Mohamed Kacimi : Genèse d’un parcours (Feu de Dieu)
- Christiane Chaulet Achour
- il y a 1 heure
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« Grâce à Sartre, Naziha m’a sauvé de la solitude : je comprends alors que je ne suis pas le seul enfant à refuser de porter le fardeau de Dieu » (p. 193)
Le récit qui vient d’être édité – chez Actes Sud comme de nombreux écrits de Kacimi – Feu de Dieu, est tout à fait singulier par sa matière et sa virtuosité d’écriture qui, à mon sens, en fait une de ses créations, en dehors de l’écriture théâtrale, la plus achevée. Au fil des pages, nous sommes tour à tour enchantés, subjugués, irrités, bousculés parfois aussi mais jamais déçus. Karim Saadi en rendant compte, écrit : « le style (en est) contrasté, vibrant, parfois incisif, souvent poétique. L’écriture avance par touches, par fragments, mais sans jamais perdre son fil. Une forme de jubilation affleure, même dans les passages les plus critiques. Comme si raconter était déjà une manière de se libérer ». On constate une double énonciation : celle de l’enfant puis de l’adolescent se souvenant de ses débuts dans la vie, et celle de l’adulte qui commente a posteriori. C’est une règle du récit autobiographique dont un spécialiste constate : « ce recours au récit à la troisième personne, au ton ironique, marque un besoin de se regarder du dehors, de se détacher de ce qu’on a été ».
Il y a dans Feu de Dieu à la fois retour aux racines pour en mesurer le poids et les effets à long terme et une sorte d’envie de revanche grâce à la distance prise. L’entreprise d’écriture examine ce qui a forgé l’être, sa libération progressive, tout en conservant ce qui apparaît comme essentiel, au fil des années. La distance temporelle permet une forme de vérité. M. Kacimi dit qu’il a mis sept années à l’écrire ; l’événement déclencheur a été la mort de la mère qui lui a permis d’aller plus frontalement dans l’expression de sa vérité.
Seize chapitres le composent : chacun a un titre soigneusement choisi. Les quinze premiers forment un récit d’enfance et d’adolescence, de la naissance en 1955 à ses 14 ans, en 1969. Puis le seizième décroche temporellement : quarante ans plus tard, 2019, c’est le récit de la mort de la mère.
« Le miracle et l’errance » évoque avec précision la création de la zaouïa d’El Hamel ; « Les portes du gynécée » la manière d’y vivre, essentiellement pour les hommes ; enfin « Les femmes ou l’oubli », la virtuosité avec laquelle les femmes recluses déploient leur rage ou leur joie de vivre malgré l’enfermement, la séparation drastique des sexes et le mépris dans lequel elles sont perçues. On n’échappe pas alors à l’aveu, très katébien : « A dix-huit ans, j’ai imité Kateb Yacine, je suis tombé follement amoureux de ma cousine, Nadia. Grande et brune, belle comme l’ombre d’un été, palpitante comme l’air qui précède un orage de chaleur, inespérée comme une étoile filante. ». On a sauté quelques années et le narrateur ne vit plus alors à la zaouïa.
Après ce tableau panoramique, on découvre les pélerinages, moments de rassemblement à la zaouïa, dans « Dieu en transe », en une évocation où l’écrivain excelle à rendre une atmosphère et à en analyser la portée. Le cinquième chapitre de ce premier ensemble sur la zaouîa se clôt sur « La naissance d’El Hamel » avec la succession inattendue de Lalla Zineb.
Il est temps alors de regarder l’autre acteur du pays : le colonisateur dans « Le visage de França » où, sans aucun ménagement, Mohamed Kacimi en donne les marques de domination et les exactions : « En appelant la France "França", les Algériens n’ont affaire qu’à une seule entité, une seule personne : França. Nous n’utilisons jamais le pluriel […] "França tue", "França bombarde", "França a enlevé" […] ».
Mais comme on est plongé dans un récit d’enfance et d’adolescence, c’est alors l’effet immédiat sur le jeune garçon de cette présence coloniale qu’est l’entrée à l’école primaire. « Dans la gueule du loup » reprend l’expression de Kateb Yacine pour dire la plongée dans un monde totalement étranger mais aussi pour évoquer sa différence, lui enfant de la zaouïa, enfant choyée par rapport à ses petits camarades, très pauvres et loqueteux, qui ne lui font pas de cadeau. La rudesse de la vie dans ce grand sud est évoquée et le rêve de la mère de vivre dans un pays où il y aurait de la pluie dans « Des rêves et du vent » ; c’est aussi le temps de l’indépendance avec sa joie se transformant vite en cauchemar : « L’indépendance n’a duré qu’une soirée avant d’éclater comme une bulle de savon. Elle est morte dans l’œuf, à peine née. Les lampions se sont vite éteints, tout comme les youyous des femmes ; nous avons rangé nos drapeaux, englouti nos gâteaux, appris par cœur nos chants patriotiques, et, à notre grand désespoir, la vie a repris son cours sans éclat, sans miracle, sans merveille ».
Le rêve de quitter la rudesse du climat du Sud se réalise lorsque le père installe toute sa famille à Alger. Ce que retient le narrateur dans ce chapitre « Alger, ville à prendre », ce sont les rues désertées, une ville vide qui reste dans sa mémoire. J’y ai immédiatement retrouvé pourtant, à tort ou à raison, l’atmosphère créée par Assia Djebar au début de L’Amour, la fantasia, « La prise de la ville ou l’amour s’écrit » : « comme si les envahisseurs allaient être les amants » ; car, en 1830, les Français écriront cette « prise », comme Amable Matterer que cite la romancière : « J’ai été le premier à voir la ville d’Alger comme un petit triangle blanc couché sur le penchant d’une montagne ». En 1962, le jeune garçon la voit ainsi – et cette fois les amants ne sont plus les Français mais « une masse bigarrée et monstrueuse » – : « On disait que la cité blanche, telle une odalisque parée de tous ses joyaux, gisait là, nue, sans voiles, les jambes ouvertes, le sexe en feu, face à la mer, frémissant sous le soleil africain ».
La lutte commencée avec la langue française se poursuit dans « La langue ennemie ». Néanmoins, le déménagement de la famille à Baïnem donne les quelques pages d’un bonheur sans restriction et le chapitre se titre « La cité du bonheur » empruntant l’appellation donnée à Bou Saada en un retournement malicieux. Et c’est l’envers du décor et le récit du retour à Bou Saada et une page truculente consacré à Dinet, croqué pour l’éternité : « La renommée de la ville est également due à un vieux pervers, Etienne Dinet, un peintre pompier, venu sur le tard à l’orientalisme, bien après Fromentin, Delacroix ou Chassériau ».
« Le désert et la guerre » marque un nouveau déménagement : le père qui a véritablement la bougeotte, obtient une mutation et les voilà à Beni Abbès. D’un désert à l’autre, dans l’horreur de la transplantation, ils y vivent les échos de « la guerre des six jours » contre Israël en 1967. Dans « Au cœur de l’Atlas », une nouvelle mutation conduit la famille à Tablat où l’enfant découvre les livres grâce à Cheikh Courbon et, en particuier, Sans Famille d’Hector Malot. Intoxiqué par ses lectures, il se voit en voyageur intrépide, remplaçant la vie réelle par ses rêves et devient Rémi découvrant le vrai monde dans « Une fugue au grand Nord », racontée avec une bonne dose d’humour. « Un orage 69 » est le point d’orgue de ce récit de jeunesse et de l’éducation littéraire du jeune adolescent par l’intermédiaire d’une enseignante de français qui, entre autres, lui fait découvrir Rimbaud et Sartre.
Le dernier et seizième chapitre projette le lecteur bien des années plus tard en 2019, « Ma mère tout le contraire de la mort ».
Ce balayage rapide de la conduite des souvenirs n’est, bien évidemment qu’indicatif, refusant la multiplication des citations que le lecteur découvrira avec appétit. Car ce livre, témoignage d’un individu, présente ce qu’il constate comme une vérité partagée par tous, concernant les faits et personnages décrits. Cela ne peut pas toujours emporter l’adhésion car chaque lecteur peut avoir une autre perception à partir de son vécu. Chaque lecture est personnelle et se fait en fonction de ses connaissances sur l’Algérie, de ses propres souvenirs, de ses ancrages et de ses (mé)connaissances sur le pays.
Les remarques qui suivent ne sont que les réactions de ma propre lecture.
►Dès la première lecture, j’ai été frappée par l’incipit et l’explicit. On n’ignore plus combien l’incipit d’un récit plonge le lecteur dans une atmosphère qui sonne le "la" de son parcours ; l’explicit en conclue le propos en un écho plein de sens.
« Des tombes, puis des tombes, encore des tombes à perte de vue, s’étendant à l’infini, constituent le cœur même de la cité d’El Hamel. […] Le cimetière s’étale en un chaos sur ce relief accidenté. » Tombes et cimetière qui ouvrent le récit, le ferment aussi mais, cette fois, avec le narrateur qui en est l’acteur principal : « un vertige me saisit ; tout se brouille et se confond : les tombes, les prières, les visages en larmes, le ciel, les pigeons, et notre soleil si sanguinaire. Un éclat de douleur me frappe de plein fouet : ce n’est pas ma mère qui vient de mourir, c’est moi qu’on enterre ». Je comprends mieux pourquoi j’ai senti, tout au long de ma lecture, une atmosphère de deuil, de mort et de désillusion.
Il y a a aussi le titre et la couverture. Feu de Dieu. J’aime bien l’interprétation d’Amar Ingrachen dans son article [« Feu de Dieu de Mohamed Kacimi : chronique d’une malédiction annoncée », 3 avril 2026, La vie littéraire] : « Le " feu de Dieu", venant des profondeurs de la Bible, désigne tantôt la foudre purificatrice, tantôt le châtiment qui s’abat sur les peuples rebelles – celui qui consume Sodome, qui transforme la terre en cendre stérile. Poser ce titre sur l’Algérie, c’est formuler une question vertigineuse : ce pays est-il maudit ? Ou bien est-il, comme le buisson ardent de Moïse, consumé sans jamais disparaître, brûlant d’une flamme qui révèle plutôt qu’elle n’anéantit ? Mohamed Kacimi ne répond pas. Il laisse la question ouverte comme une plaie, et c’est précisément là que réside la force de ce récit : dans le refus de toute consolation facile, dans l’exigence d’une vérité qui brûle. »
Quand au choix de l’illustration de couverture, l’écrivain en a donné l’explication. Il tenait à ces pigeons dans le ciel, ne voulant aucune référence facile au désert, à la zaouia ou à je ne sais trop quoi. Dès le premier chapitre, on peut lire : « Les pigeons, gardiens du ciel et de la mosquée, nous disputent ce royaume de pierres, de prières et de mort. Si mon enfance pouvait avoir un parfum, ce serait l’odeur e la fiente de ces oiseaux sacrés ».
►Les commentaires sur ce récit soulignent tous le conflit des langues. Je retiendrai les mots de l’autre langue qui ébranlent la foi. C’est d’abord la chanson de Richard Anthony, « j’entends siffler le train » qui fait pressentir à l’enfant un autre trajet possible : « Puis soudain une révélation : pourquoi courir après ces sourates qui déversent l’enfer ? Et si j’allais dans cette gare pour entendre siffler le train, dire adieu à une fillette que je n’ai jamais vue ? » La seconde fois, la secousse est plus forte : malgré sa confiance dans la formule adressée à Dieu pour réparer les accidents du quotidien, les deux petits chatons meurent : « Comment pouvais-je encore croire en lui, comment continuer à réciter des prières, si ce Dieu tout-puissant ne peut même pas sauver deux petits chatons de gouttière […] le moment précis où Dieu est tombé de son piédestal ». La troisième rupture, ce sont Les mots de Sartre achevant sa transformation.
Son témoignage sur le conflit des langues est très intéressant car son expérience de bilingue est singulière et enrichit les témoignages très nombreux sur cette question. Sur le site Le monde Afrique du 2 avril 2026, Karim Saadi écrit très justement : « Dans Feu de Dieu, Mohamed Kacimi remonte le fil d’une enfance soufie pour interroger mémoire, langue et liberté.[…] Ce récit initiatique compose une traversée sensible où l’intime devient politique, et l’écriture, un territoire d’émancipation.[…] Car si la poésie arabe et les chants andalous ouvrent des brèches d’émerveillement », c’est dans la tension entre la langue arabe et la langue française des livres « que naît l’écriture de Kacimi : dans la friction entre la beauté et la coercition ».
►Comment ne pas être sensible à la mise en récit des femmes. Bien entendu, la mère : le dernier chapitre est émouvant mais rejoint « l’hommage à la mère » que l’on retrouve chez nombre d’écrivains algériens. Il faut également relire le troisième chapitre absolument désopilant et rendant hommage à la force de subversion féminine !
Au cinquième chapitre, dans les pages consacrées à Lalla Zineb, M. Kacimi reprend en grande partie son article d’El Watan, publié le 20 avril 2013, « Lalla Zineb l'insoumise à la tête de la zaouia d'El Hamel en 1897 » dont je cite un passage non retenu dans le récit.
« Au mois de juin 1902, la Zaouïa voit débarquer un personnage étrange, une jeune et belle européenne à cheval, habillée en cavalier arabe et qui se fait appeler Mahmoud Saâdi. C'est Isabelle Eberhardt. Née à Genève en 1877, sans filiation paternelle établie et dans la douleur d’une mère russe de confession protestante, juive d’origine. Isabelle Eberhardt découvre à vingt ans le désert. Durant sa courte vie, cette femme de lettres, souvent vêtue en homme, mène une vie aventureuse en Algérie et au Sahara, épouse un autochtone, se convertit à l'islam. Elle découvre Lella Zineb comme une vision : "Une femme portant le costume de Boussaâda, blanc et très simple, est assise. Son visage bronzé par le soleil, car elle voyage beaucoup dans la région, est ridé. Elle approche de la cinquantaine, dans les prunelles noires des yeux au regard très doux, la flamme de l'intelligence brûle, comme voilée par une grande tristesse. Tout dans sa voix, dans ses manières, et dans l'accueil qu'elle fait aux pèlerins dénote la plus grande simplicité. C'est Lalla Zineb, la fille et l'héritière de Sidi Mohamed Belkacem". Eberhardt se confie à Lalla Zineb. Elle lui parle de ses angoisses, de sa recherche d'absolu, de ses errances, de sa folie des hommes, de ses passions pour les femmes. Lalla Zineb l'écoute sans broncher et finit par lui dire : "Ma fille... j'ai donné toute ma vie pour faire le bien dans le sentier de Dieu... Et les hommes ne reconnaissent pas le bien que je leur fais. Beaucoup me haïssent et m'envient. Et pourtant j'ai renoncé à tout : je ne me suis jamais mariée, je n'ai pas de famille, pas de joie." Quelque chose semble unir à jamais ces deux femmes, de mondes tellement différents, mais liées dans leur solitude d'être réfractaires, coupables de vouloir disputer aux hommes leur place. Eberhardt quitte El Hamel, "ce coin perdu du vieil islam, si perdu dans la montagne nue et sombre, et si voilé de lourd mystère". Elle écrira plus tard qu'elle ne s'est jamais sentie aussi proche de quelqu'un comme de Lalla Zineb. »

Lalla Zineb
►Un autre article n’est présent qu’en filigrane pour la page consacrée à Etiene Dinet. La comparaison de l’article et de la page du récit qui lui est consacrée montre bien le travail qu’oblige à faire le transfert d’un type d’écriture à un autre : d’une part un ton, sarcastique et dénonciateur et d’autre part une étude, tout aussi directe et iconoclaste, mais dûment nourrie d’informations attestées. Cet article a été publié le 5 mai 2018 dans la page « Arts et lettres » d’El Watan hebdo : « Etienne Dinet ou l’invention de la colonisation heureuse -Trompe-l’œil historique ».

M. Kacimi s’y élevait contre le retour en force des peintures de Dinet dans différents lieux officiels de l’Algérie indépendante et sa côte abusive à l’international. Il retrace le parcours du personnage en s’appuyant sur l’étude incontournable de François Pouillon : le pourquoi de son installation à Bou Saada, étonnante puisque cette cité était la mal aimée de la colonisation. Guy de Maupassant visite le ksar en 1880, il en dresse un tableau peu reluisant : «Une agglomération, un amoncellement de cubes de boue séchée au soleil.[…] La cité entière, d’ailleurs, cette pauvre cité de terre délayée, fait songer à des constructions d’animaux quelconques, à des habitations de castors, à des travaux informes construits sans outils, avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d’ordre inférieur.» M. Kacimi rappelle la légende des Ouled Naïl puisque Dinet puisait ses modèles dans le quartier réservé de la ville :
« le mythe des Naïliates, "prêtresses babyloniennes", "almées égyptiennes", ou "geishas des dunes", "alouettes naïves" va faire tourner plus d’une tête durant un siècle. On retrouvera ce fantasme érotique chez Pierre Louÿs ou Simone de Beauvoir, Isabelle Eberhardt ou André Gide. […] Livrées, jour et nuit, aux militaires, aux touristes et aux «indigènes» souvent ivres, brûlées par l’alcool frelaté et les cigarettes, ravagées par les maladies vénériennes, les filles publiques trouvent le bonheur sur les toiles de Dinet où elles rient toutes aux éclats. […] Dinet transfigure le drame du colonisé en extase et en orgasmes. Il transmue l’enfer du colonisé en paradis artificiel. Le monde de Dinet est atrocement binaire. » Musulman par calcul de positionnement, Dinet restera toujours au service de la colonisation comme l’ont souligné les officiels lors de ses obsèques. Il note également qu’à l’indépendance, Sénac, voyait en Dinet : " Le mélo-peintre des amours bédouines, dont l’espèce de réalisme-socialiste-du-rahat-loukoum va nous empoisonner nos cimaises pendant plusieurs décades". Quel visionnaire ! Et il est remarquable que les pionniers de la peinture moderne algérienne, les Khadda, Issiakhem, Guermaz et autres, n’aient pas été influencés par Dinet ». Tout l’article est à lire.
► L’arrivée de la famille et de l’enfant à Alger, jumelée avec le départ des pieds-noirs en 1962 : le trait m’a semblé assez forcé, sans doute parce qu’il ne rencontrait pas mes propres souvenirs. En juillet 1962, je ne quittais pas Alger mais y revenais ainsi que les membres éparpillés de ma famille du fait de la guerre et de l’OAS. Ce n’était pas une ville vide mais une ville peuplée autrement. Le tableau fortement chargé que peint le narrateur témoigne sans doute de ce qu’il a vécu alors mais peut difficilement être lu comme le seul regard. Un vécu ne peut se transformer en généralité.
La charge contre les dirigeants politiques algériens est à apprécier par chaque lecteur. Et je retrouve ici Amar Ingrachen dans sa conclusion, qui sera la mienne : « Pour finir, je dirai que Feu de Dieu n’est pas un livre commode. Traversé de colère, de tendresse, d’érudition et de douleur à parts égales, il n’absout personne – ni la France coloniale, ni le pouvoir algérien, ni le dogme religieux. Mais il ne désespère pas pour autant, parce que Kacimi croit en la beauté, celle d’Alger, celle de la langue, celle des femmes qui rient du dogme dans les arrière-cours de la zaouïa. L’Algérie est-elle maudite par le feu de Dieu ? Peut-être. Mais dans la tradition biblique, le feu peut aussi être révélation. Le buisson ardent ne consume pas Moïse, il lui parle. Kacimi, lui, a traversé le feu et en est revenu avec ce livre : un témoignage, un chant de deuil, et, obstinément, un acte d’amour ».
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Quelques mots sur l’écrivain
Mohamed Kacimi-El-Hassani est un écrivain algérien et français, né en 1955, à la zaouïa d’El Hamel, non loin de Bou-Saâda. Inutile de s’attarder sur son éducation première et durable puisque c’est l’objet des premiers chapitres de son récit et de son imprégnation tout au long de son parcours. Comme la plupart des enfants algériens, il fréquente l’école coranique puis l’école française juste à la veille de l’indépendance. Il suit ses études supérieures de la licence de français à l’université d’Alger puis, entre 1980 et 1982, il fait son service militaire à l’école de Cherchell.
En 1982, il quitte l’Algérie et s’installe à Paris. Il rencontre des poètes comme Adonis. Il publie des traductions du poèteirakien Chawki Abdelamir. C’est en 1987 qu’il publie, à L’Harmattan son premier roman, Le Mouchoir, que je présentais ainsi dans le Dictionnaire des œuvres algériennes en langue française, en 1990 : « A travers la monotonie de la semaine d’un fonctionnaire modèle du Parti qui tient son journal, nous est restituée son ascension du bas de l’échelle sociale comme enseignant… au haut de la hiérarchie comme fonctionnaire du Parti. Très caustique et dénonciateur, volontiers iconoclaste, le récit met en scène fantasme et réalisme dressant un tableau tout d’humour noir de l’Algérie d’aujourd’hui ».
Il publie ensuite des essais. Il réalise, parallèlement, des reportages. Ainsi Il est envoyé spécial à La Mecque pour couvrir la guerre d'Irak en 1990 et séjourne à Sanaa durant la guerre civile du Yémen en 1994. Il collabore à des revues et à de nombreux journaux. Il se consacre aussi à l’écriture théâtrale (il participe au Théâtre du Soleil) qui devient une de ses activités essentielle de création. En 1995, il publie un second roman, Le Jour dernier.
On ne peut recenser ses nombreuses activités, très diversifiées, qui font de lui un acteur culturel important, mais en indiquer quelques-unes. Mohamed Kacimi a écrit aussi des livres pour la jeunesse. En 2003, lors de L’Année de l’Algérie en France, il accompagne les écrivains algériens invités. Il conçoit aussi pour la Comédie-Française un spectacle Présences de Kateb, sur le parcours de Kateb Yacine, mis en scène par Marcel Bozonnet à la salle Richelieu. Parallèlement, il adapte Nedjma, mis en scène par Ziani Chérif Ayad au studio du Vieux Colombier. Il est président de l'association Écritures vagabondes (devenue ensuite Ecritures du Monde) qu’il a créée, pour des chantiers d'écriture et travaille à Toronto, Montréal, Anvers, Damas, Alep et Beyrouth ; également à Prague, Budapest, Rabat, Londres, Genève, Ramallah et Gaza. En 2005, il reçoit le Prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques de la francophonie. Il a aujourd’hui écrit plus d’une quinzaine de pièces.
En 2008, il édite un récit de ses voyages au Maghreb et en Orient, L’Orient après l’amour. La même année, le 22 février 2008, une pièce (non reprise dans la liste de ses œuvres), Les Nuits à Bagdad, est mise en scène par Paul Golub au théâtre d’Antony. Il en a présenté le projet et la première écriture au centre de recherche de l’Université de Cergy-Pontoise, lors d’une journée consacrée aux Mille et nuits. Le dramaturge télescope deux univers : celui des contes arabes et le Moyen Orient livré à la barbarie de la guerre. Toujours la même année, il publie, un récit décapant et marquant sur le Liban, en collaboration avec Darina al-Joundi, Le jour où Nina Simone a cessé de chanter.
En juillet 2017, sa pièce Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie suscite la polémique lors de sa création au festival d’Avignon car il y a repris la retranscription de la conversation échangée entre Mohammed Merah, retranché dans son appartement, et les policiers. Certains voient dans cette pièce l’apologie de l’islamisme ou du terrorisme. En réponse à ces critiques, Mohamed Kacimi déclare : « Je suis accusé d'apologie du terrorisme pour avoir voulu dénoncer le fanatisme religieux. […] Ma pièce sur Mohamed Merah dérange parce qu'elle montre ce qu'est la haine islamiste. » Pour lui, un autre élément bien particulier pose ici problème et justifie les vives réactions : « La figure de Merah, monstrueuse, cristallise à elle seule toutes les haines et les épouvantes de la société française : Arabe-musulman-algérien-beur-délinquant-racaille-tueur d'enfants juifs, assassin de soldats. »
Il faut également noter, en 2025, Palestine en éclats : Anthologie de poésie féminine palestinienne contemporaine ; ainsi que Mon corps, mon poème, sept poétesses de langue arabe.
Mohamed Kacimi, Feu de Dieu, Actes Sud, mars 2026, 224 p., 21,50 euros