la composition du texte. Ici on est éclairé par les propos de l’écrivaine sur la contrainte oulipienne mise en pratique dans Une vie brève, la sextine :

 

« La sextine est une forme poétique qui a été inventée il y a très longtemps par un troubadour nommé Arnaut Daniel. C’est un poème de six strophes de six vers. Il n’y a pas de rimes, mais il y a des « mots- rimes ». Ce sont les mots qui terminent les vers de la première strophe. On les permute et ces mêmes mots, dans un nouvel ordre, sont ceux qui terminent les vers de la deuxième strophe. Et ainsi de suite. Il y a d’autres contraintes, mais je vais me limiter à celle-ci.[…] On peut aussi utiliser cette permutation pour écrire de la prose. Pas pour permuter des « mots-rimes », mais des thèmes. Quand j’ai écrit Une vie brève, j’avais très peu d’informations, donc très peu de matériaux, et je voulais absolument ne rien laisser se perdre. J’ai tout rangé dans des cases : les lieux, la famille, les mathématiques, etc. Ensuite, j’ai tout ordonné de façon chronologique. Les six strophes du poème, ici les chapitres du livre, sont six dates, six périodes différentes. Et chacune énumère ce que je sais de ce moment sur chacun des six thèmes choisis. […] Il y a six chapitres (Avant / Béjà, 14 février 1932 / Déplacements / Alger / 1957 / Après), qui sont tous divisés en six parties ».

 

J’avoue que j’ai vérifié sans que ce soit tout à fait évident mais peu importe : on sent le souci de trouver un ordre de composition, d’organiser la fragmentation et les souvenirs vrais ou recomposés pour créer, malgré tout, une continuité et à partir des « traces » parvenir à raconter une vie, avec, nécessairement comme nous l’avons vu, des choix et des silences s’ajoutant aux silences induits par la disparition du sujet et le départ de la famille, malgré « le rêve algérien », en 1966 pour la France. Toujours dans l‘entretien, Michèle Adin exprime sa rupture avec le pays de naissance, une rupture sans idée de retour : « Alger aujourd’hui s’est beaucoup transformée, ce n’est plus du tout la même ville. Ce ne sont plus les mêmes gens, ni les mêmes endroits. On n’a pas à avoir de la nostalgie pour ça, on voulait que ça disparaisse, ça a disparu, c’est tout. (Cet ancrage ?) Ah ben, ça a disparu, et ce n’est plus mon pays, c’est sûr. Nous, on n’y est plus ».

Il me semble que pour comprendre comment sont menés les récits d’Une vie brève et de Berbessa, il faut bien avoir à l’esprit ce positionnement.

 

Berbessa est un court récit de 132 pages, comme une continuité de la vie de Maurice Audin dans son antériorité, telle que sa fille a choisi de la raconter en insistant sur son rapport fort à la famille, sur un militantisme réel mais surtout opérationnel pour aider à distribuer des tracts, le journal et à héberger des militants recherchés ; et surtout pour insister sur sa passion pour les mathématiques et la réussite qui fut la sienne dans ce domaine, malgré une si courte vie. Son intention dans ce nouveau livre est presqu’à l’opposé du premier : « je vais parler des colons, et précisément des grands-parents de ma grand-mère paternelle et de leur installation, au XIXe siècle, en Algérie, dans la Mitidja ». Dans  une lettre de 1957, sa grand-mère (la mère de Maurice Audin) se déclarait « algérienne de naissance ». Et comme l’écrivaine a découvert que ses ancêtres n’étaient pas savoyards mais Suisses, elle a voulu écrire ce nouveau livre. Elle se propose de raconter une installation de colons à Berbessa, « tout cela sera accompagné, comme entrelardé, de digressions que j’ai trouvées indispensables ». Cette dernière précision pour qui a lu quelques fictions de Michèle Audin n’étonne pas tant les digressions sont à l’œuvre pour regarder de  biais le sujet principal.

Le récit commence par le parcours qu’elle a dû effectuer de l’Algérie à la France et des différents moyens qui ont été les siens pour devenir tout à fait française. Elle nous fait ensuite visiter Berbessa. Elle consacre alors un chapitre à un tableau de l’ « Algérie colonisée » pour introduire un autre chapitre sur les « Colons suisses », une partie de ses « ancêtres ». Et enfin elle se concentre sur certains d’entre eux. Les arbres généalogiques sont censés nous permettre de nous retrouver dans tous ces noms et ces destins, ce qui n’est pas vraiment le cas. Dans tout ce qui raconte les ancêtres colons et leur vie, j’ai pensé immédiatement aux deux romans de Mathieu Belezi sur les premières années de la conquête française, romancier qu’elle cite dans  une note (cf. le 12 janvier 2024, dans Collateral, « Mathieu Belezi : Voyage en colonisation française I : une tétralogie en terre algérienne »).

Le récit se termine sur quatre réactions reçues après la publication d’Une vie brève. Une seule lettre d’insultes. Une seconde qui lui reprochait gentiment de n’avoir pas compris la cohabitation harmonieuse des communautés dans l’Algérie coloniale. La troisième, celle d’un Algérien qu’elle a côtoyé enfant et qui lui donnait un exemple de « l’apartheid colonial » qu’elle avait dénoncé, lui donnant donc un exemple aqu’elle n’avait pas perçu. La quatrième réaction l’a été par téléphone. Elle venait d’une dame, ancienne voisine qui, encore aujourd’hui, ne comprenait pas pourquoi ses parents recevaient des « arabes » et donc n’avait pas compris la phrase : « mon identité française commença en 1966 ». Pour elle, elle était française dès l’Algérie et dès sa naissance.

 

A l’issue de ces deux lectures, on comprend que si le positionnement de l’écrivaine est clairement anticolonialiste, le refus de l’Algérie indépendante d’accueillir tous les siens et particulièrement ceux qui ont œuvré pour son indépendance, a laissé en elle une blessure qui ne peut se combler et se traduit par un refus de tout ce qui pourrait « l’algérianiser ». C’est sans doute une réponse aux omissions que j’ai soulignées précédemment. Une origine se construit au moins autant qu’on en hérite.

 


Le devenir d’un disparu


Lamine Ammar-Khodja évoque deux disparitions dans sa mémoire : l’une positive : la colonisation ; l’autre négative : la disparition du monde où vivait votre famille. Michèle Audin répond : « Je ne sais pas si c’est complètement négatif. […] Alger aujourd’hui s’est beaucoup transformée, ce n’est plus du tout la même ville. Ce ne sont plus les mêmes gens ni les mêmes endroits. On n’a pas à avoir de la nostalgie pour ça, on voulait que ça disparaisse, ça a disparu, c’est tout. […] et ce n’est plus mon pays, c’est sûr. Nous, on n’y est plus. […] On était tous là, ça allait être notre pays. Et puis ce n’était pas vrai. Ça n’a pas marché. Ça n’a pas été très facile, j’ai eu un peu de mal à changer de pays (dans ma tête) ».

 

On comprend alors qu’avec un tel positionnement, bloqué sur le « rêve » algérien qui était un projet plutôt qu’une utopie généreuse qui n’a pas été le projet de ceux qui ont gouverné à l’indépendance, l’écrivaine apprécie comme instrumentalisation tout ce qui se dit, s’écrit sur son père (Une vie brève, p. 174).

 

 

Pour ma part, je voudrais finir sur des signes qui montrent que la mémoire de cette participation à la résistance au colonialisme n’a pas fini de produite des effets positifs même si les temps contemporains penchent vers plus de pessimisme en termes d’ouverture et de pluralité à l’échelle du monde. Michèle Audin qui a tant travaillé sur La Commune de Paris sait que les espoirs de la Commune ont été ratés et pourtant cette mémoire doit s’écrire et être documentée. Ou alors, il faut jeter aux oubliettes tant d’événements et de destins.

 

On peut lire dans Liberté (journal algérien), le 6 septembre 2021, le texte inédit publié par Tassadit Yacine, texte de Jean Amrouche (1906-1962), dit lors d’une conférence le 10 décembre 1959, en hommage à Maurice Audin dont nous donnons un extrait :

 

« Je prends la parole ce soir devant vous, et avec vous ; je joins ma voix aux millions de voix qui s’élèvent, pour protester contre un crime horriblement exemplaire, et pour exiger que justice soit faite.

Je ne suis pas ici en tant qu’Algérien, ou en tant que Français, mais en tant qu’homme, car le fait d’être un homme, de se vouloir homme, doit primer toute considération d’appartenance nationale ou politique.

Certes, comme Algérien, j’ai le devoir de reconnaître et de proclamer que Maurice Audin est mort pour la liberté, pour la dignité, et pour l’indépendance du peuple algérien. De dire que le sacrifice de Maurice Audin engage le peuple algérien à faire figurer son nom parmi ceux des héros qui sont morts pour lui, à honorer sa mémoire et à reporter sur sa femme et sur ses enfants les effets de la dette sacrée qu’il a contractée à l’égard de Maurice Audin.Mais cet hommage d’admiration et d’affection, cet hommage de reconnaissance rendu, je ne me sens pas quitte envers Maurice Audin.

Ses bourreaux n’ont pas voulu seulement atteindre leur victime à cause du peuple auquel il s’est identifié, et du parti politique dans lequel il militait. Non, dans la personne de Maurice Audin, c’est l’homme même et les exceptionnelles vertus morales, les qualités souveraines de l’esprit qu’il incarnait, que ses bourreaux ont voulu humilier et réduire. C’est la part la plus précieuse de l’homme, celle qui fait que, selon le mot de Pascal, l’homme passe infiniment l’homme, la part divine de l’homme, qui était visée et niée par les tortionnaires et par les assassins de Maurice Audin.

[…] La cause de Maurice Audin, c’était bien, par delà toute cause nationale et politique, et transcendante à ces dernières, la cause de l’homme, qui proclame que le droit à l’honneur d’être homme est un droit naturel, inconditionnel, et imprescriptible. […] ».

En 2012, on appréciera la place faite à Maurice Audin et aux camarades du PCA dans le Dictionnaire biographique d’Algériens d’origine européenne et juive et la guerre de libération (1954-1962) - Frères et compagnons, par Rachid Khettab (Boudouaou, Dar Khettab).

En 2017, dans l’Encylopédie de la colonisation française d’Alain Ruscio (Tome 1 - A/B, Paris, Les Indes savantes, p. 280 à 284). Article sous le titre « AUDIN (Assassinat de Maurice -, Algérie, 1957--). On trouve toutes les références nécessaires de 1957 à 2017.

En 2025,  Thomas Snégaroff et Benjmain Stora, France/Algérie - Anatomie d’une déchirure, Les Arènes, octobre 2025. Dans le chapitre V « 1962 - La fin d’une histoire », plusieurs allusions sont faites à « l’Affaire Audin » sans qu’elle soit traitée en autonomie. Avec un extrait de La Question d’Henri Alleg sur la torture pendant la Bataille d’Alger dont les derniers mots de Maurice Audin.

 

Lorsqu’on traverse le centre d’Alger, on ne peut pas éviter la place centrale (entre la rue Didouche et le Boulevard Mohamed V) qui porte le nom de Maurice Audin depuis le 4 juillet 1963, en remplacement du nom de Lyautey ! La stèle a été posée ensuite en 2012 et le buste a été inauguré en 2023, en présence de Pierre Audin, son fils qui, dans un entretien avec Souhila Benali a récusé la qualification d’« ami de la révolution » : « Non, il se voulait "Algérien". Et comme de nombreux communistes algériens, il avait un objectif : l’indépendance et il n’y avait pas de spéculation pour l’après ». 



Michèle Audin, Une vie brève, Gallimard, 2013, rééd Folio 6048, 2018, 190 p.

Michèle Audin, Berbessa - Mes ancêtres colons, éditions EHESS, 2026, 153 p.

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