Séverine Daucourt : précis merveilleux de résistance sociale (Le Monsieur)
- Pauline de Toffoli

- 27 juil.
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Dans son premier roman, Séverine Daucourt fait le choix de la densité, de la profondeur, et du merveilleux. Un pari risqué, qui porte cependant ses fruits : Le Monsieur se déploie comme un kaléidoscope dont l’économie et la cohérence littéraires permettent une exploration de problématiques contemporaines plurielles et essentielles. Par la médiation du conte, l’écrivaine met notamment sur la table le féminisme, la critique de l’âgisme, du mépris de classe et de la charge mentale que l’on fait peser sur les femmes, que ce soit dans le ménage ou dans le cadre des interactions sociales. Au carrefour de l’humour mutin, de l’impossible et éphémère quête de soi, et de la satire sociale, Séverine Daucourt signe un texte qui bouleverse l’horizon d’attente du lecteur sans lui lâcher complètement la main, pour cheminer avec lui parmi ses fantaisies tressées de revendications.
Une traductrice tenue en captivité par une résidence de traduction désirée autant que crainte, qui ne lui inspire rien sinon des constats peu réjouissants sur l’existence qu’elle mène, croise au détour d’une promenade une bête merveilleuse, mi-poisson, mi-cheval – un véritable et littéral cheval de mer, à ne surtout pas confondre avec un vulgaire hippocampe ! – qu’elle adopte, et qui l’adopte immédiatement en retour. L’apparition précoce de la chimère, qui se fout de l’effet de suspense, car ce n’est pas la question, permet d’emblée un contraste narratif très fin. La narratrice n’aura de cesse, tout au long du récit, de s’adonner à l’introspection, à la presque auto-psychanalyse ; créature de la pure intériorité, jamais sur le même diapason que son entourage qui la harasse pour qu’elle se montre plus sociable, présentable, elle se trouve tout à coup face à une créature de la pure extériorité, qui existe sans pourquoi, ne possède aucune conscience réflexive, et excède l’imaginaire humain. À noter que cette représentation de l’extériorité pure et innocente pointe discrètement du doigt la prétendue extraversion des hommes et femmes qualifiés de sociables, qui, en réalité, ne s’exhibent qu’à condition que leur ego et leur subjectivité s’imposent et écrasent les autres.
C’est la dialectique intérieur/extérieur qui est donc d’entrée de jeu posée par Séverine Daucourt : deux êtres antinomiques s’accordent autour de leur paradoxe, dont l’aporie est sauvée par un tiers terme essentiel à leur union fusionnelle : l’absence de communication orthodoxe. L’animal émet des bruits qui expriment mais ne parlent pas ; la narratrice emploie des mots simples et spontanés qui se transforment en caresses et sensations pour l’animal impossible. Le langage, dans ce qu’il a de plus conventionnel, est court-circuité, non par l’invention d’une langue sophistiquée et novatrice au sein du texte – ce que l’on aurait pu envisager –, mais par le retour aux origines de celle-ci : les grognements, les cris, les balbutiements de Babel. Séverine Daucourt ne veut pas transcender la langue pour émanciper sa narratrice : elle la rabat sur l’élémentaire et le primitif, qui, nous le verrons, trouveront son acmé lors des échanges sensuels entre la femme et la bête. La relation intersubjective construit, dans son asymétrie, une poétique du dialogue où le langage ne consiste pas en un réseau de signifiants dictés par le fascisme de la langue, mais en le droit inaliénable à l’altérité et à la désinhibition. Si, à terme, cette modalité de communication possède ses inévitables limites – nous y reviendrons –, elle exhibe avant tout une forme de salut pour tous ceux et toutes celles qui souffrent de neuro-atypie adaptative, en faisant de l’isolement volontaire et de l’intériorité/extériorité un lieu de réconciliation et d’expression réciproque, qui exploite le déséquilibre entre silence et logorrhée, pour en faire un point de rencontre et de revendication d’une solitude comme acte de renaissance et non de disparition.
Peu à peu, la narratrice reprend ses droits non seulement sur son existence, mais également sur ce qu’elle possède de plus intime : son corps. Et, de fait, l’un ne va pas sans l’autre : le réseau de carne qui l’encage, les nœuds psychiques qui l’enlacent de ronces s’hypostasient dans un tout tyrannique épuisant une femme rompue aux névroses modernes : bien faire, performer en accord avec ce que l’on exige de son genre, paraître libérée sans déborder, sourire, faire de son apparence et de sa voix la clef de son insertion sociale, le symbole de son passeport ontologique… Là aussi, Séverine Daucourt fait acte de dénonciation mais également d’interrogation : où réside la valeur de l’être humain ? Sous quelle forme possède-t-on le droit à l’existence ? Disparaître, se retrancher, est-ce détruire son appartenance à une communauté, ou bien retrouver l’essence de son humanité ? Le fait que le retour à la vie authentique de la narratrice passe par la médiation du merveilleux et de l’animalité n’est pas un hasard : en explorant ce que les cercles mondains ignorent, elle renoue avec les racines primaires qui ont façonné les sociétés et les communautés : la fusion puis la séparation d’avec le non-humain, le consentement et l’adhésion à ce que l’on ne comprend pas, mais qui ordonne un monde où les valeurs humaines n’ont pas encore atteint le degré de sophistication qu’on leur connait aujourd’hui. Babel dans le langage, retour au mythe dans l’intrigue : Séverine Daucourt réalise l’archéologie d’une pensée et d’un corps qui régressent vers le terreau de qui nous avons dû être pour devenir ce que nous sommes. Sans reconduire les légendes populaires ni pasticher les récits connus et convenus sur la naissance de l’homme et de la femme, elle construit une « mythologie » intime, païenne et contemporaine, originale et complètement revisitée. C’est ce que l’on appelle être « absolument moderne » !
Comme dans tout récit d’origine, un point de rupture affleure : pour le meilleur, si l’on en fait bon usage. « Monsieur », le nom donné à la créature aquatique et chevaline, grandit, sous le regard émerveillé de sa bienfaitrice, passe de l’enfant à l’adolescent espiègle, de l’adolescence à la maturité. Cette dernière figure à la fois l’apogée de leur union et le point de non-retour de leur séparation à venir. L’accouplement physique exauce une relation où le déséquilibre se montrait vertueux ; le silence de « Monsieur » – clin d’œil malicieux au monopole encore très actuel et inquiétant du discours masculin réduisant au silence celui du féminin – et le lâcher-prise discursif de la narratrice se rejoignent dans le consentement ultime : celui de deux corps qui se découvrent et se révèlent dans le partage d’une altérité charnelle radicale. Ici aussi, on retrouve de nouveau et en filigrane le mythe : l’hybridation homme-créature merveilleuse parachève le parcours initiatique de cette femme dont le retour aux balbutiements de l’humanité signe la libération individuelle définitive. Arrive enfin ce qui devait arriver : « Monsieur » part. Créature nécessaire mais fugitive, il sait que la narratrice ne pourra plus lui pourvoir l’attention qui la délivrait et qui le comblait. Réciproquement, la narratrice sait, sans mots, que « Monsieur » doit s’en aller, que leur relation relevait de l’éphémère ; elle le laisse au secret et au doigt posé sur les lèvres, elle garde sur la peau le sceau de leur rencontre déterminante et miraculeuse.
Le retour dans le monde s’exécute progressivement : les complexes tombent, les avatars de l’ogre mondain aux visages pluriels – les hommes, l’élite culturelle… – tombent les uns après les autres. Il ne faut pas se méprendre : le roman de Séverine Daucourt n’est pas une invitation à l’exclusion misanthropique. Il figure le manifeste d’une désaliénation progressive et holistique. Le temps qui passe et marque le corps féminin, les milieux sociaux infects à la Proust… Autant d’antagonistes à la réalisation de soi, qu’il ne s’agit pas de détruire, mais de remettre à leur juste place : derrière notre droit à vivre et à affirmer nos valeurs propres, pour être enfin reconnu tel qu’on le mérite. Le droit à passer de fantôme à « Madame » : consécration de soi comme personnage multiple, sensuel, indépendant et altier, façon bestiole sacrée, sans mode d’emploi… autre que la liberté.

Séverine Daucourt, Monsieur, Dalva, avril 2026, 160 pages, 19 euros.


