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Olivier Smolders : Liberté et résistance : leçons d’une histoire belge (Horace Van Offel. Histoire d’une trahison)

  • Photo du rédacteur: Jan Baetens
    Jan Baetens
  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture






Le nom d’Horace Van Offel (1876-1944) ne dit pas grand-chose au public français. Même en Belgique, il a été vite oublié, malgré son rôle dans un épisode capital de l’histoire politique et culturelle du pays. En 1940, pendant quatre mois, Van Offel fut en effet le rédacteur en chef du journal Le Soir, dit « Le Soir volé », organe de presse choisi par les Allemands comme outil de propagande de l’idéologie nazie (il n’y avait pas en Belgique d’équivalent de la NRF). Rapidement démis de ses fonctions, non par désobéissance à la ligne de l’Occupant mais suite aux manœuvres d’un autre journaliste qui avait fait tomber le protecteur de Van Offel, ce dernier restera au service littéraire du journal, avant de s’enfuir en Allemagne à la fin de la guerre, laissant à Bruxelles sa compagne et leurs six enfants – dont la mère de l’auteur, alors âgée de dix-neuf ans ; elle accompagnera sa mère à la recherche d’un homme dont elles ne trouveront que la tombe.

 

L’existence de Van Offel, fidèlement retracée par ce texte qui a l’élégance d’un style clair et concis, fut hors du commun. Enfant de la bourgeoisie anversoise mais rêvant très vite d’une carrière littéraire, il s’engage volontairement (à 15 ans !)  dans l’armée belge,  expérience dont il tirera quelques années plus tard des romans antimilitaristes, dénonçant la maltraitance des soldats d’origine modeste et la violence inouïe de la vie de caserne, tout en abordant déjà un thème aussi tabou que l’homosexualité. Il tente ensuite de se faire une place d’auteur à Paris, de manière temporaire avant la Grande Guerre, puis plus durablement entre 1916 et 1934. Il y mène une existence de forçat littéraire, notamment comme nègre de Willy, signant à tout bout de champ des contrats qui l’obligent à multiplier les publications bâclées, vivant une vie de bohème et de misère noire, très sensible aux malheurs des femmes dans les quartiers populaires de Paris et rendue plus pénible encore par une situation familiale très complexe : une première épouse ayant toujours refusé de divorcer, l’enfant d’une longue liaison avec une prostituée qu’il élevait avec beaucoup d’amour après la mort de sa maîtresse, un grand nombre d’enfants avec sa nouvelle compagne, riche héritière belge rejetée et déshéritée par sa famille au moment où elle décidait de suivre Van Offel à Paris. Son retour forcé en Belgique, en raison de problèmes économiques insurmontables, puis le succès de certains de ses ouvrages, dont un recueil de contes (son genre favori)  luxueusement illustrés par de grands artistes belges de l’époque, le font élire en 1936 à l’Académie belge, dont il se fera officiellement exclure après sa fuit en Allemagne pour intelligence avec l’ennemi. Nées dès 1914, les prises de position réactionnaires de Van Offel, qui ne l’empêchaient pas de fréquenter à Paris, avec beaucoup de naturel et de sympathie, certains milieux et cercles bohémiens, se font de plus en plus virulentes à son retour en Belgique. Des voyages en Allemagne, l’admiration des réalisations hitlériennes, la fascination de l’esthétique nazie le transforment en un des grands thuriféraires du fascisme, engagement que couronnera l’invitation à diriger Le Soir volé, où il signera pendant quelque temps de violents éditoriaux antisémites et prohitlériens.

 

Un homme, une vie, une histoire largement oubliés, que le récit de son petit-fils Olivier Smolders, cinéaste et écrivain, permet aujourd’hui de redécouvrir et de lire dans une perspective inédite. Cette « histoire d’une trahison » n’a nullement pour objectif d’expliquer, encore moins de justifier les idées, les choix, l’action de Van Offel. Le texte est tout à fait clair sur ce point, la phrase finale du livre : « Sait-on jamais qui nous sommes ? » étant tout sauf un alibi pour excuser les idées et le comportement du grand-père. La question est autre et elle perce dès l’ouverture du volume : « À ma mère », dédicace qui situe le témoignage et plus encore le silence familial au cœur du récit. En dépit des innombrables difficultés causées par la personnalité, les convictions et les erreurs professionnelles et politiques de Van Offel,  tant de son vivant qu’après sa mort, au moment de l’Épuration et bien au-delà, la mère de l’auteur n’a jamais renié son père et s’est toujours opposée à ce que son fils parle ouvertement de la vie de son grand-père. Ce n’est qu’après le décès de ses propres parents qu’Olivier Smolders a pu se décider à écrire le livre que le respect filial lui interdisait d’entamer. En ce sens, la trahison n’est pas seulement le fait de celui qui a trahi son pays en se mettant au service de l’Occupant, il désigne aussi le geste de celui qui brise l’obéissance à la mère et à sa demande de ne jamais mentionner le secret de la famille.

 

Le secret en question est plus vaste que celui du seul personnage d’Horace Van Offel. L’enquête d’Olivier Smolders touche à d’autres dimensions : celle de la famille d’abord, plus concrètement celle de la transmission de la mémoire, lacunaire, déficiente, contradictoire, partielle en même temps que partiale ; celle ensuite de la position de l’auteur, qui s’interdit les facilités des dérives fictionnelles ou autofictionnelles. Smolders décrit avec précision les apports de différents témoins, ce qui l’aide à rectifier sur bien des points la transmission familiale, mais il s’interdit toute tentative de reconstruction quand les éléments biographiques restent flous ou incomplets. Son rapport est un exemple de sobriété et de réserve. Aussi la clausule déjà citée s’applique-t-elle davantage à l’auteur qu’à Van Offel lui-même, le mystère étant non moins du côté du portraiturant que du côté du portraituré.

 

Livre de mémoire, livre d’histoire, livre de famille, mais avant tout grand livre, tout de retenue et de justesse, rétif aux grands mots et différent du ton habituel de bien des textes qui se penchent sur les secrets de famille dans un esprit de vengeance ou de revanche. La condamnation politique de Van Offel  est franche et nette. La modestie de l’auteur ne l’est pas moins, qui ne cherche à aucun moment à réduire les contradictions du passé ni les embarras de jugement du présent.




Olivier Smolders, Horace Van Offel. Histoire d’une trahison, Les Impressions Nouvelles, mai 2026, 144 pages, 19 euros

 

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