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Amina Damerdji : Dans la gueule du loup

Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
Christiane Chaulet Achour
il y a 1 heure
7 min de lecture

« Peut-être était-ce cela même que j’étais allée chercher, un peu de lumière au fond de la haine »

(p. 14)




J’apprécie d’autant plus un livre qu’il me fait aussi dériver vers d’autres lectures. Dans la gueule du loup d’Amina Damerdji a eu cette vertu que j’aime par-dessus tout.  Oui, bien sûr, elle écrit pour se délivrer, en quelque sorte, de sa soirée au château de Plieux avec Renaud Camus, le loup et sa cour de louveteaux. Mais pas seulement. Pour se délivrer aussi des frontières et des murs qui entravent notre marche dans le monde. Pour y parvenir, elle se laisse envahir par des souvenirs d’exclusion et de haine et par ses lectures.

D’abord le titre qui ne peut que m’interpeller : comme Debout les vivants, voilà Kateb Yacine introduit, même si, ensuite, il n’y sera pas fait allusion. Et pourtant : Kateb a utilisé cette expression, devenue célèbre, pour évoquer la décision de son père de le jeter dans l’école française (coloniale, est-il besoin de le rappeler ?), « dans la gueule du loup » !

 

Ici, de quelle gueule et de quel loup s’agit-il ? Aucun doute à ce sujet : Renaud Camus, inventeur de l’expression du "grand remplacement" a été convoqué au tribunal d’Agen, le 4 novembre 2021  pour provocation à la haine ; sa défense est de se proclamer écrivain libre de ses propos et défenseur de la liberté d’expression. La jeune femme est au tribunal avec comme objectif d’informer la recherche universitaire qu’elle a entreprise sur les discours de la haine. Elle reviendra sur l’article qu’elle en a tiré dans son chapitre 8 (84-91), article refusé par le comité de lecture car trop empathique pour l’ennemi.

Elle voit Renaud Camus et aussitôt, pour le décrire, surgit une comparaison :

« Lord Voldemort. L’image me vient dès que nous nous faisons face. Même silhouette longiligne, sombrement vêtue, même crâne chauve et visage vieilli, même morgue, même déférence autour de lui. Il me fait tout de suite penser à un personnage d’histoires pour enfants, lui et son entourage, ce maintien, ce parler et cette diction théâtrale, cet habillement – manteaux longs et noirs. Voldemort et les Serpentard, descendus de leur château pour se rendre au tribunal et répondre aux accusations de la plèbe ».

 

 

Sous sa plume et pour prendre distance avec le réel, le récit prend des allures de conte :

« Le Grand Remplacement n’est que la réécriture, pour adultes inquiets, des contes du Grand Méchant Loup (…) Voici donc le début d’un conte, quatre loups emmènent une jeune femme à travers la campagne de Lomagne, dans la nuit tombante. Elle reviendra à minuit à son hôtel et s’allongera sur son lit, les yeux ouverts dans la pénombre, longtemps, ne sachant quel statut donner à cette soirée irréelle, à ces heures passées seule avec les loups, à les laisser tournoyer autour d’elle dans cet édifice glacé, face à la masse sombre et acérée, au loin, des Pyrénées ».

 

Et au bout du compte (conte ?) dans le dernier chapitre, on plongera dans un autre livre, celui de Claude Ponti : « Ortic qui pétrifie la petite Hipollène  perdue dans L’Arbre sans fin avant qu’elle lui annonce qu’elle n’a plus peur de lui. Ortic alors disparaît "comme une vieille salade moisie" ».



 


La réalité provoquée et vécue s’est enrichie d’autres réalités pour dépasser la peur de la confrontation avec cette idéologie d’extrême droite qui n’est pas la sienne ! Si la question de Thomas Snégaroff posée à la romancière, le 5 octobre 2026 sur France Culture, « La haine peut-elle faire littérature ? » est intéressante, elle ne me semble pas prendre en charge l’audace du contre-discours que tient ce récit : la haine peut-elle s’appuyer sur un voyage et l’expérience dans nos peurs à partir d’expériences vécues et de lectures engrangées et, en côtoyant au plus près les corps de ceux qui portent son message [ le « corps-à-corps avec les loups »], contrer nos peurs et nous rendre notre combativité ? Aux dernières pages de ce retour sur expérience qu’est cet essai et après le rappel du livre de Claude Ponti, Amina Damerdji s’interroge : « Les loups prolifèrent-ils sur notre peur ? Et si nous acceptions de la considérer, d’observer en quoi exactement ils nous troublent, ne les ferions-nous pas reculer ? »

 

Reprenons quelques étapes de ce contre-discours pour souligner ce qui m’a retenue. Les quarante premières pages des trois premiers chapitres posent clairement le sujet et la  scénographie : l’acteur principal, ses acolytes, le tribunal et ses acteurs ; on a ainsi les forces en présence. Ce ne sont pas elles qui feront l’objet de la réflexion mais un duel inégal : Cinq contre une avec un entretien dévié du tribunal au château de Plieux, au nom d’une complicité littéraire. Dans la foulée, un rappel sur le passé littéraire de Renaud Camus « adoubé par Roland Barthes ». Même si elle souligne ce fait, Amina Damerdji ne s’y attarde pas. Elle fait ainsi allusion à la préface que le célèbre sémioticien a écrit pour le récit Tracks de Renaud Camus [1988, chez P.O.L. Fiction. On peut lire avec intérêt l’article d’Eric Bordas dans la Revue R.B., n°7, 2025, « Roland Barthes et la question homosexuelle »].

 

Le chapitre 4 est le premier décrochage autobiographique du récit. La romancière raconte la garde à vue qu’elle a subie en janvier 2015 pour accusation erronée due à son nom. Ces dix pages sont à lire comme scène de racisme ordinaire et de "bavures" policières. Elle conclut : « Peut-être que cette interdiction d’écrire en cellule, mêlée au sentiment d’injustice, m’a poussée, par la suite, à m’interroger et à écrire sur la tension entre liberté d’expression et haine ?

Vous comprenez, avec ce qu’il vient de se passer. [parole du policier quand le "malentendu" est levé. Il fait allusion au Bataclan].

Est-ce précisément parce que je ne comprends pas, parce que ce raccourci qui m’offense est incompréhensible que j’ai besoin de toucher l’absurde du doigt, de respirer son odeur, de percevoir les vibrations de sa voix, que je vais au corps-à-corps avec les loups ? »

 

Le chapitre suivant revient à Renaud Camus et à la soirée au château. Il insère un court décrochage autobiographique sur la grand-mère française de l’autrice fin 1993comme caution acceptable pour le Loup, son départ d’Algérie à cause des islamistes et son retour dans son village natal. Le parallèle se fait entre les déclarations de Renaud Camus et le livre d’Eric Zemmour bien visible sur la table. Entremêlés l’apéritif, le repas, l’entretien (courtois quand il s’agit de littérature ; cassant lorsqu’il s’agit de politique). Et surtout une  réflexion sur la « fraternité », « l’impensé » de la devises nationale.

 

Cette fois, c’est l’essai de Gérard Haddad, Le Complexe de Caïn qui vient à l’appui de la réflexion, de son besoin de comprendre ce qu’elle fait au château du Loup, son roman « algérien » avec Hicham et Brahim, « les frères ennemis, l’un islamiste, l’autre démocrate ». Et Renaud Camus qui l’appelle, « ma chère consœur » : «  "Frérocité". Une des inventions de Lacan » :

« Le Grand Remplacement ou le monde selon Caïn, nous pourrions lui ajouter un sous-titre. Un Caïn déclinant, bien sûr – le déclin, votre rhétorique favorite – un vieillard hanté par le fantôme – les milliers de fantômes – de son frère mort.

Abel. Une histoire de frère tué, celle que j’ai racontée dans mon premier roman ».

La narratrice continue à s’interroger sur l’improbable de cette soirée qui a pourtant eu lieu. Elle cherche à comprendre la séduction que R. Camus exerce sur ceux qui le suivent : « Par quels stratagèmes obtenez-vous l’adhésion à votre conte, Camus ? Quels sont les trucs et astuces de vos spectacles ! » Comment retient-il les louveteaux de sa cour ?

Ce chapitre, essentiel à mes yeux pour comprendre le projet de la narratrice, se termine sur la citation de ce que R. Camus a écrit  dans son Journal sur cette soirée et sur sa présence. [Un prolongement à ajouter à Collateral, 25.09.26,  « Fraternité, frères ? Petit additif à l’histoire française de la fraternité »]

Les souvenirs autobiographiques vont prendre le pas sur la soirée elle-même dont il ne reste à raconter que la visite de « La tour de La Prisonnière » que deux louveteaux lui font faire, sans doute pour entretenir la peur qu’ils veulent susciter en elle et le retour, dans la nuit, raccompagnée à son hôtel, par l’un d’eux.

 

Du côté de la haine dont elle a été l’objet et la peur que cela peut engendrer, il y a sa scolarité au lycée Stanislas et son renvoi, un incident à Madrid dont elle est sortie indemne, sa tournée en Algérie pour son roman, son passage éphémère mais marquant, petite fille, de l’école primaire française à l’école primaire algérienne, la maison d’Alger et les grands-parents, figures de la tolérance et du respect des différences de l’autre.

Du côté des lectures qui soutiennent et aident à comprendre : le roman fantastique et gothique irlandais, Camilla de Sheridan Le Fanu et sa réflexion sur le vampirisme ; Les Désarrois de l’élève Törless de Robert Musil, un récit qui l’a beaucoup aidée lors de son renvoi de Stanislas ; Le Procès de Kafka.

 

Ces ruptures et ces peurs dans sa vie expliquent-elles son besoin de se confronter au Loup ? Les questions ont eu quelques réponses mais beaucoup reste en suspens :

  « Pourquoi suis-je venue à Plieux ? Pourquoi ai-je accepté ce que je savais par avance, une soirée seule dans la tanière, et qu’ai-je appris de  plus en vous côtoyant, en m’approchant à ce point de vous ? »

Et plus loin : « Suis-je allée à Plieux pour tout recoller ?" 

En lisant cette manière d’insérer sa peur toujours provoquée par une force qui n’accepte pas l’altérité, dans la peur que fait éprouver l’idéologie de l’extrême-droite dont Renaud Camus est un éminent représentant, l’essai d’Amina Damerdji m’a fait penser à celui de Beata Umubyeyi Mairesse [Collateral, 31 août 2026] qui a pu dépasser la « honte » de sa bâtardise en la « glissant dans quelque chose de plus grand », le sida en Afrique. Peut-être alors peut-on penser qu’Amina Damerdji rejoint « la solidarité des ébranlés » expression de Jan Patočka, « se mettre à la place de l’autre, dans sa peau, (…) son désir, (…) frissonnant de couleur humaine. C’est ce que nous approchons quand nous entendons une histoire qui nous déplace, mais qui ne peut advenir véritablement si nous repartons inchangés, que nous retournons à nos jugements ou à nos propres chagrins sans que ces derniers aient pu entrer en résonance avec ceux du conteur ou de l’héroïne. Jan Patočka a écrit que la solidarité des ébranlés s’édifie dans la persécution et l’incertitude. ».

Dans la gueule du loup devient par le récit d’une mise en présence comme épreuve de vérité, dépassement de la peur du Grand Méchant Loup. Car « le fascisme a un pied dans la porte ».

 



 

Amina  Damerdji, Dans la gueule du loup, Gallimard, octobre 2026, 112 pages, 15 euros

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