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Vitaliano Trevisan : De la littérature de chantier (Works)

  • Photo du rédacteur: Edouard de Montvalon
    Edouard de Montvalon
  • il y a 5 heures
  • 8 min de lecture

Vitaliano Trevisan (c) Tiziana Cera Rosco
Vitaliano Trevisan (c) Tiziana Cera Rosco



S’il est rare que les esprits de géométrie soient fins, et que les esprits fins soient géomètres, il est des auteurs qui rassemblent, selon une grâce devenue peu courante, une manière d’y mêler le génie technique à l’observation de l’esprit du temps qui faisait, jadis le bonheur de certains esprits de la Renaissance italienne. Avec une longueur de retard sur celle-ci, l’oeuvre de Vitaliano Trevisan, Works, parue en 2016 chez Einaudi et traduite en  2026 par Verdier, pourrait pourtant s’inscrire sur les brisées de ceux-là. L’âcreté de cette somme autobiographique de 600 pages nous rappelle toutefois, comme par retour de ce génie italien, sur cette même terre, combien le panorama de l’Italie contemporaine s’est assombri. Combien aussi la traduction et la parution de certaines œuvres étrangères contemporaines demeurent pour la compréhension de notre époque d’autant plus vitales que celles-ci, finissent, comme Works, par être prescriptives.

 

De grâce, pourtant, dans Works, il n’en est pas question. Ni de beauté. L’auteur qui s’est suicidé en 2022 parle de sa vie, des difficultés accumulées, financières et psychiatriques, de ses métiers, dans la périphérie industrielle de Vicence. Il parle, en fait, de tous ses métiers : couvreur, gardien de nuit, géomètre, ingénieur d’usine, stagiaire dans des agences d’architecture ou d’immobilier, cartographe, vendeur dans des magasins d’ameublement, coursier, dramaturge, glacier, acteur, serveur (un jour et demi), agent de débroussaillage (la liste est non exhaustive).

 



Un Thomas Bernhard du Veneto

 

Comment appréhender dès lors un objet aussi singulier qu’une littérature du travail dans le champ de la littérature française, qui en est a priori peu familière ? Si le roman est dense et difficilement résumable, c’est l’aspect immédiatement bernhardien de l’écriture qui rend le projet littéraire de Vitaliano Trevisan identifiable. Puissamment redevable de l’écriture en spirales, par agrégation et enveloppement, on y retrouve la même verve, la même misanthropie, mais dont la focale sociale serait à ceci près élargie. L’écriture de Trevisan se dresse contre à peu près toutes les couches sociales de sa région natale : la petite-bourgeoisie, les cadres commerciaux, sa famille bien sûr, la politique politicienne, les mandarins et les potentats locaux - ce qu’il appelle « le sous-bois démocrate-chrétien vicentin » - les experts et le règne de l’expertise, les artistes, les architectes, les communicants, l’université, les managers, et enfin, parfois, ses propres collègues de travail dont il croque des portraits savoureux. Si Trevisan pourfend la mentalité férocement « industrieuse » de la région en son entier, la critique finit par s’élargir à la faillite sociale et politique de toute l’Italie (sans oublier le débranchement des élites culturelles). Le récit s’inscrit alors dans le sillon des pensées corsaires de Pier Paolo Pasolini ou de Gramsci. On trouvera une critique de l’idéologie de « l’homologation culturelle » dans la fabrication de l’unité d’une langue et d’une nation réactualisée à la lumière de l’idéologie de l’esprit d’entreprise au tournant berlusconien des années 1980. Faillite politique et culturelle à laquelle Works ne fait d’ailleurs pas immédiatement résistance : langue simple, immédiate, contaminée d’anglicismes et sans apprêts de style, avec des personnages dont les sobriquets palliant l’absence de noms propres tendent à les réduire à leur pure fonction laborieuse. Mais c’est par la facture orale de l’écriture, ou encore la restitution des parlures que le projet littéraire fait par sa langue, tout de même, résistance. Les interjections pleuvent, ainsi que les dialectes, les idiomatismes. Ce métissage de l’italien véhiculaire avec des dialectes vénétiens, napolitains, avec l’anglais des immigrés bangladais et pakistanais, le pidgin des prostituées nigérianes dépeint des bigarrures socio-culturelles qui font la réalité polyphonique de l’Italie contemporaine.

 

Or, c’est l’originalité de la trajectoire de Trevisan qui permet de voir tout cela. On pourrait rectifier : originalité en ceci qu’elle ne se conforme justement pas à une trajectoire. Il est difficile de dire par exemple que Trevisan « finit » par être écrivain relativement consacré en Italie, ce qu’il a pourtant été en étant publié en 2002 par Einaudi ou encore en voyant ses pièces mises en scène par Toni Servillo (dont on découvrira au passage la peu reluisante personnalité backstage) sans céder au narratif libéral qui veut que les efforts finissent par être récompensés. Notons simplement que la vie de Trevisan dans toutes ses facettes permet d’effectuer une radiographie sans précédent de notre monde, comme on dit, fragmenté, et peut-être devrait-on ajouter, sécurisé en même temps que précarisé. C’est un des aspects les plus aboutis du « roman » : dessiner, chapitre par chapitre dans Vicence et ses alentours la fresque d’une civilisation périphérique plus que d’une ville-centre abandonnée à la beauté palladienne. Une fresque où les périphéries, véritable sujet du livre, sont à chaque fois singularisées ; où les territoires industriels ne se réduisent pas à leurs cartes,  aux manuels ou encore aux vues depuis le train qui nous ont appris à percevoir leurs entrepôts. Car c’est aussi, il faut le préciser, une approche dans le temps. Comme si l’auteur, par l’écriture de Works et l’épaisseur étonnante de la temporalité parcourue arrivait à élucider peu à peu la dimension quasi existentielle de ce territoire : la résolution viscérale à comprendre ce qu’il a toujours haï. On pensera à l’épisode où Trevisan offre une mise en perspective brutale : celle d’une époque où il concevait encore dans un cabinet de construction des modèles à l’échelle 1:100 ou 1:150 pour des édifices sur les toits desquels quelques années plus tard il finira par se retrouver en tant que tôlier, perché cette fois-ci, comme il le dit ironiquement, à « l’échelle 1:1 » à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, en proie au vertige

 



Le réalisme de la littérature passé à la bétonnière

 

Une autre remarque. Si Trevisan ne réduit pas le territoire à sa carte, il ne le réduit pas non plus à un réalisme du béton qui n’est, en réalité,  que son envers : un esthétisme du béton. Car Trevisan nous dévoile, tout l’envers productif de notre monde contemporain si évidemment bétonné. Il nous dévoile, pourrait-on dire ses coulisses industrielles - et le terrain du Vénéto s’y prête à tout va : le maillage économique de ce nord-est est essentiellement composé de micro-entreprises et d’ateliers d’artisan fortement exportatrices -  avec sa réalité du marché de l’emploi, du travail, des manoeuvres, ce qui occasionne des passages techniques où l’ingéniosité de l’auteur et de ses collaborateurs est mise en jeu, tout autant que la langue technique qui l’accompagne, ce qui en renouvelle les procédés de description. Reformulons pour cela une intuition difficile mais dont Works nous donnera à la lecture l’idée claire, et qui nous semble-t-il  est assez neuf. Trevisan réussit à montrer la coexistence de la culture avec la laideur du monde sans solution de continuité ; en d’autres termes : l’insolvabilité des deux comme partie prenante de notre réalité. Prenons un exemple. L’épisode où Trevisan travaillant dans une usine de transformation de poulets en nourriture pour animaux fait au détour référence au poème 35 du Canzoniere de Pétrarque :

 

         Territoire intéressant, en tout cas : une grosse tranche de steppe céréalicole absolument plat, en partie résultat de la bonification, bien évidemment mussolinienne, entre les Collines Berici, et les Collines Eugènie, coupée en deux par la route de la Riviera Berica ; l’autre partie s’étendant en altitude sur les Collines, les Berici naturellement vu que les Eugènie dépendent de Padoue mais ils sont tellement proches que j’aurais pu sans problème imaginer Pétrarque qui « seul et pensif », ces champs déserts « va mesurant à pas tardifs et lents », au milieu d’étendues de maïs et de soja de marque Pioneer et d’élevages de poulets, si seulement à l’époque j’avais lu Pétrarque. Restaient les champs de maïs et de soja de marque Pioneer et les élevages de poulets

 

 

Surqualifier Works

 

L’écriture, on le voit dans cet extrait, n’est pas particulièrement belle. Elle est même un peu brouillonne - ce que la traduction, pourrait-on se plaire à penser, volontairement ou involontairement est parvenue à restituer. Mais revenons à la tâche la plus difficile, la seule en réalité qui nous incombe : qualifier l’ampleur de ce texte aujourd’hui. Son aspect de somme autobiographique ou de « Mémoires » quasi-testamentaire de 600 pages, publié en 2017 en Italie, ne doit pas détromper : il ne s’agit pas d’un roman total qui densifierait les informations et les émotions dans un nouveau Coeur des Ténèbres : le projet n’est pas là. Le romanesque, s’il en est un, relève d’une facture plus picaresque et sternienne. Il a pour vecteur centrifuge l’anecdote. Aussi sera-t-on autorisé à penser parfois à un essai de par la densité du dispositif hypertextuel : épigraphes, notes de bas de page fournies, nécessitant une lecture quasi en parallèle, carnets, fragments d’oeuvres précédentes (Un crollo, la trilogia di Thomas, Un mondo meraviglioso, Tristissimi Giardini), de mentions bibliographiques. L’auteur évoque de lui-même, dans une note de bas de page,  d’ailleurs, ces trois étiquettes : roman, autobiographie, essai, mais pour les révoquer. Disons donc par commodité que Works serait ainsi un récit hybride qui ferait la somme des savoirs et des expériences, individuelles et collectives, et qui en proposerait la « synthèse originale ».

 

Une « synthèse originale » ? Passons cette commodité de langage, que Trevisan aurait été le premier à railler. Et précisons. Car, ne pas le faire, ce serait aussi rater l’étrange vitalité formelle de Works. Il faut voir dans Works un work in progress constant et inachevé où la partie essayistique n’est pas plus rabattue à de la vita contemplativa que la vie active n’est séparée de la théorie pratique. S’il est amplement question de design, de l’architecture, de l’ingéniérie, de techniques, c’est dans la forme de l’écriture, qu’on les retrouve, en ligne de fuite, comme prolégomènes à une morale, à une formede vie dont Works serait à la fois l’aboutissement et le volet. À ce titre, Works évoquerait, par son ampleur partielle des Essais de Montaigne passés au fonctionnement d’un moteur de voiture, ou encore d’un complexe dessin d’architecture avec ses plans de niveau en axonométrie, en isométrie, en coupe, en perspective.

 

 


Supplément à la critique de Works

 

Ce qui nous amène à notre dernière considération : Vitaliano Trevisan est-il, à sa manière, un artiste de la Renaissance punk ? Une sorte de Léonard de Vinci, réincarné en dealeur beckettien à ses heures de chômage ? Ou encore un moraliste gramscien et libertarien ? La liberté, l’anti-conformisme de la personne prête à plusieurs caractérisations hybrides, dont il serait vain de relever de manière exhaustive les traits. Signalons du moins que l’inclassabilité de Trevisan résulte de la confusion de son parcours avec certains attendus idéal-typiques de l’homme néolibéral : un homme abstrait, individualiste, s’adaptant à tout, voulant travailler de manière acharnée, et confinant à la névrose, faisant signe ainsi vers une maladie du capitalisme, et concurremment, vers l’absurdité de la condition humaine abstraite de tout travail. Un chapitre, sur son expérience de tôlier s’intitule significativement « supertravailleur ». S’il parle en réalité, derrière cette mention ironique et un peu stakhanoviste, des accidents de travail de ses camarades, et des siens (ils enchaînent, raconte-t-il à ce moment les constructions de hangars, et « les gars tombent puis meurent ») on ne peut s’empêcher de voir se profiler l’image d’un Übermensch néolibéral. Celle d’un modèle dans une réinvention perpétuelle de soi et de son adaptation au milieu dont l’indépendance intellectuelle, critique virulente de son milieu ne serait qu’un aspect frankensteinien, une marge, mais aussi la solution parachevée en forme de vie.  Car Trevisan maintient, quoi qu’il soit acculé psychiatriquement, face à la vie dure, une ligne dure : c’est peut-être cette dureté, cette intransigeance intenable - l’auteur se suicide en 2022 après avoir écrit Works et un autre ouvrage plus bref et expérimental, situé au Nigéria, Black Tulips  -  qui fait tout le paradoxe d’un projet si vital dans un monde morbide. Un monde haï qu’il finit par accepter, au sens où il décide enfin de le récuser, en lui opposant une oeuvre et son marbre. Marbre qui n’est en rien celui de la gloire littéraire mais celui de la vie, au littéral  (le marbre est lui aussi l’occasion d’un récit de travail sur son traitement chimique et une vallée de carrières). La vie sculptée comme telle. C’est-à-dire sans sublimation, ni salut. Disons donc, à tout le moins, que c’est sur une ligne de crête, au bord du vide, que Trevisan se situe. Insituable et insolvable. Acide et absurde. Crevable, et très beckettien. Comme il le remarque, à propos de son expérience de couvreur-zingueur, très périlleuse au regard des accidents du travail, et qu’il considère pourtant comme sa plus grande période d’équilibre dans sa vie :

 

« Faire le tôlier, c’est un peu comme marcher en montagne, c’est quelque chose qu’il vaut mieux ne pas faire tout seul. Mais d’un autre côté, y a-t-il quelque chose de plus beau que d’aller marcher en montagne tout seul ? »



Vitaliano Trevisan, Works, traduit de l'italien par Christophe Mileschi et Martin Rueff, Verdier, "Terra d'Altri", janvier 2026, 720 pages, 29 euros

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