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Regarder la critique : « L’affaire » Thélyson Orélien et le paysage médiatique français

Photo du rédacteur: Charles Mouliès
Charles Mouliès
il y a 11 minutes
6 min de lecture

Thélyson Orélien (c) Olivier Dion/Grasset
Thélyson Orélien (c) Olivier Dion/Grasset



La première victime de la désormais affaire Thélyson Orélien, si ce n’est l’auteur lui-même au vu des accusations ad hominem que j’ai pu lire ça et là sur sa personne, est le monde des critiques littéraires et des médias. Coupables ou victimes malheureuses, il est tentant de leur attribuer ces deux épithètes tant ils ont contribué, par leur enthousiasme majoritaire, à la renommée empoisonnée de C’était ça ou mourir. On dira que les services de presse, le marketing et l’excitation programmée de la rentrée littéraire ont fait le reste, bref tout ce qui compose la mécanique rodée du monde des livres. J’ai lu C’était ça ou mourir puis écrit dessus au cours de l’été. Et j’en ai formé un avis positif, enthousiaste, que j’ai pris plaisir à retranscrire dans une note de lecture pour Collateral publiée ce lundi 27 septembre. Il n’y a rien que je changerais aujourd’hui à ce texte d’été. Mon seul regret est de ne pas avoir lu plus tôt cette maxime de Paul Valéry :  « Ce qui est simple est toujours faux. Ce qui ne l'est pas est inutilisable. »


Formule cynique, potentiellement vérifiable, en tout cas éclairante dans la situation actuelle du monde des lettres. Car ce qui est « simple », en d’autres termes ce qui est trop évident et suspect, est cela : célébrer un roman paru dans une grande maison d’édition et dont les traductions mondiales sont déjà en cours / louer un livre dont le récit et la structure narrative sont aussi lisses que solides (les détracteurs ont parlé d’un livre « cousu de fil blanc ») / et enfin, assister à la montée irrésistible de ce livre dans les listes des prix littéraires de la rentrée à coups d’acclamations mièvres (on retiendra le fameux « Phénomène Thélyson Orélien » qui n’est aujourd’hui plus d’actualité du moins dans son sens initial). Tout cela révèle une impression d’automatisme qui, une nouvelle fois, interroge et irrite. Une nouvelle fois car la polémique actuelle n’a rien d’inédite, toute nouvelle que soit la question de l’IA dans la littérature : ce qui se dit et s’écrit depuis quelques jours au sujet d’Orélien condense le lot de fantasmes, de conformisme et de rancoeurs qui parcourent le monde littéraire français depuis bien longtemps. Que le simple soit faux, en l’occurence que Thélyson Orélien ait écrit à l’IA un roman manifestement taillé pour les prix, voilà une idée qui séduit les grands partisans du soupçon qui n’ont pas commencé leur carrière avec l’arrivée de Claude ou Chat GPT. L’accusation de fausseté se fixe toujours sur ce type de marchandise que la chroniqueuse Lucile Commeaux, reprenant sur France Culture les mots de Sainte-Beuve, qualifie de « littérature industrielle ». Littérature industrielle, littérature grand public, littérature forcément suspecte quand on s’attaque sans détour au primo-romancier, francophone mais non français (un vrai problème pour certains, il faut croire), s’exprimant moins bien qu’il n’écrit (autre argument irréfutable !) et qui candidate en plus aux palmes de l’aristocratie des lettres (des Musso ou Dicker, heureusement plus humbles, n’en demandent pas tant). Au fond, ce qui est dénoncé ici est l’intention de l’auteur, celle de bafouer les grands principes selon lesquels la littérature est une affaire très élevée, spirituelle, incorruptible.


Voilà qui participe du mythe de l’idéal littéraire français, qui repose aussi sur un système de production bien huilé. Le monde des lettres est ainsi fait qu’il fabrique chaque année des succès montés sur des superlatifs ronflants, et produit dans le même temps les conditions de leur détestation chez une partie des lecteurs, l’un et l’autre agents du même système et de son économie. Il est à noter que dans le camp de la détestation ont systématiquement leur place les tenants du « style ». Pour ces gardiens autoproclamés du temple aux visions romantiques et réactionnaires, la littérature est un tel sujet de dévotion qu’ils préfèrent abimer toute publication contemporaine  plutôt que de se mettre à écrire autre chose que des romans décadents. Il est certain que les prédictions apocalyptiques sur la mort de l’auteur devant l’IA les excitent dans leur inhibition. Bien sûr, je ne prêterais pas ces névroses à l’administrateur du compte « Balance ton Claude ».


Je tiens à préciser que ce mythe littéraire, j’y adhère, comme beaucoup de jeunes critiques littéraires, et que j’ai eu bien des occasions de me méfier de ces livres cousus de fil blanc qui se donnent trop facilement à lire. Mais pour le roman qui nous occupe ici, je n’ai pas trouvé moyen de dire que ce texte est « faux », ni avant ni après les premières allégations d’utilisation de l’IA. Ainsi j’ai aimé lire C’était ça ou mourir pour la fluidité didactique de son propos, de son sujet : l’exil migratoire. Un intérêt spontané qui me laisse penser que son bon accueil chez les lecteurs français (et bientôt européens) est lié à un désir de savoir presque documentaire, car le propos migratoire est au lecteur progressiste du XXIème siècle ce qu’étaient les récits d’aventure aux lecteurs bourgeois de la belle époque, chacun des deux vivant dans un confort qu’il questionne prudemment à travers la médiation d’une fiction. Littérature mineure ou industrielle, les livres de cette espèce sont en tout cas fondamentalement réalistes, sans grande manifestation stylistique ni révolution narrative, car il existe un rythme précis des images et des scènes, rapide et fluide, auquel nous sommes tous habitués pour peu qu’on ait déjà vu une série ou lu un roman policier. Alors, continuerais-je à affirmer que de telles facilités littéraires m’ont plu, si l’on me prouvait qu’il s’agit là d’une création artificielle ? L’honnêteté m’oblige à dire : oui.


J’en viens enfin à la deuxième prémisse de la formule de Valéry : « ce qui n’est pas simple est inutilisable ». Voilà qui désigne l’impératif catégorique de la fabrication d’un livre aujourd’hui. Il n’y a pas besoin de connaître en détail les logiques de marché pour imaginer combien de romans innovants, inventant leur propre langue et renversant les limites bienséantes de la littérature bourgeoise, sont tués chaque année dans l’oeuf quand ce ne sont pas les auteurs eux-mêmes qui se corrompent dès les premières pages pour adhérer aux attendus de la publication. Je vois ici deux exceptions récentes, miraculeuses : La Plus Secrète Mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr (Prix Goncourt 2021) et Paradisi Gloria d’Elise Lespade (publié ce mois d’aout). On me pardonnera d’en omettre plein d’autres, notamment parmi les meilleurs romans contemporains qui doivent leur salut éditorial au fait qu’ils ont touché en plein l’actualité sociale ou que leur auteur bénéficie déjà d’une renommée.

Il existe un lien arithmétique entre l’occultation d’une grande partie de la création littéraire et l’enthousiasme béat dont font preuve les médias et les Prix dès lors qu’un livre entre parfaitement dans les rouages de la production et de la promotion littéraire. Ces deux mouvements se tiennent ensemble, comme les pourfendeurs de la littérature contemporaine tiennent à cette machine éditoriale arbitraire, pour eux machine à ressentiment. On peut critiquer à bon droit les métaphores téléphonées de C’était ça ou mourir, mais que dire des acclamations vides dont ce livre a fait l’objet dans tous les grands médias avant qu’elles ne s’éteignent d’ailleurs aussi vite qu’elles sont apparues : « Leçon d’humanité », « Événement », « Somptueux », « Phénomène d’édition ». Toutes ces formules réutilisées à chaque « hit littéraire », s’insérant parfaitement dans les sélections des « romans incontournables » de la rentrée, suivent chaque année le même procédé et la même novlangue d’une machine programmée, sans compter l’arrivée de nouveaux influenceurs numériques qui rivalisent d’hyperboles physiques pour prouver l’intérêt de leur sujet : « Bouleversant », « claque » « coup de poing », « choc »… Le but n’est pas de les accabler, car la situation est à ce point contradictoire que la survie des livres dépend aussi de ces médiations. Mais il faut rappeler que jamais un livre n’appartient aux qualificatifs et aux lauriers fades qu’on lui prête, en dernier lieu ce fameux Prix Fnac 2025 qui a attisé les premières flammes du soupçon et qui enserre maintenant le livre de Thélyson Orélien d’un bandeau rouge.


Étrangement, le monde éditorial ne semble pas mis en question dans cette affaire, comme si finalement cette polémique monomaniaque sur l’IA ne concernait que la conscience morale des auteurs, leur probité et leur attachement à un désir d’écrire que nul ne saurait d’ailleurs définir sans l’avoir expérimenté soi-même. Il en va donc comme si le débat devait seulement viser la création elle-même, ses conditions en 2026, bataille d’Hernani complètement anachronique alors qu’au-dessus des auteurs repose un ordre éditorial parfaitement formé aux célébrations aveugles et mérites préparés. Que changerait l’IA dans ce système si bien rodé où l’écrivain, amendé, instrumentalisé, créolisé, est déjà en grande partie effacé par ceux qui sont supposés le défendre ?

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