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Phoebe Hadjimarkos Clarke : « Les filets de sang sont des chemins » (Le Livre des souterrains)

  • Photo du rédacteur: Apolline Limosino
    Apolline Limosino
  • il y a 1 heure
  • 5 min de lecture
Phoebe Hadjimarkos Clarke (c) Astrid di Crollalanza/Editions du sous-sol
Phoebe Hadjimarkos Clarke (c) Astrid di Crollalanza/Editions du sous-sol



La rentrée littéraire 2026 signe un retour attendu : celui de Phoebe Hadjimarkos Clarke, autrice franco-américaine qui s'est fait remarquer en 2024, avec Aliène (Prix Livre Inter). Dans son nouveau roman, tout aussi halluciné que son précédent, la jeune autrice nous plonge dans un récit à peine moins dystopique qu'elle semblait le prévoir.

 

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Nous entrons d'abord dans le roman comme dans une salle d'exposition : un avant-propos nous cueille. Il est signé Gabrielle Camara, historienne de l'art et commissaire d'exposition, et nous prévient : nous allons lire le journal intime de Marie Marzouk, une artiste célèbre en son temps mais qui s'est refermée sur elle-même, et a disparu lors de sa dernière performance, le 30 juillet 2030, dans un prieuré français.

 

Lire le journal qu'elle a tenu les deux derniers mois avant sa disparition, ce serait essayer de comprendre son geste, et sa « démission artistique ». Avec un doute résiduel : ce qu'elle a écrit ferait-il partie intégrante de son œuvre ? Ne serait-ce pas un subterfuge, un faux journal intime ? Nul ne le sait, et c'est au lecteur de l'interpréter.

 

À l'intérieur de son journal, sont intercalés des feuillets d'un autre journal, celui de Hyacinthe, une autre femme. Cette dernière pose sur le papier son histoire : celle qui décida de rester dans une ville assiégée, et de ne pas suivre sa mère et ses proches parties se réfugier ailleurs. Hyacinthe nous conte son amour pour un troupeau d'oies dont elle s'occupe chaque jour. Mais ces feuillets, sont-ils, eux aussi, une ruse de Marie Marzouk ? Ne les aurait-elle pas écrits pour nous faire passer un message subliminal ?

 

Finalement, repérer la réalité de la fiction - à l'intérieur même du roman - n'est pas l'enjeu principal. Ce qui subjugue, dans la plume de Phoebe Hadjimarkos Clarke, c'est qu'elle décrypte, en 4 actes - Crises, Critiques / Journal de Marie Marzouk / Traître / Trahisons - nos débâcles contemporaines. Tout se dérègle : les corps et le climat, les corps via le climat. À travers l'artifice du journal dans un journal, elle permet d'ouvrir grandes les frontières hérissées qui maintiennent hermétiques les récits.

 

Cette dystopie a été totalement rattrapée par notre été caniculaire, où les vagues de chaleur nous ont rendus hagard.e.s dans les rues, « l’utérus dans la fournaise », et prisonnier.e.s de nos passoires thermiques. Ce qui place Phoebe Hadjimarkos Clarke à l'avant-garde de la littérature contemporaine. L'expérience de lecture en a été forcément impactée : que Marie se réfugie dans le métro pour profiter de la climatisation faisait étrangement écho à ce que nous vivions, urbains des grandes villes. Nous traversons à ses côtés, avec nos « corps brûlant[s] l'été le plus chaud jamais enregistré dans ce pays, un record annuel que vient exploser chaque été successif ». 

 

Dans cette œuvre labyrinthique, la crise existentielle de Marie Marzouk structure le récit : celle qui doit réaliser une performance ne trouve pas d'inspiration. Esseulée, elle aime descendre sous terre et rejoindre les trains « qui fendent l'espace noir sous le cours normal des choses, sous le monde sublunaire, dans la terre ». Le métro lui permet, plus que n'importe quel autre moyen de transport, de s'adonner à la kleptomanie.

 

Marie vole, avec frénésie. Sans aucun problème puisque les voyageurs sont absorbés dans leurs portables, ne lèvent plus les yeux. D'ailleurs, tout a commencé (la perdition du monde, de l'ancien monde) sur les écrans. « Chour[ant] à tour de bras », elle recueille ainsi « un livre de développement personnel, une casquette, [...] une boucle d'oreille, un parapluie et la récolte habituelle de menue monnaie, d'écouteurs sans fil et de tickets de caisse ». Ces vols d'objets sont, pour elle, une manière paradoxalement charitable d'être-au-monde : elle « leur soustr[ait] à leur corps défendant l'obole leur permettant d'accomplir le voyage définitif ». Voire, toujours selon elle, un ordre moral : « Le voleur seul sait vivre ; les autres végètent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent ».

 

C'est en volant qu'elle tombe sur les feuillets de Hyacinthe. C'est aussi dans le métro lyonnais qu'elle rencontre des fantômes plus vivants que les vivants, « les tunnels agiss[ant] pour [elle] comme un miroir » : elle sent la présence de son ami précieux, mort dramatiquement il y a plus de 25 ans. C'est là, « dans la chair même » de la terre qu'elle rencontre Salimatou, une réfugiée à la rue avec deux enfants en bas-âge, qu'elle décide d'héberger chez elle. La guerre mondiale plane, omniprésente, et les frontières sont infranchissables. Marie Marzouk tente alors, comme Hyacinthe, d'ouvrir des chemins.

 

Phoebe tisse les voix de ces deux femmes, notamment via le motif attachant de l'oie. Chez Marie, il apparaît par hasard, lorsqu'une de ses étagères chute, entraînant avec elle une petite figurine d'oie qui se fissure au sol, et qu'elle se contente d'enjamber sans rien ramasser. De cette oie brisée, une graine a germé très (trop) vite. Elle se retrouve avec une liane dans son appartement. Chez Hyacinthe, les oies sont la pierre angulaire de sa vie depuis la fuite de ses proches. Elle promène son « cher troupeau », contemple « leurs têtes uniformément rondes et lisses, au plumage déperlant et sans surprise, à leurs prunelles rondes et si profondes ». Elle tente même de leur apprendre à voler.

 

Ce roman assemble les mondes des morts et des vivants, dans une langue aussi acerbe que résistante. Les tombes des cimetières ne sont pas incongrues au cœur des villes, elles sont « celles des vivantes, les tombes à venir des mortes à venir ». Et les souterrains des passages. « On dit, quand quelqu'un meurt, que son corps s'en va se fondre dans le monde, mais en réalité tout corps s'est déjà fragmenté et dispersé tout au long de son existence ». La langue de Phoebe Hadjimarkos Clarke nous fait comprendre combien mort et vie sont entremêlées.

 

Outre les oies, les moustiques peuplent le roman : ils tourbillonnent partout, « attirés non pas par ma chair ou le sang qui y coule mais par le simple fait que je respire ». Ils sucent le sang des humains avant d'être avalés par la nouvelle liane qui piège, et étouffe, les autres plantes. La frontière se situe aussi au niveau de ces insectes qui traquent le récit : « d'où viennent les moustiques, où repartent-ils ? ».

 

S'il fallait résumer ce monumental Livre des souterrains, il faudrait dire qu'il suit le chemin tracé par les filets de sang de Marie Marzouk. Cette femme en pleine ménopause - faut-il souligner combien il est rare qu'une protagoniste de roman expérimente la ménopause, tabou de la société ? - et elle fait l'expérience de ses dernières pertes de sang. L'abondance du sang perdu dessine une route : elle lui permet de tomber sur cette figurine d'oie cassée, et de quitter la posture de femme dans un assouvissement tant attendu : « Que le regard sur mon corps de types inconnus m'importe plus que le mien c'est ça qui est dégoûtant ». Elle s’en libère enfin avec ces derniers flux menstruels qui la font passer de « l’autre côté ».

 

S'il fallait aussi trouver un écueil, ce serait la charge labyrinthique qui, après le mi-temps du roman, devient plus pesante qu'obsédante. Car à force d'ajouter des histoires aux histoires des histoires, l'autrice peut nous perdre dans les souterrains de ces récits. Peut-être est-ce, quelque part, une autre manière d'ouvrir les frontières d'un monde à l'autre. Les traces de Marie Marzouk, et de Hyacinthe, sont, de toute façon, poursuivies par notre imagination.

 

 




Phoebe Hadjimarkos Clarke, Le Livres des souterrains, Editions du sous-sol, août 2026, 317 pages, 21,50 euros

 

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