top of page

Penelope Lively : Kaléidoscopie existentielle (Moon Tiger)

  • Photo du rédacteur: Cécile Péronnet
    Cécile Péronnet
  • il y a 1 jour
  • 3 min de lecture

Détail de couverture Moon Tiger © L’Olivier
Détail de couverture Moon Tiger © L’Olivier



Claudia a soixante-seize ans et même si elle est hospitalisée et oscille entre veille et éveil, elle reste celle qu’elle a été par le passé – quoique cela recouvre plusieurs versions d’elle-même. Historienne anticonformiste, volontiers frondeuse, femme enveloppée d’un glacis de froideur caustique qui cache des souvenirs brûlants et un cœur qui a battu trop vite, trop fort. Voilà Claudia faite chair grâce à ses mots – la Claudia d’hier et Claudia d’aujourd’hui, celle qui réfléchit à Cortès, aux Victoriens et au langage, celle qui s’ébat en 1920 sur la plage de Charmouth aux côtés de son frère et celle qui écrit un article dans une jeep en plein désert vingt ans plus tard, celle qui donne naissance et celle qui s’exaspère autant qu’elle désire.

« La puissance du langage. Qui préserve l’éphémère, donne forme aux rêves et permanence aux étincelles de soleil. »

Elle confie dès les premières pages avoir un faible pour le kaléidoscope et pour la subjectivité : « la voix de l’histoire est composite ». Depuis ce lit où elle sait qu’elle mourra, elle replonge dans ses souvenirs et les entrelace à l’Histoire puisqu’elle veut « [se] contempler dans [son] contexte : tout et rien. » L’enfance et les bisbilles fraternelles derrière lesquelles plane un trouble diffus s’effacent, le sable devient pavé puis sable de nouveau, les ammonites fossilisées reviennent à la vie, se transforment en lotus égyptiens. L’agacement se fait passion, la bêtise des uns amuse Claudia qui les moque discrètement, l’égocentrisme des autres l’insupporte, de même que leurs arguments auxquels elle trouve cependant quelque chose d’irrésistible – dans ces pages, au fil des réminiscences, on grandit, rajeunit, vieillit, on laisse les émotions muter, vaporeuses mais tenaces, nuages de vapeur odorant dont le parfum reste dans l’air pendant des heures. Certaines scènes sont racontées deux fois, en champ contrechamp, Claudia se faisant parfois spectatrice et se glissant dans l’esprit de l’un de ses interlocuteurs – belle-sœur, fille, futur ex-époux, fils adoptif ont alors voix au chapitre et au « je » succède le « elle », le présent au passé. Notre narratrice dévoile ainsi de nouvelles facettes, s’imagine vue par d’autres yeux.

L’héroïne de Penelope Lively a une incroyable présence, un timbre décidé et ferme qui laisse peu à peu la nostalgie l’infléchir, l’adoucir – derrière son caractère farouche, Claudia dissimule bien des fêlures et ses regrets colorent bientôt le texte, émoussent l’âpreté de son discours parfois revêche. Elle ne veut révéler au lecteur le véritable cœur de sa vie qu’ « en temps utile » et attend, attend, avant de raconter son grand amour, celui qui électrise ce roman, le rend fébrile et l’étoile de failles où s’engouffre le soleil du Caire. Claudia y a été correspondante de presse pendant la Seconde Guerre mondiale, entendant au loin la rumeur des combats entre les Anglais et les troupes de Rommel, les couvrant du bruit des touches qu’elle enfonçait sur sa machine à écrire jusqu’à ne plus le pouvoir. Et aujourd’hui, aux portes de la mort, c’est la sécheresse de l’air et la brûlure du soleil, de l’amour et du choc qui subsistent, ce sont elles qui achèvent de parfaire ce merveilleux roman de 1987, superbement traduit par Paule Guivarch.





Penelope Lively, Moon Tiger (traduit de l’anglais par Paule Guivarch), L’Olivier « Littérature étrangère », avril 2026, 22,50 euros

bottom of page