Pourquoi Christa Pike, condamnée à mort et exécutée, s’est réveillée et remise à parler ?


Condamnée à mort, Christa Pike a été exécutée le 30 septembre 2026 dans une prison du Tennessee ; mais elle a survécu. De ce retour improbable de la maison des morts, il nous faut imaginer la cause : et si l’histoire de Christa Pike nous disait quelque chose de notre capacité individuelle et collective à survivre malgré tout ? À échapper à la violence d’État, à la cruauté - au pire ? Une enquête métaphysique.
Il ne s’agit pour moi ni d’héroïser Christa Pike, ni de la condamner, mais de comprendre ce qui lui arrive et ce qui nous arrive à travers elle, en proposant dans le texte qui suit une enquête spéculative sur la région obscure où le vivant déjoue la mise à exécution de la violence d’État comme de toute violence extrême.
Christa Pike avait 18 ans, et son compagnon de l’époque 17, lorsque tous deux ont torturé puis tué l’une de leurs camarades de classe. Diagnostiquée bipolaire, souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique provenant de maltraitance et de viols multiples subis dans son enfance, elle a néanmoins été condamnée à mort, attendant depuis 30 ans l’exécution de cette sentence, en isolement dans le couloir de la mort.
Mais le 30 septembre 2026, quelque chose ne s’est pas passé comme prévu. Après avoir reçu deux doses de pentobarbital, utilisé dans le Tennessee et d’autres États américains pour les exécutions par injection létale, elle était encore vivante. Elle avait relevé la tête de la civière, disant que ses bras lui brûlaient au moment où le produit lui était inoculé : l’un de ses avocats a qualifié le processus de « cruel et tortueux », ayant compté sept aiguilles dans le bras gauche de Christa Pike, « dont l’une semblait tordue lorsqu’on la lui a retirée ».
Elle a ensuite été transportée, inconsciente, à l’hôpital. Puis déclarée en état de mort cérébrale le 5 octobre - avant de se réveiller et de commencer à parler le lendemain. Elle a les bras blessés, peut-être des dommages permanents il est trop tôt pour le dire, mais telle est la situation : une femme condamnée à mort, subissant la peine capitale, déclarée en mort cérébrale, qui parle. Que nous dit-elle ?
La vérité sur le cas de Mme Pike
Dans La vérité sur le cas de M. Valdemar (1845), l’écrivain Edgar Allan Poe imagine qu’un homme soit « mesmérisé » juste avant de mourir, c’est-à-dire mis dans une situation hypnotique lui permettant de décrire son passage du sommeil à la mort. « Je suis mort » finit-il par dire, d’une voix qui semble « gélatineuse ou gluante » écrit Poe, avant de demander d’être libéré de cet état terrible : être mort tout en étant encore vivant…
La situation de Christa Pike est presque l’inverse de celle décrite par Poe. Elle était encore vivante tout en étant déclarée morte. Lorsqu’on l’a amenée à l’hôpital, elle respirait encore, mais elle était entrée dans un coma profond. Si les médecins et l’équipe juridique ont déclaré qu’elle avait subi une mort cérébrale irréversible, c’est qu’elle était – disent-ils - sans aucune réaction, ayant des œdèmes et un traumatisme physiologique grave, une pneumonie, une incapacité à avaler. Les deux doses létales auraient dû entrainer un dommage neurologique définitif.
Sur la base de ce diagnostic, la décision avait été prise de lui retirer l’assistance respiratoire artificielle ; 12 heures avant que cette décision ne devienne opérationnelle, elle se réveille. Tout s’est passé comme si, deux fois de suite, par injection létale puis par décision d’arrêter des soins vitaux, une mise à mort était interrompue, ne parvenait pas à être pleinement exécutée. Que dire de cette interruption ? Essayons de lui donner sens là où celui-ci manque, et manquera sans doute toujours.
Comment échapper à la mort ?
Essayons d’imaginer, à défaut de pouvoir dire avec précision ce qu’il en est médicalement, et neurologiquement. Métaphoriquement, c’est comme si Christa Pike était devenue morte afin de demeurer en vie. L’entrée dans le coma n’était peut-être qu’une manière de survivre : la façon pour son corps de diminuer au maximum ses activités et de se rapprocher d’une vie minimale.
On pourrait dire aussi que son corps a fait le mort. L’anglais dit pour cela « to play dead », jouer le mort, c’est-à-dire entrer dans une zone de « comme si » où l’on fait croire que l’on est déjà mort pour ne pas être tué par un ennemi, un meurtrier. Échapper à la mort par la mort en quelque sorte, ou par un état indiscernable de celle-ci, séparé d’elle par une pulsion vitale au ralenti – mais prête à s’activer si nécessaire.
Peut-être que les forces vitales de Christa Pike s’étaient déplacées, se réfugiant dans des parties du corps en en abandonnant d’autres, comme une sorte de fuite à l’intérieur grâce à laquelle il devenait possible d’échapper à la contrainte extérieure, une forme de fuite énergétique, neuronale, permettant à une partie de cerveau intacte de pallier, lorsque le moment sera venu, la partie du cerveau endommagée. Médecine métaphysique ? Sans aucun doute : je fais le récit du sens absent, celui qu’aucune science ne saurait procurer, le récit qui nous donne de quoi naviguer sur l’océan du chaos et de la barbarie contemporaine.
Politique de la prophétie
Car face à un tel cas, la spéculation s’impose. Christa Pike est peut-être la seule personne ayant survécu à l’exécution de sa condamnation à mort, d’autres ayant survécu à des tentatives d'exécution ratées, ces échecs s’étant déroulés pendant la phase de préparation.
Selon la loi en vigueur, donc, elle a été exécutée, la condamnation à mort a eu lieu ; mais Christa Pike est pourtant vivante selon une loi autre que la loi bouchère qui impose la peine de mort. On pourrait être tenté d’employer la notion de miracle, au sens d’un phénomène qui semble échapper aux lois du monde, se produisant « en dehors de l’ordre de toute la nature créée », comme le soutenait le théologien du 13èmesiècle Thomas d’Aquin dans sa célèbre Somme théologique (ST I, q.110, a. 4, resp.). Mais j’ai pourtant insisté sur le fait que ce qui est arrivé à Christa Pike relève de son corps, et il faudrait alors parler d’un miracle immanent, sans recours religieux.
Ajoutons cependant que, pour ce qui est du christianisme, un miracle n’est pas d’abord quelque chose de magique et surnaturel, c’est avant tout l’expression de ce qui renvoie à une forme de rédemption. Par exemple, la fameuse « multiplication des pains » par Jésus présente, dans l’ordre temporel, ce qui excède cet ordre et agit comme l’annonce prophétique d’un monde où les besoins alimentaires - faim et soif – seraient satisfaits. Et la résurrection de Lazare n’est pas à comprendre comme démonstration des forces magiques de Jésus, mais l’entrée ici et maintenant de Lazare dans ce monde à venir, après la fin des temps, où la mort aura été vaincue.
On dira que j’exagère en parlant de résurrection pour Christa Pike. Pourtant, je veux simplement mettre en lumière que sa traversée de la peine capitale est la manifestation de ce qu’un autre monde pourrait être, un monde qui ne serait plus assujetti à la cruauté, aux victoires de l’injustice, au mépris des enfants soumis à la violence.
L’inexécutable
Donc, même s’il s’agit d’un phénomène purement immanent et sans signification strictement religieuse, une déchirure s’est ouverte entre l’exécution de la peine capitale et ce qui ne s’est pas exécuté, réalisé. Et dans cet accroc dans le tissu d’abjections du monde où règne la peine de mort, passe pour nous quelque chose qui refuse l’ordre de ce monde, comme une sorte de hors-monde nécessaire, et désiré.
Il est possible que cette histoire dise quelque chose au sujet de toutes celles et ceux qui sont soumis.es, selon des intensités diverses, à des formes d’exécution. D’une certaine manière, Christa Pike avait été exécutée dans son enfance, comme d’autres femmes sont exécutées par des hommes qui s’approprient le droit de tuer en voulant s’approprier le corps des femmes, privatisant la peine de mort en quelque sorte. Mais il y a aussi des exécutions environnementales, cognitives, sociales, des dégradations irréversibles du milieu naturel, des violences réelles et symboliques de type racial, un manque de retenue pendant un mouvement de jeunes lycéen.nes….
Et, pourtant, l’histoire de Christa Pike nous montre qu’il y a quelque chose d’inexécutable par les pouvoirs, qu’ils soient étatiques, policiers, masculinistes, voire technologiques - l’exécution du cerveau par les IAs… Comme nous permet de le comprendre l’étymologie du terme, exsequi, l’inexécutable est ce qui ne peut être suivi jusqu’au bout, et ne peut donc être accompli. La machine – politique, judiciaire, économique – s’enraye ; quelque chose n’y succombe pas – mais quoi exactement ?
Une puissance de survie qui vient des profondeurs du corps, de ce qui dans la vie est plus que le vivant et se réveille à temps. Et c’est peut-être ce surplus énigmatique qu’il nous faudra être capable d’investir dans la politique de libération qui nous attend.
Les bonnes questions
Quel surplus, quelle libération ? Lorsqu’elle est sortie du coma, les premiers mots de Christa Pike ont été : « Où suis-je ? », et « Qui êtes-vous ? ». C’est que le monde dans lequel elle s’est réveillée n’était plus pour elle un monde familier. Après tout, elle aurait dû être morte - comme toutes celles et ceux qui subissent des violences et n’étaient pas « destinées à survivre » (Audre Lorde). Elle parle, donc, et manifeste ce surplus de langage et d’esprit qui sommeillait, et se libère pour poser des questions fondamentales, celles que nous nous posons, nous autres : où sommes-nous, quel est ce monde qui est en guerre contre les femmes, l’environnement, la justice ? Qui sont ces êtres qui sont prêts à transformer en spectacle la peine capitale, comme le propose aujourd’hui le « Ministre de la Guerre » (sic) aux USA ? Comment se fait-il que nous en soyons arrivés là ? Comment ferons-nous pour nous libérer de ces êtres qui feront tout pour mettre leurs menaces à exécution ?


