Un chemin vers l’impossible : comment lire « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien ?


« L’affaire » Thélyson Orélien est désormais connue de toutes et tous. Une « affaire », parce qu’autour de C’était ça ou mourir se sont agrégés, en quelques jours, soupçons, accusations et emballements médiatiques, sur fond de campagne aux relents ouvertement racistes orchestrés par l’extrême droite. Jusqu’à l’éviction du roman de la sélection du Goncourt, au motif, qui reste à établir, qu’il aurait été écrit avec l’aide de l’IA.
À Collateral, nous voudrions regarder ce que cette affaire révèle de notre rapport à la littérature, à ses auteurs et à la critique.
Car pourquoi le soupçon porté sur un jeune auteur haïtien a-t-il si rapidement pris la forme d’un procès public, avant même que les faits ne soient établis ? Y aurait-il là un problème d’injustice épistémique ? Qui a le droit de parler ? Serait-il le bouc-émissaire d’une triste série de préjudices collectifs ?
Nous refusons en effet de confondre critique littéraire et mise au pilori. Un écrivain peut être discuté, son texte peut être contesté, son dispositif d’écriture interrogé. Mais encore faut-il que le livre soit lu et que sa voix puisse être entendue. C’est précisément ce que propose ici Charles Mouliès : considérer C’était ça ou mourir comme un récit achevé et se demander ce qu’il vaut comme récit.
Non pas absoudre l’auteur, ni clore le débat sur l’IA, mais revenir à ce qui devrait demeurer au cœur de la critique : une œuvre, sa langue, sa construction, sa puissance. Réponse ici en un article.
Simona Crippa & Johan Faerber
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Voilà un beau pied de nez des éditions Grasset, dans un ultime sursaut de la vieille maison avant son grand virage réactionnaire, avec ce premier roman, simple et dur comme son titre, comme son sujet : l’exil. Et il en faut, de qualités littéraires, pour atteindre la simplicité de la langue de Thélyson Orélien, de cette poétique de la fuite et de l’errance. Aux antipodes des discours politiques entendus, C’était ça ou mourir est un véritable antidote contre la réduction des phénomènes migratoires à des faits statistiques.
Que peut donc la littérature en temps de chiffres ? Elle peut se trouver un personnage comme Jonas Dorléon, jeune professeur d’histoire-géographie forcé de quitter son pays natal, Haïti, à la suite du tremblement de terre de 2010 qui mit le pays à feu et à sang. Jonas, dont le sol sur lequel il avait construit sa vie s’est subitement dérobé, n’a d’autre choix que de marcher, de sa terre natale vers la République dominicaine, du Brésil au Mexique, et enfin des États-Unis au Canada, dans un mouvement irrépressible de survie longeant les morts et les frontières toujours fermées. Là-bas, tout au bout de l’Amérique du Nord, où vit une cousine éloignée, s’envisage la paix. On n’en saura guère plus sur la vie familiale du narrateur. Pas d’explications généalogiques ni préambules émouvants, pas de temps à perdre : dans sa fuite Jonas a tout juste le temps de prendre un sac en plastique Carrefour, son viatique, avec dedans un livre de Depestre — poète haïtien, comme l’auteur —, une photo de sa défunte mère, un short, un savon et enfin une brosse à dents usée. Juste ce qu’il faut « pour ne pas devenir un animal » dira-t-il plus tard.
Il faut ajouter à ce minuscule bagage une arme, plus précieuse encore qu’un flingue : le rire. Rire, même en silence, est la marque de Jonas tout au long de son périple. Les premières lignes du livre l’annoncent, alors que nous sommes jetés immédiatement au cœur d’un drame humanitaire qui n’a rien d’une blague : « J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient « Manman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient autour. J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes. »Réflexe nerveux contre l’absurde ou valeur fixe dans un monde sans loi (« Le rire était une monnaie plus stable que le dollar ») l’humour sauve Jonas : sur les routes haïtiennes, un jeune milicien ordonne aux occupants du car de descendre, et leur promet la vie sauve contre une bonne blague. Jonas s’en sort en récitant à l’envers un psaume biblique rendu surréaliste sous l’effet de la panique. Le milicien abaisse son arme, rit, et l’équipage repart. « Je marche sans guide dans la vallée de l'ombre de moi-même… » avait-il dit en fixant le fusil pointé sur lui.
C’était ça ou mourir porte un peuple de personnages baroques, victimes et bourreaux, passeurs, militaires, candidats d’exil ou fonctionnaires corrompus, tous figurés en âmes errantes harcelées par le désir de survie. Ainsi est le jeune Samson, élève de Jonas dans l’école de Carrefour-Feuilles, adolescent candide qui croit pouvoir s’acheter un véritable passeport au marché noir. À chaque nouvelle rencontre sur la route de Jonas, les mots de Thélyson Orélien semblent s’approcher des larmes mais s’en échappent d’un coup, d’une formule qui fait mouche, sans pathos ni morale : « Ç’était ça, la magie de Ti-Samson. Il ne mentait pas. Il décalait la réalité jusqu’à ce qu’elle épouse ses espérances. Il n’achetait pas de mensonges : il les louait à crédit ».
Voilà le style de Thélyson, dépourvu de considérations sur le bien et le mal : ironique, cruel et humain, comme l’est la route d’exil de Jonas où les seuls jugements, toujours plus arbitraires, sont rendus par des hommes armés de fusils ou de tampons à visas. Dieu, présent dans tous les esprits mais ne répondant nulle part, est un rire ironique au milieu des armes et des douanes. Entre le Pérou et l’Équateur, sur une barque chancelante qui s’apprête à toucher terre, Jonas a la conscience qu’il pourrait être, de la manière qu’il est vivant, parfaitement mort : « Le radeau gémissait, mais il a tenu. Par miracle. Par obstination. Par hasard. ». Dans son radeau surchargé, Jonas est resté calme face à cette mort dont l’omniprésence le transforme progressivement. Au fond de lui comme de ses compagnons d’exil, un travail patient de mue s’est opéré, vers l’effacement de leur identité : effacer son accent haïtien, effacer ses souvenirs trop encombrants, jusqu’à la conscience douloureuse de soi-même, effacer sa peur trop visible, enfin effacer son nom, cette racine trop fragile et identifiable. Une véritable anonymisation pratiquée avec méthode, et dont le récit du narrateur rappelle cette terrible cicatrice commune aux réfugiés : « De jour en jour. De lieu en lieu. D’identité en identité. Toujours un peu moins haïtien, un peu plus invisible. Un soir, j’ai vu mon reflet dans une vitrine et je ne me suis pas reconnu. J’ai alors su que j’étais en train de réussir ma mission : disparaître assez pour survivre. »
Jonas marche, désaxé, dans ce monde parallèle qu’est l’exil, ce « pays inventé dans le mouvement » où le sens du proche et du lointain, comme du passé et du futur, s’effacent à chaque pas. Mais au milieu du désespoir, s’ouvre un ultime refuge pour cette conscience brisée : la parole, non la sienne ni son rire, mais celle commune à tous. « Ce qui restait, c’était la langue : l’espagnol et parfois quelques lambeaux de créole, de garifuna, de langues indigènes. La seule chose qu’on ne pouvait pas fouiller ni confisquer ». Dans ce babel mobile, où se côtoient tant de migrants et de dialectes qui ne se traduisent pas, une langue connue de tous s’élève pourtant. Sous une tente insalubre laminée par la pluie, dans la nuit d’un dortoir bondé, partout Jonas semble élu pour accueillir ces morceaux d’histoire personnelle que lui confient ses compagnons de traversée. Des voix parfaitement claires, claires comme leur désir urgent de dire, de prouver leur présence au monde plus que jamais incertaine. Jonas, ce réfugié qui a effacé son accent et son nom, garde la trace éphémère de ces hommes et femmes rencontrés quelques minutes seulement. Et peut-être est-ce cet ultime but de retranscrire leur parole, bien plus que de rejoindre le Canada, qui l’a maintenu en vie.
« Tu sais, Jonas, les langues, ce n’est pas fait pour traduire. C’est fait pour relier. », lui dira Han, un survivant lui aussi, colocataire de Jonas à Montréal. Il n’y a rien d’étonnant, alors, que Thélyson Orélien, haïtien parti vivre au Québec après le tremblement de terre de 2010, soit également écrivain.

Thélyson Orélien, C'était ça ou mourir, Grasset, août 2026, 272 pages, 21,50 euros.


