Spectres de Derrida : Chantier ouvert
- Christophe Solioz

- 9 juin
- 6 min de lecture

Après la nouvelle édition de Spectres de Marx en 2024, les éditions du Seuil récidivent avec l’assemblage de trois volumes publiés initialement aux éditions Galilée et maintenant à nouveau accessibles dans une édition augmentée : Force de loi (1994), Fichus (2002), Voyous (2003) – « voyous » en référence aux États (Irak, Iran, Corée du Nord) désignés comme tels par le président des USA George W. Bush en 2002[1].
Pour qui douterait de l’actualité de Jacques Derrida (1930-2004), il suffit d’ouvrir la fenêtre : plus que jamais, nous vivons une crise de la raison d’une magnitude sans pareille dans un monde d’incertitudes dont les bouleversements historiques nous obligent à avancer, une nouvelle boussole en main. Le livre nous tend le miroir : « le concept de la démocratie même, dans son sens univoque et propre, fait présentement et à jamais défaut. Quand ils sont assurés de la majorité arithmétique, les pires ennemis de la liberté démocratique peuvent, au moins par un simulacre rhétorique vraisemblable (et les islamistes les plus fanatiques peuvent à l’occasion le faire), se présenter comme les plus démocrates de tous. » (p. 210). Quoi de plus vrai aujourd’hui ?
Rien de plus actuel que la pensée derridienne pour penser un monde globalisé en dissolution. Il est aujourd’hui évident que ce n’est pas la pensée de déconstruction qui, comme on lui en a fait le procès, s’attaque à l’État de droit, la démocratie et le cosmopolitisme, un vivre ensemble réconciliant différences et communs[2], mais le capitalisme globalisé ainsi que l’inexorable montée des forces antidémocratiques, populistes et nationalistes. Un monde au bord de la rupture et l’absence de tout savoir absolu exigent plus que jamais de « mettre en route l'intelligence sans le secours des cartes d'état-major »(René Char).
Le fil rouge lie les textes publiés, un vibrant appel à la justice plus concret et actuel que jamais : précisément « aujourd’hui, souligne Marie Goupy dans sa préface, à un moment où la possibilité de l’autodestruction, pour les démocraties libérales, semble bien moins fantomatique qu’elle ne l’était lorsque Derrida avait introduit la question, en particulier après le tournant du 11 septembre 2001 » (p. 12). Comme le rappelle Marie Goupy, si Derrida ébranle les fondements de la pensée humaniste, il ne rend pas moins justice aux lumières tout en précisant le sens de cet héritage : « celui d’un rationalisme inconditionnel, c’est-à-dire, d’une raison qui, parce qu’elle recherche toujours l’inconditionné, préserve le droit à une critique inconditionnelle de toutes les conditions » (p. 39).
L’enjeu étant non pas de penser les Lumières mais, comme le dit Derrida dans en conclusion de sa conférence « Le “Monde” des Lumières à venir (Exception, calcul et souveraineté) », de penser les « Lumières à venir, dans l’espace à ouvrir d’une démocratie à venir, à suspendre de façon argumentée, discutée, rationnelle, toutes les conditions, les hypothèses, les conventions et les présuppositions, à critiquer inconditionnellement toutes les conditionnalités, y compris celles qui fondent encore l’idée critique » (p. 363).
Comment ne pas saisir l’à-propos du « Discours de Francfort » publié dans Fichus, où, en référence au 11 septembre 2001, Derrida lance : « Jamais n’aura été plus urgente une autre pensée de l’Europe. Elle engage une critique déconstructrice dégrisée, éveillée, vigilante, attentive à tout ce qui, à travers la stratégie la plus accréditée, la mieux légitimée des rhétoriques politiciennes, des pouvoirs médiatiques et télétechnologiques, des mouvements d’opinion spontanés ou organisés, soude le politique au métaphysique, aux spéculations capitalistiques, aux perversions de l’affect religieux ou nationaliste, au phantasme souverainiste. Hors d’Europe mais aussi en Europe. Sur tous les bords » (p. 416). Aujourd’hui plus qu’hier, la démocratie semble ajournée comme l’indiquait Derrida déjà en 1991 dans L’Autre Cap[3].
Europe, dont Derrida dévoile la tendance suicidaire et la nécessité de la penser autrement : « La démocratie a toujours été suicidaire et s’il y a un à-venir pour elle, c’est à la condition de penser autrement la vie, et la force de vie » (p. 210). Europe encore, dont il rappelle que « le concept reste libre, sans embrayeur déterminé, en roue libre, dans le jeu de son indétermination » (p. 215). Europe enfin, qui ne peut faire l’économie d’un autre cap : « il faut se faire les gardiens d'une idée de l'Europe, d'une différence de l'Europe mais d'une Europe qui consiste précisément à ne pas se fermer sur sa propre identité et à s'avancer exemplairement vers ce qui n'est pas elle, vers I’autre cap ou le cap de I’autre, voire, et c'est peut-être tout autre chose, I'autre du cap qui serait l’au-delà de cette tradition moderne, une autre structure de bord, un autre rivage [4]. » Il importe d’entendre cet appel à une nécessaire refondation d’Europe et démocratie différantielles, tous deux interminables dans leur inachèvement. Ici, Derrida nous invite à ne pas nous détourner de ce qui reste à penser et, surtout, à faire.
Le projet derridien relève en quelque sorte d’une reprise de la dialectique de la raison[5] dont Marie Goupy restitue le tranchant en prenant l’exemple de la justice : « il faut prendre position, ici, maintenant, et maintenir un espace de déconstruction infini ; défendre l’État de droit et les droits de l’homme et la critique sans fin de ce que ce concept comme ces droits ont permis de justifier, de masquer, de recouvrir » (p. 24). Plus globalement, la déconstruction – en permanence inachevée –exige une critique sans limites et interminables permettant au « pas encore » (Bloch) d’avenir.
Dans les mots de Derrida : « la déconstruction, si quelque chose de tel existait, cela resterait à mes yeux, avant tout, un rationalisme inconditionnel qui ne renonce jamais, précisément au nom des Lumières à venir, dans l’espace à ouvrir d’une démocratie à venir, à suspendre de façon argumentée, discutée, rationnelle, toutes les conditions, les hypothèses, les conventions et les présuppositions, à critiquer inconditionnellement toutes les conditionnalités » (p. 363).
Les mots de Marie Goupy résument notre propos : « la démocratie n’est pas un régime, un concept dont on pourrait fixer définitivement le sens, la déconstruction n’est pas une théorie ou une méthode, ni même quelque chose que l’on pourrait précisément définir. Elle dit plutôt le mouvement incontrôlable de la “critique“, le lieu inattribuable de l’ouverture, la part vivante de l’indécidabilité et la petite mécanique de l’aporie, auxquels on peut donner le nom de démocratie » (p. 33).
Il faut finir, ces quelques traces de lecture ne donnent pas justice à la totalité de ce triptyque dont la relecture réserve de belles surprises et invite à penser et s’engager plus loin dans les pas de Derrida. Concluons avec une remarque de Marie Goupy dont l’excellente préface guide intelligemment les pas des lecteurs dans les arcanes de la trilogie derridienne : « Sur un versant encore, la démocratie exige la réalisation de l’égalité, c’est-à-dire une technique de calcul qui ignore la singularité de chacun ; mais sur l’autre, la démocratie exige une pensée de la liberté incalculable et incommensurable, une liberté qui, selon les termes de Jean-Luc Nancy, avec lequel Derrida discute ici, “ne se mesure à rien“ » (p. 27-28)[6].

Illustration :
Galerie Maeght Paris.
Auteurs : Valerio Adami / Jacques Derrida
Titre : Placard Derrida
Année : 1975
Technique : Lithographie
Tirage : 500 exemplaires
Dimensions : 99 x 73,5 cm.
Éditeur : Maeght éditeur
Cette lithographie originale fait partie d’une collection qui propose à un écrivain et à un artiste de travailler ensemble, non pas sur un livre, mais sur une image à placarder d’où le titre.

Jacques Derrida, Force de loi. Voyous. Fichus (Nouvelles éditions. Précédées de Derrida. L’urgence de la justice par Marie Goupy), traduit par Jean-Louis Schlegel, Seuil, Paris, mai 2026, 456 pages, 25 euros
Notes :
[1] Signalons la publication de La Chose. Séminaire (1975-1977), suivi de la 6e séance de Donner le temps II., Seuil, Paris, 2026.
[2] Lire Lucie Palanché, Vincent Kaufmann, Yves Pedrazzini (sous la dir.), Accueillir les différences dans la ville, Infolio, Gollion, 2026.
[3] Jacques Derrida, « La démocratie ajournée », L’Autre Cap, Minuit, Paris, 1991, p. 103- 124.
[4] Jacques Derrida, L’Autre Cap, Minuit, Paris, 1991, p. 33
[5] Cf. Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La dialectique de la Raison. Fragments philosophiques, traduit de l’allemand par Éliane Kaufholz, Gallimard, Paris, 1974.
[6] Il s’agit de Jean-Luc Nancy, L’Expérience de la liberté, Éditions Galilée, Paris, 1988.


