Vincent Broqua, Anne Portugal : écrire en toute confluence (Et là je me mets en danseuse)
- Jan Baetens

- il y a 2 jours
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La critique d’un livre peut prendre les formes les plus variées : le compte rendu, avec ses doses variables d’analyse et d’empathie ; le dénigrement ou l’hommage, y compris sous forme de pastiche ; la continuation du texte sur d’autres modes, entre émulation (version haute) et plagiat (version basse). De fait, aucun livre n’existerait sans lecture préalable ; ni aucune lecture sans envie ou amorce d’écriture.
Et là je me mets en danseuse, livre à quatre mains de Vincent Broqua et Anne Portugal, est à la confluence de tous ces courants, comme ne doit pas surprendre de la part de deux auteurs fascinés par la diversité de et dans la langue. Le point de départ (mais mieux vaut dire le point de relance ou de tremplin, ni Broqua ni Portugal n’ayant dû attendre cette publication pour explorer de multiples chemins de traverse) est ici le roman d’Alain Guiraudie, Rabalaïre, paru aux éditions P.O.L en 2021 (le mot-titre, en occitan, désigne « un mec qui va à droite, à gauche, un homme qui aime bien aller chez les gens »). Ce livre est titanesque : par son volume, 1040 pages ; par la truculence de son langage, rabelaisien bien entendu ; par le caractère percutant de son récit et des matériaux thématiques qui l’alimentent, tels que l’amour et le sexe, la vie dans des marges peu fréquentées par la littérature française, les déplacements en vélo du narrateur, les questions brûlantes de l’écologie et du terrorisme, la présence du polar et, plus généralement, du noir toutes ces noirceurs et illuminations. Hénaurme au cube, Rabalaïre est un texte jouissif, qu’il est impossible de fermer après lecture. On ne cesse de le relire, parfois à son corps défendant, et très vite cette relecture devient écriture, non comme exutoire ou sublimation, deux façons de s’en débarrasser honorablement, mais pour entre dans la danse, celle du narrateur sur sa bicyclette mais pas seulement. « Rabalaïre, il fallait l’écrire. », commencent par poser Broqua et Portugal (ce n’est pas par hasard que le sous-titre de leur texte contient et le mot « être » et le mot « théorème » et le mot « rabalaïre », sans majuscule). Et ils poursuivent : « Nous devions le dire. Nous voulions le vivre. »
Et là je me mets en danseuse est la parfaite lecture-critique, à distinguer de la lecture critique sans trait d’union. Lecture-et-critique, le texte de Broqua et Portugal dit ce que l’on veut apprendre du livre d’Alain Guiraudie pour se donner l’envie de risquer l’aventure. En même temps cette critique n’est pas un simple compte rendu, tout personnel qu’il est. C’est tout à la fois une réaction greffée sur Rabalaïre et une œuvre totalement indépendante. Les auteurs prennent d’ailleurs soin de le préciser : « Et si le lecteur se demande s’il peut lire Et là je me mets en danseuse sans avoir lu Rabalaïre. La réponse est oui… ».
Réaction et greffe ne se font pas n’importe comment. L’ambition du texte de Broqua et Portugal est de constituer avec Rabalaïre une sorte de binôme, un répons plus exactement, car l’écriture est ici inséparable du corps : comme le narrateur-cycliste de Guiraudie, les deux auteurs dansent, mais ils chantent aussi. On s’approche d’un lyrisme réinventé, scène et musique confondues. Toutefois, cette insertion d’un second texte dans le premier ne tombe pas dans le piège de l’imitation, de l’analogie superficielle : Broqua et Portugal n’écrivent nullement comme Guiraudie.
Les auteurs de Et là je me mets en danseuse ont d’abord l’intelligence de proposer une intervention courte, quelque trente-cinq pages, plate-forme idéale pour une performance du livre hors livre, autre greffe de Rabalaïre, par extension cette fois-ci. Ils font ensuite le double pari de mélanger leurs voix – ce texte à quatre mains dissout d’emblée les différences entre les styles de Broqua et de Portugal, deux écrivains pourtant riches de leur propre ton immédiatement reconnaissable. Enfin, le flux de Rabalaïre se divise ici en brèves sections, capsules plutôt que chapitres, qui jouent à fond les règles de l’écriture par genres, soit d’une écriture qui, loin d’épouser le rythme débridé de Guiraudie, le brime et le brise sans arrêt, pour le repenser dans de puissants cadres génériques, qui n’ont toutefois rien de lourd vu la brièveté de chaque section et le changement de code générique d’une section à l’autre. On passe ainsi du digest, violemment partiel, exaspérant la pulsion narrative sans jamais donner dans la tentation de la séquence linéaire, à la conversation-joute, puis à une variation très drôle sur le questionnaire Proust ,qui apprend entre autres le plaisir d’esquiver les réponses, puis encore à des commentaires savants sur le langage, pas uniquement celui de Rabalaïre, ou encore à une chanson sur l’air de « Je te survivrai », à une fiche des personnages du roman de Guiraudie, et ainsi de suite.
Là! et là !: l’adverbe du titre est un index, pointant vers l’endroit où cela se passe, par exemple « chez Guiraudie » ; mais c’est aussi un repère temporel, un autre mot pour maintenant, voir ici et maintenant, en l’occurrence, dans Et là je me mets en danseuse. Broqua et Portugal jouent sur les deux tableaux : leur texte est une entrée joyeuse dans Rabalaïre, mais c’est non moins le détournement de son énergie vers autre chose, dont ce livre à quatre mains se veut un exemple, non le point final.

Vincent Broqua, Anne Portugal, Et là je me mets en danseuse (être rabalaïre : théorème), Les Cahiers de la Seine, juin 2025, 15 euros







