Penser, lutter, résister (Théories féministes)
- Simona Crippa
- il y a 2 heures
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Avec Théories féministes, Camille Froidevaux-Metterie propose bien davantage qu’un ouvrage de référence : elle offre une cartographie indispensable des pensées qui, depuis plusieurs siècles, travaillent à rendre visibles les mécanismes de domination patriarcale. Ce collectif rassemble une pluralité de voix et de traditions — féminismes matérialistes, intersectionnels, décoloniaux, queer, réflexions sur le corps, la sexualité, les violences sexistes et sexuelles — pour rappeler que le féminisme est d’abord une entreprise de connaissance. Nommer ce qui a été longtemps naturalisé, interroger ce qui semblait aller de soi, transformer des expériences individuelles en objets politiques : telle est la force de cette pensée critique qui n’a cessé de déplacer les frontières du dicible. Car l’histoire du féminisme est aussi une histoire des silences brisés, des savoirs conquis et des récits arrachés à l’invisibilisation.
Dans un moment où les acquis féministes font l’objet d’attaques croissantes, où les violences révélées par #MeToo continuent de provoquer résistances et tentatives de minimisation, ce livre rappelle avec force que les luttes ne peuvent se passer d’une élaboration théorique. Face aux discours qui voudraient réduire le féminisme à une revendication identitaire ou à une « guerre des sexes », il affirme au contraire sa dimension émancipatrice notamment à travers la pensée critique et théorique qu’il a toujours mobilisé afin de comprendre les rapports de pouvoir, pour pouvoir les transformer. Non parce que la théorie remplacerait l’action, mais parce qu’elle lui donne sa profondeur historique, sa puissance et son horizon politique. Et puis, parce que penser signifie déjà résister.
L’ouvrage de plus de 700 pages, s’articule en trois grandes parties pour offrir un ensemble de 130 articles écrits par une centaine d’autrices et moins d’une dizaine d’auteurs, ces derniers étant forcément les « bons alliés » convoqués par Marie Garrau dans son très bel article conclusif « Vers un féminismes des alliances ».
Il est naturellement impossible de rendre pleinement justice, en quelques lignes, à chacune des contributions réunies dans ce volume, toutes signées par des chercheuses et chercheurs, excellents spécialistes dans leur domaine. Et il est tout aussi délicat de résumer chacune de ses parties sans courir le risque de les simplifier à l'excès. Mais l'importance et la richesse de cette publication sont telles que je me risque néanmoins à en présenter brièvement les quatre grands mouvements, tant cet ouvrage impressionne par sa densité intellectuelle et mérite d’être lu page après page.
La première partie « Donner naissance au féminisme » reconstitue la généalogie des pensées féministes, depuis les précurseures médiévales, Christine de Pizan, jusqu'aux mouvements révolutionnaires, socialistes, anarchistes, suffragistes et libéraux, avec les exemples de Mary Wollstonecraft, Flora Tristan, Virginia Woolf, Madeleine Pelletier, Emma Goldman ou encore Paulette Nardal. Ce qui est intéressant est de montrer comment se construit une pensée de l’égalité qui devient ensuite une pensée de l’émancipation. La deuxième partie « Critiquer la domination patriarcale » s’offre comme le cœur du volume. On y retrouve Simon de Beauvoir, Christine Delphy, Colette Guillaumin, Monique Wittig, les féminismes matérialistes, les analyses du travail domestique, de la reproduction sociale, de la sexualité, du langage. Les articles de cette partie montrent comment le patriarcat cesse d’être pensé comme une somme de comportements individuels pour devenir un système politique, c’est ici que l’on pourra comprendre les multiples mécanismes de la domination masculine et les outils conceptuels forgés pour les analyser. La troisième partie « Révéler les oppressions » est sans doute la partie la plus combative qui ouvre le féminisme à de nouveaux objets et à de nouvelles méthodes. Elle aborde les savoirs situés, les injustices épistémiques, l'intersectionnalité, les féminismes noirs, postcoloniaux et décoloniaux, les migrations, les sexualités, l'antimilitarisme, les écoféminismes, la nécessité de « dépatriarcaliser » la culture ainsi que les enjeux féministes face aux religions. Il s'agit moins d'ajouter des thèmes que d'élargir le regard, la notion d’expérience devient ici centrale, ce n’est plus l’oppression qui est analysée mais la pluralité de rapports de domination et leur imbrications parmi les défis contemporains. Une quatrième partie « Réinventer le monde » s'attache aux débats les plus contemporains des pensées féministes : théories du genre, perspectives queer et trans, politisation du viol, santé mentale, controverses autour de la pornographie et du féminisme pro-sexe, nouvelles parentalités, mais aussi analyse critique de la masculinité hégémonique. Elle donne à voir un féminisme en constante réinvention, attentif aux mutations des rapports de pouvoir et aux nouvelles formes d'émancipation.
Vous aurez compris, comme l’explique Camille Froidevaux-Metterie dans son introduction d’une rare justesse, « Les idées féministes : libération, révolution, résistance », l’ouvrage « couvre une longue période au cours de laquelle les analyses et les luttes se sont multipliées selon un processus qui n’est pas simplement chronologique, mais aussi cumulatif ». C’est précisément la raison pour laquelle la « présentation habituelle en termes de vagues féministes » n’a pas été reconduite — même si cette terminologie sera ponctuellement conservée —, afin de mieux rendre compte de « l’immense diversité d’approches et de courants » qui témoignent de l’impossible étanchéité historique des combats féministes, tant ceux-ci se répondent, se prolongent et traversent le temps.
Un autre choix ambitieux et fort bienvenu réside dans « la légitimation de l’écriture à la première personne », afin « de porter à la dignité philosophique des sujets ordinaires, intimes, incarnés, et d’en révéler la dimension intrinsèquement politique ». Le « je » philosophique féministe oppose ainsi, au nom d’un collectif d’expériences et de luttes, une résistance à l’hégémonie d’une pensée abstraite produite par un savoir surplombant et hiérarchisé. Les théories du « point de vue situé » de Donna Haraway, du standpoint feminism développé notamment par Sandra Harding, ou encore de la « matrice de domination » conceptualisée par Patricia Hill Collins, ont montré que tout savoir scientifique s’élabore depuis une position sociale, historique et politique déterminée. Elles ont ainsi profondément remis en cause le mythe d’une objectivité neutre et désincarnée, en révélant que l’invocation d’une universalité abstraite peut contribuer à invisibiliser certains points de vue et à produire des formes d’injustice épistémique. C’est ainsi que le féminisme peut prétendre à « véritable révolution épistémologique, introduisant une méthodologie propre » ; et, « penser ensemble à partir des expériences vécues singulières » écrit Froidevaux-Metterie, n’est certainement pas une contradiction, mais une force qui libère le savoir de l’épistémologie dominante.
La philosophe revendique également, dans la construction même du volume, un principe d’horizontalité et de circularité, convoqué dès le choix des cercles qui figurent sur sa couverture : les idées s’y répondent les unes aux autres dans une grande fluidité, à l’image de l’élaboration collective du sommaire. Mobilisant les apports de l’ensemble des sciences humaines et sociales — philosophie, sociologie, anthropologie, histoire, science politique, littérature —, ce collectif s’impose, je le répète, comme un ouvrage incontournable de la pensée féministe, aussi bien pour le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche que pour les milieux militants et pour toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans les idéaux portés par ces luttes.
À l’heure où le backlash est légion, où le droit d’avorter aux États-Unis n’est plus garanti au niveau fédéral, où l’Italie atteint un pourcentage effarant d’objecteurs de conscience, où l’affaire Epstein rappelle avec une force sidérante la puissance encore écrasante du patriarcat — rien ne bouge alors que des milliers de documents sont publiés et tout le monde peut les consulter — où les plaintes pour agressions sexuelles et viol débouchent sur moins de 1 % de condamnations, où les réseaux sociaux servent de caisse de résonance aux discours masculinistes, au point que le Sénat lui-même alerte sur leur dangerosité — tandis que l’industrie du luxe déroule le tapis rouge à l’un de leurs représentants les plus notoires —, où il a fallu que Lyhanna meure et devienne le symbole de tous les enfants victimes de violences pour que le gouvernement accepte d’examiner en septembre une loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles… ce livre est incontestablement « un livre de résistance ». Et pour affronter ce qui est déjà là et ce qui nous attend encore, il appelle aussi à une meilleure « compréhension intraféministe » parce que c’est seulement en faisant « front ensemble » que nous pourrons espérer dépatriarcaliser le monde. Parce que le patriarcat continue, avec fracas aussi bien que dans le silence, à organiser nos existences.
La lecture de Théories féministes a été accompagnée par la présence d’une femme qui ne cesse de me hanter. Une femme que j'essaie d'aider. Sans papiers, abandonnée par son mari violent avec leur jeune enfant, privée ainsi de toute ressource sauf celle d’un travail précaire qui lui offre quelques centaines d’euros par mois, elle voit aujourd'hui la violence conjugale se prolonger dans la violence administrative, judiciaire et économique. Elle s’est vue refuser un permis de séjour, son mari demande le divorce, soutenu par un cabinet d’avocats qui estime qu’une pension de cent euros par mois suffirait pour leur enfant. De numéro en numéro, de mail en mail, de recours en orientation, d’un interlocuteur à un autre, le temps passe et elle demeure seule. Je suis démunie face à une situation pourtant si clairement injuste.
Mais cette expérience ne contredit pas l’élan de ce livre de résistance. Les concepts rencontrés au fil de ces pages éclairent avec une précision douloureuse ce qu'elle traverse : l'imbrication des dominations, la vulnérabilité produite par les rapports de pouvoir, l'insuffisance de droits qui demeurent trop souvent théoriques. Ce qui bouleverse n'est pas que les théories féministes échoueraient à expliquer le réel ; c'est au contraire qu'elles l'expliquent avec une telle justesse qu'elles rendent plus insupportable encore le silence des institutions censées protéger celles qui en sont les victimes. Le collectif nous rappelle que comprendre les mécanisme de domination est une étape indispensable pour pouvoir combattre. Il rappelle aussi que la transformation ne peut advenir sans alliances, sans institutions mobilisées, sans relais collectifs capables de faire que les droits ne restent pas des principes abstraits mais deviennent des réalités vécues.
Et si cette somme est un GRAND livre de résistance, c'est parce qu'elle nous rappelle que penser est déjà une manière de répondre à celles et ceux que ce monde continue de laisser au bord du chemin.

Camille Froidevaux-Metterie (sous la direction de), Théories féministes, Seuil, septembre 2025, 761 pages, 27 euros