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Addie E. Citchens : Satire à fleur de peau (Les Révérentes)

Photo du rédacteur: Cécile Péronnet
Cécile Péronnet
il y a 1 heure
3 min de lecture


Addie E. Citchens © Britt Smith/Gallimard
Addie E. Citchens © Britt Smith/Gallimard

Le premier roman d’Addie E. Citchens, traduit par David Fauquemberg, s’ancre dans une ville fictive du Mississippi, Dominion, dont le nom annonce déjà ce qui suivra. Les premières pages donnent d’ailleurs le ton : l’histoire compilée de l’Église missionnaire baptiste des Sept Sceaux déborde d’anecdotes sarcastiques. Ici, les femmes se soumettent ; les hommes font plier ou rompent. Ici, le Verbe sert à justifier l’injustifiable ou peut-être simplement à le camoufler sous une épaisse couche d’hypocrisie. Mais ici, on se réfugie aussi sous sa couette quand on a l’impression que la tristesse nous aime un peu trop. Ici, on pleure l’éclatement d’une fratrie. Ici, on choisit l’amour pour échapper au monde.


À croire que j’aimais la tristesse – et peut-être qu’elle m’aimait aussi, et que c’était pour ça qu’elle arrêtait pas de me courir après, parce qu’à coup sûr, cette sensation lancinante, oppressante, aussi lourde qu’élastique, c’était celle que j’avais le plus éprouvé dans ma courte vie. 

L’autrice décrit la ville, mais surtout les chambres, les refuges qui auront en fait tout du piège, avec une acuité parfois étonnamment tendre. Loin de se contenter des tropes de la satire, elle s’attarde sur les odeurs, sur ce qui donne une couleur émotionnelle à un lieu, parvenant de fait à conférer une vraie épaisseur sensorielle aux Révérentes et à ses décors.


Il sentait le dehors, la pluie, et on aurait dit le tonnerre. Après, je suis restée couchée entre ses bras, souffrant délicieusement, à regarder les rayons de lune clignoter à  travers les pâles du ventilateur. Il aurait pu s’agir d’un lampadaire, mais un lampadaire n’aimerait-il pas mieux être un rayon de lune ? C’était ce genre de nuit. 

La communauté noire très pieuse que crée l’autrice s’organise autour du « Rév’ », Sabre Winfrey, figure quasi-divine que ses ouailles idolâtrent – en particulier ces dames. Son épouse, Priscilla, fait bonne figure et ignore depuis des années le papillonnage tout sauf discret de Sabre, se résigne à son rôle de servante et de mère aux petits soins. Si elle aime de tout son cœur leurs cinq fils et ne voit pas le mal qu’ils pourraient cacher en leur sein, ils couvent pourtant une diablerie, peut-être pire encore que celle de leur père. Quant à Diamond, la petite orpheline assise au fond de l’église, elle dévore des yeux le benjamin des Winfrey, Emanuel, alias Wonderboy. Elle se sent infiniment chanceuse qu’il l’ait choisie, elle – elle est l’élue.

Ces deux femmes se répondent chapitre après chapitre, chacune empruntant un chemin tout aussi sinueux mais bien différent vers la liberté. La voix de l’une sert donc de parfait contrepoint à celle de l’autre. L’amertume de Priscilla contredit la fraîcheur parsemée d’autant de nostalgie que d’optimisme de Diamond ; la pudibonderie de l’aînée souligne le désir contenu de l’adolescente ; la langue polissée de la « première dame » alcoolique met en lumière la langue parfois naïve et toujours à fleur de peau de la petite-amie. Et se glissant entre leur récit respectif, des extraits de sermons achevant de faire du « Rév’ » le Diable qui aurait pris forme humaine.

Ainsi, au-delà des faux semblants que dénonce Addie E. Citchens, de la violence tue qui gangrène ces communautés, des addictions qui apaisent sans jamais apaiser, des appétits masculins et de leur brutalité, elle parvient à conférer une vraie douceur à son texte, une mélancolie pleine de justesse – Diamond désarme le lecteur par l’authenticité de ses sentiments, par le chagrin dont elle est incapable de se défaire, même lorsque l’amour l’aveugle. La primo-romancière raconte des femmes qui se rebellent sans en avoir l’air et sans en avoir conscience, imprègne d’un féminisme aussi discret que tapageur son texte si cynique – et c’est ce mariage entre sensibilité et mordant qui fait des Révérentes un vrai cri du cœur.

 




 

Addie E. Citchens, Les Révérentes, traduit  de l’anglais (E.U.) par David Fauquemberg, Christian Bourgois « Littérature étrangère », 2026, 288 pages, 22 euros.

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