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Pablo Gubitsch : Quand les mots photographient le réel (Quitter Forbach)

  • Photo du rédacteur: Jan Baetens
    Jan Baetens
  • il y a 19 minutes
  • 4 min de lecture

Pablo Gubitsch (c) Hippolyte Cail
Pablo Gubitsch (c) Hippolyte Cail

Quitter Forbach est l’œuvre d’un primo-romancier, né en 1998, que la présentation de l’éditeur résume parfaitement : « Pablo a quitté Forbach, une petite ville du bassin minier lorrain, en 2017. Ses notes sont au cœur de ce récit, dans lequel il tente de maintenir en vie un passé pas si lointain mais déjà disparu, fait d’anecdotes, d’excitation, d’histoires incomplètes, d’espoirs et de désillusions. » C’est aussi une œuvre qui en évoque de nombreuses autres : on retrouve la province à la fois périphérique et sans issue des premiers films de Bruno Dumont (et de leur réécriture en roman, comme dans La Vie de Jésus), le thème de la solitude en bande tout au long de l’adolescence et la difficulté des premiers amours (on peut songer ici à certains textes de Louis Calaferte) ou encore la haine de la famille, mais dans les familles de prolétaires on est à mille lieues d’André Gide.

 

Références sans doute inévitables, mais pas forcément justes car paresseuses, passant à côté de l’essentiel du roman de Pablo Gubitsch : la recherche d’un style qui se confond à tel point avec son sujet qu’il devient comme invisible. Le paradoxe n’est pas mince, car le style un peu trash de l’auteur, avec son mélange de dialecte, d’un argot ordurier et des mots jeunes du jour, est tout sauf la copie directe d’une certaine manière de parler. La syntaxe de Quitter Forbach est sculptée par un rythme qui n’a rien de naturel, la voix du narrateur se fait immédiatement reconnaissable, la fusion des codes et des registres provenant d’une plus d’une source (parents, école, publicité, société du spectacle) aboutit à un flux très maîtrisé, qui coule mais lentement. Le désir d’étouffer les bonnes manières aussi bien que les contraintes institutionnelles aboutit à des phrases façonnées avec le plus grand soin, ciselées dans une matière qu’on pourrait croire sans valeur ou plus exactement dévalorisée par la bien-pensance, mais dont ni la construction interne ni l’enchaînement ne laissent place au hasard.

 

Faut-il alors invoquer Céline ? Une fois encore, la référence ne serait pas fausse – Quitter Forbach se situerait alors quelque part entre Mort à crédit et  Guignol’s Band –  mais elle ne rendrait guère justice à la singularité de l’écrit de Gubitsch. Il est important de signaler ici que l’auteur est d’abord photographe. Formé à l’ETPA de Toulouse, l’auteur est aussi un des cinq lauréats du Mentorat Photographique du Fonds Régnier avec l’agence VU. Son œuvre photographique est à la fois sobre et intimiste, assez différente, malgré la commune inspiration autobiographique, de la tonalité de son premier roman. Le style de Quitter Forbach, pour être à même de « donner à voir » des scènes – mais peut-être devrait-on dire : capable de « faire une scène », afin de mettre en avant la véhémence de l’écriture – est finalement très peu visuel. Ce qui compte, c’est bien la voix, le ton, le rythme, le débit, la continuité d’une émotion qui n’arrive pas à se taire.

 

Tel saut de l’image à la parole n’est pas rare chez les photographes-écrivains, souvent hantés par l’exploration des mots, plus exactement des mots sur la page, bref par ce qui manque le plus au silence de la prise de vues. Les Paroles en l’air de Brassaï, par exemple, ne décrivaient pas des choses vues, mais se limitaient à reproduire des dialogues, des apartés, des soliloques captés à la sauvette dans la rue ou d’autres espaces publics ou privés (un bar, un taxi) par un artiste qui s’identifiait à un appareil d’enregistrement sonore.

 

Chez Gubitsch, le passage de la vue à la voix se note le mieux dans le travail sur la phrase. Celle-ci ne tend pas, comme chez le dernier Céline, à se faire phrase-idéogramme, avec quelques mots juxtaposés devant se faire réunir mentalement par le lecteur pour faire naître ou saisir une émotion unique – en fait une suite infinie de variations sur un  petit éventail d’émotions de base. Dans Quitter Forbach la phrase s’appuie au contraire à ce qui fait la force de la phrase française traditionnelle : d’abord la conscience d’une structure sous-jacente qui arrange les parties du discours (pour parler comme Grevisse, cet autre provincial du Nord-Est, en  l’occurrence belge) en fonction de cases et de relations abstraites, puis le plaisir de dévoiler petit à petit, chemin faisant, cette structure englobante à travers l’agencement linéaire des mots, non pas les uns à côté des autres, mais les uns après les autres.

 

Quitter  Forbach est un texte qui joue et gagne donc sur les deux tableaux. D’un côté, il fait entendre une voix qui brise et redéfinit ce que la formule devenue célèbre de Jacques Rancière nomme le partage du sensible. De l’autre, il transpose cette ouverture au domaine de la phrase, sans pour autant abandonner aucun des sortilèges de la syntaxe. La brusquerie des thèmes et de la narration ne fait jamais écran à l’envoûtement de la syntaxe, instrument fondamental de la force du témoignage.




Pablo Gubitsch, Quitte Forbach, Les Impressions nouvelles, avril 2026, 272 pages, 18 euros

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