« Si on ne fait rien où on va ? » se demandent Blanches et Nour, les deux héroïnes de Nadia Daam et Gwendoline Soublin
- Apolline Limosino

- 10 août
- 3 min de lecture
Une pièce de théâtre sur des ovnis vus en pleine nuit, et un récit sur la disparition volontaire de femmes. Nadia Daam et Gwendoline Soublin déplient, chacune à leur manière, la violence aussi bien faite aux femmes qu'absorbée par elles. Que ce soit la violence des tâches répétitives pour une aide à domicile en milieu rural, ou le choix de plusieurs d'entre elles de disparaître, les femmes de ces ouvrages sont farouches, et armées.
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Il y a Nour, 55 ans, et aide à domicile en milieu rural, près de Reims. Et il y a Blanche, la trentaine, communicante à Paris. Le quotidien de Nour est rempli de trajets en voiture, de soins, de conversations anodines avec les personnes âgées dont elle s’occupe : Madame B., Monsieur D., Madame J. Celui de Blanche est devenu chaotique depuis son accouchement traumatique. Elle développe alors un lourd penchant pour l'alcool, et perd tout sens dans son travail insipide.
Nour, un soir qu'elle rentre chez elle, voit un objet lumineux dans le ciel. Et le halo lumineux « couleur mandarine or cire » agit comme un ferment : l'important n'est pas tant de savoir d'où vient cette « sphère éclatée en lucioles épileptiques », mais ce que son apparition fait à Nour. Car depuis, elle sent que sa vie s'est fractionnée. Elle pense « météorite » et Voie Lactée : « une oasis dans le désert au début l'univers comme une brioche au raisin qui gonfle qui gonfle qui gonfle au four [...] c'est ça l'expansion c'est ça l'éloignement des galaxies c'est ça l'infiniment grand à partir de l'infiniment petit - un pudding - goûter d'enfant vers infini ».
A travers cette lumière, elle entrevoit l'horizon d'un ailleurs et se révolte soudain contre l'habitude et la routine plombante « mais pourquoi tu ne bois jamais des cafés dehors ? ». Dorénavant, « sous le ciel noir cassis », elle « scrute les pulsars les lumières d’ailleurs ».
L'écriture de Gwendoline Soublin parvient à poser un décor et des personnages en quelques pages à peine, d'une prose aussi poétique que désarmante. Seuls dans la nuit est un récit surfant sur une vibration science-fictionnelle d'une inquiétante-étrangeté où l'angoisse agit en sourdine : « Il y a Paco et son tablier C'est moi le chef pendu autour du cou. Paco avec ses cheveux poivre et sel. Paco qui mâchouille des bouts d'oignon. Et sifflote. (...) Il y a cette image vue mille fois. Il y a le chien ronflant sur le canapé. Il y a l'odeur de la chair à saucisse et celle du parfum de Paco : un après-rasage musqué. Il y a la cuisine et sa soudaine étrangeté ».
Nour comme Blanche en sont à un moment dans leur vie où elles aspirent à autre chose : Nour et Paco sont mariés depuis 32 ans, vivant humblement, sans enfant, et a peur que « l'édifice ne s'écroule ». Quant à Blanche, elle ne communique plus avec Joseph, le père de leur enfant Orso. Pire : il la trouve « vraiment trop mignonne » quand elle a bu, et s'occupe plus de sa sandwicherie à lui, que de sa santé à elle.
En tombant par hasard sur une ancienne amie, devenue pop star des podcasts féministes, Blanche commence à travailler sur un nouveau projet de podcast sur les femmes qui disparaissent volontairement. Une enquête qui la mène tout droit dans sa maison d'enfance, en Alsace, et sur les traces de son ancienne professeure de français évaporée, Martha Blom.
Nadia Daam, elle porte un regard tranchant sur notre société hypocrite, et au bord de la crise de nerf. Quand dans 100 ou 200 ans on se demandera : « comment les gens parlaient-ils au milieu des années 2020 ? », il faudra orienter les jeunes lecteur.ices vers Des filles comme il faut. L'autrice n'hésite pas à nous faire rire jaune, tant elle décrypte les rouages et les maux de notre époque, comme les gendarmes qui cherchent les femmes disparues avec moins de ténacité qu'une pièce de monnaie « dans les plis du canapé ».
Elle retourne toutes choses qui nous paraissent naturelles, et les sabre, tel l'adjectif sanguin « qui se met toujours au masculin, sauf quand c'est un fruit sucré à fine écorce. Vous en connaissez beaucoup, vous, des filles sanguines ? ». Son regard acéré accouche de comparaisons aussi savoureuses que cruelles, et toujours justes. Et c’est là son plus grand talent. Désopilant.
Car dans une société où celles considérées comme folles sont, in fine, les plus sains d'esprit, ne reste-t-il pas qu'à se retirer - en douce - de ce monde ?

Gwendoline Soublin, Seuls dans la nuit, Espace 34, mars 2026, 114 pages, 15 euros
Nadia Daam, Des filles comme il faut, L'Iconoclaste, avril 2026, 395 pages, 21,90 euros



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