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Christelle Taraud : La fabrique des victimes, le pouvoir des agresseurs (Mais pourquoi elle est pas partie avant ? #contrôle coercitif : une mise au point vitale)

Photo du rédacteur: Simona Crippa
Simona Crippa
il y a 21 minutes
9 min de lecture


Christelle Taraud (c) Capture d'écran/DR
Christelle Taraud (c) Capture d'écran/DR



« Mais pourquoi elle est pas partie avant ? » La question revient comme une rumeur sourde, lancinante, à chaque fois qu’une femme est tuée par son conjoint ou son ex-compagnon. Elle se veut relever du bon sens — je l’ai malheureusement souvent entendue — elle est pourtant l’un des mécanismes les plus tenaces de la culpabilisation des victimes. Comme si partir était toujours possible, comme si les violences n’avaient pas précisément pour effet de rendre ce départ de plus en plus difficile, voire impossible, comme si la responsabilité de la mort pouvait se déplacer de celui qui tue vers celle qui n’a pas réussi à s’échapper.

Avec Mais pourquoi elle est pas partie avant ? #contrôle coercitif : une mise au point vitale, publié aux éditions La Meute, Christelle Taraud s’attaque frontalement à cette question qui n’en est pas une et nous offre un livre indispensable, un véritable vade-mecum dont la première page donne tous les numéros utiles aux femmes victimes de violences féminicides : à garder donc dans sa poche comme un petit livre rouge féministe, un manuel de résistance contre le patriarcat et les violences qu’il autorise.

Profondément déculpabilisant, cet essai est absolument nécessaire à toutes et tous pour comprendre les mécanismes de l’emprise et les raisons pour lesquelles il est si difficile de partir. Car les partenaires violents ne se contentent pas de frapper ou de menacer, ils organisent un contrôle de tous les instants, une prise de pouvoir progressive sur la vie, les relations, les déplacements, les pensées des femmes. Cela s’appelle « contrôle coercitif », un concept forgé par le sociologue américain Evan Stark[1] qui permet précisément de nommer ce système que Christelle Taraud inscrit dans le « continuum féminicidaire »[2]. Ce continuum permet de penser les violences non comme des faits isolés, mais comme un ensemble de pratiques, de rapports de domination et de processus de destruction qui rendent les féminicides possibles. « Véritable forme de terrorisme intime », le contrôle coercitif, rappelle Taraud, était « présent dans 84 % des 245 000 plaintes pour violences par un partenaire proche déposées en France en 2022 ». Un chiffre vertigineux, qui révèle à lui seul combien cet agissement dévastateur est loin d’être marginal et constitue au contraire une dimension centrale des violences conjugales. Fondé sur des comportements oppressifs que les privilèges masculins et les normes de genre fortement ancrées dans la société contribuent à légitimer, le contrôle coercitif demeure largement invisibilisé, y compris aux yeux de certains professionnels.

Divisé en neuf chapitres particulièrement instructifs, cet essai bref et fulgurant multiplie les exemples concrets et les références théoriques, historiques et politiques, des références particulièrement bienvenues car elles nous permettent non seulement de comprendre les différents fonctionnements de domination à l’œuvre, mais aussi de nous les approprier afin de les remobiliser, dans nos discussions, nos analyses et nos luttes. Les cas rapportés ne sont pas de simples illustrations destinées à rendre le propos plus accessible, ils donnent à voir les rouages d’un système et la manière dont celui-ci peut conduire à la destruction d’une femme et plus largement, du genre. Car c’est bien la « haine des femmes » qui est à la source des féminicides dont la majorité sont commis par des proches : maris, fiancés, compagnons ou ex-partenaires. Bien souvent, ces mort(e)s sont annoncées par des violences quotidiennes, des menaces, des stratégies d’isolement et des conduites de domination qui s’intensifient. Taraud rappelle qu’il ne s’agit ni d’« un coup de sang ni d’un drame de la passion », le féminicide est « un crime froid, chirurgical, programmé bien longtemps avant la mort physique de la victime ».

Les femmes sont en effet d’abord enfermées dans des cages, dans des prisons dont les barreaux sont parfois invisibles, mais qui n’en sont pas moins réels, un enfermement qui s’inscrit aussi dans une éducation familiale et sociétale mis en place depuis des millénaires, faisant des femmes des êtres domestiquées, silencieux et obéissants. Le contrôle coercitif est dès lors assez facile à imposer, puisqu’il « prend racine dans [ce] très vieux dispositif de force : le patriarcat ». Visant une véritable fabrique de la « dépersonnalisation », le contrôle coercitif amène les femmes à perdre l’estime d’elles-mêmes, leur autonomie, leur capacité à agir et à résister, jusqu’à ne plus parvenir à imaginer une vie hors de l’emprise.

Et aucune femme n’est à l’abri de cette emprise, aucune classe sociale n’est épargnée. Le livre nous ramène ainsi à Georges Simenon, qui terrorisait son épouse, Denyse Simenon-Ouimet. Celle-ci parviendra à se libérer du célèbre auteur de polars en se séparant de lui, avant de témoigner de cette expérience traumatisante dans Un oiseau pour le chat, publié en 1978. Elle y rapporte notamment cette phrase glaçante que Simenon lui adressait : « J’ai le droit de te battre et de te tuer ». Christelle Taraud reprend le titre de ce livre pour l’un des chapitres de son essai, un choix qui fait ainsi entrer en résonance deux récits séparés par le temps, mais reliés par la nécessité de nommer les violences conjugales et de briser le silence qui les entoure. Le témoignage de Denyse Simenon-Ouimet rappelle que derrière les figures publiques les plus admirées peuvent se dissimuler des rapports de domination et d’effroi.

Je me souviens aussitôt de la scène de la trappe dans le récit de Judith Godrèche, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux (2026). Pour parler à un ami, la jeune fille doit cacher son téléphone sous les draps, tandis que Benoît Jacquot, installé à l’étage supérieur, écoute la conversation à l’autre bout du fil puis décide de descendre l’intimider et la menacer en ouvrant la trappe qui sépare les deux espaces de vie. Un espace pour l’oiseau, un espace pour le chat qui surveille et terrorise sa proie.

La stratégie de l’agresseur repose en effet sur la peur. L’isolement, partiel ou total, des amis, de la famille et des collègues prive les femmes de leurs soutiens et nourrit une dépendance affective toujours plus forte. L’agresseur devient progressivement le centre d’un univers qu’il a lui-même contribué à refermer sur sa victime. C’est ainsi que se construit l’impossibilité de partir, ou du moins l’extrême difficulté à le faire. Mais pourquoi elle est pas partie avant ?  nous invite à renverser la question : plutôt que de se demander pourquoi une femme n’est pas partie, demandons-nous ce que son agresseur a mis en place pour l’en empêcher.

L’exemple de Kristina Rády, qui s’est suicidée après avoir dénoncé les violences que lui faisait subir Bertrand Cantat, est également essentiel pour penser la continuité de ces violences. Dans un long message de sept minutes et trente-trois secondes adressé à ses parents, elle évoque les violences endurées. Bertrand Cantat avait déjà tué Marie Trintignant. Il commet un deuxième féminicide en poussant Kristina Rády à la mort. Après sa condamnation, Cantat a continué à exercer des violences, tandis que la parole de Rády n’a pas été entendue. Celle qui, lors du procès de Marie Trintignant avait témoigné en sa faveur en affirmant qu’il n’avait jamais été violent envers elle, se retrouve à son tour confrontée au contrôle coercitif, sans parvenir à faire entendre sa détresse.

Le cas de Gisèle Pelicot s’inscrit lui aussi dans ce « continuum féminicidaire », puisque Dominique Pelicot a bien tenté « de tuer, de re-tuer et de sur-tuer son ex-épouse » écrit Taraud. La volonté de destruction qui traverse les violences infligées à cette femme va en effet bien au-delà des viols répétés : Dominique Pelicot avait organisé une entreprise systématique de dépossession et d’anéantissement de son épouse, en la soumettant chimiquement, à son insu, par l’administration de médicaments, et en la livrant à des hommes qu’il invitait à la violer. À cette mise en danger de son intégrité physique et psychique s’ajoutent les rapports sexuels non protégés, notamment ceux imposés à plusieurs reprises par l’un des accusés, séropositif depuis longtemps, ainsi que la contamination à d’autres virus rapportée dans cette affaire. Autant de violences qui participent d’une même volonté : disposer du corps de son épouse sans son consentement, l’exposer à des risques sanitaires et travailler méthodiquement à sa mort.

La défaillance du système de protection des femmes est totale car, malgré les dispositifs d’aide existants : téléphone grave danger, ordonnance de protection, éloignement forcé ou interdiction de contact avec la victime, les femmes continuent à être tuées. Ce qui est arrivé à Laetitia Schmitt en constitue une preuve glaçante, elle active son téléphone grave danger à 10 h 10, le matin du drame, sept minutes plus tard, les gendarmes arrivent à son domicile, mais le féminicidaire a déjà pris la fuite. Lardée de coups de couteau, Laetitia Schmitt décède à l’hôpital. Le même sort atroce attend Chahinez Daoud : son mari lui tire d’abord dans les jambes pour l’empêcher de fuir, avant de l’asperger d’essence et de la brûler vive. Condamnée à assister à sa propre mise à mort, Chahinez Daoud est confrontée à chaque instant aux ultimes violences subies. Ces crimes ne cessent de révéler l’insuffisance des dispositifs de protection dès lors qu’ils ne parviennent pas à mettre les victimes à l’abri de leurs agresseurs.

Mais le féminicide n’arrive pas seul. Christelle Taraud explique aussi que dans le cerveau du bourreau il y a une autre manière de tuer les femmes, c’est de recourir au « féminicide vicariant » qui consiste à tuer physiquement l’enfant pour tuer symboliquement, socialement et psychiquement la mère. Cette violence peut aller jusqu’à planter « une graine de mort » susceptible de s’épanouir un jour en suicide forcé. C’est ce que souhaite Lucile C., dont le mari, un gendarme, assassine les trois filles. « Je voulais juste t’entendre hurler », lui lance-t-il avant de retourner son arme contre lui. Face à l’horreur, elle supplie : « Tuez-moi, car il ne me reste plus rien. »

Du contrôle coercitif au féminicide vicariant, c’est toujours la terreur exercée par le « tortionnaire » qui poursuit son œuvre. Une terreur qui peut pousser les femmes à toute sorte d’autodestruction : prendre des cachets, foncer contre un mur en voiture, sauter d’un pont... La violence ne s’arrête donc pas aux coups, aux menaces ou à l’enfermement, elle peut conduire les victimes à retourner contre elles-mêmes l’annihilation méthodiquement organisée par leur bourreau.

Mais pourquoi elle est pas partie avant ? #contrôle coercitif : une mise au point vitale apprend à regarder autrement. À celles et ceux qui doutent encore de l’ampleur des violences faites aux femmes, qui n’y voient que des drames singuliers ou des tragédies sans lendemain, ce livre donne des raisons de ne plus détourner les yeux. Comprendre le contrôle coercitif, c’est apprendre à reconnaître ce qui se dissimule dans les gestes, les paroles, les silences et les emprises ; c’est relier les violences plutôt que les isoler, restituer leur continuité plutôt que les réduire à des incidents ; c’est refuser que les féminicides soient relégués au rang de fatalités. C’est, enfin, se donner les moyens de contester les discours qui minimisent, banalisent ou excusent les violences, et qui font trop souvent peser sur les femmes le poids de ce qu’elles ont subi.

Mais pourquoi elle est pas partie avant ? #contrôle coercitif : une mise au point vitale, rappelle tout au long que les femmes ne sont jamais responsables des violences qu’elles subissent, ni de l’emprise qui les empêche de s’en extraire. La responsabilité est collective, celle de l’État est immense. Quand les alertes restent sans effet et que les dispositifs de protection échouent à empêcher des féminicides, il ne suffit plus de déplorer les drames, il faut des moyens, des services formés, une protection effective et une politique publique à la hauteur des violences. C’est tout l’enjeu d’une loi intégrale : sortir du traitement fragmentaire des VSS pour agir sur l’ensemble de leurs mécanismes, de la prévention à la protection des victimes. L’exemple espagnol montre qu’une politique globale est possible, même si elle ne suffit pas à faire disparaître les féminicides. La question est bien sûr de comprendre pourquoi les femmes ne partent pas, mais aussi de savoir ce que l’État met réellement en œuvre pour qu’elles puissent partir sans risquer leur vie et pour que les générations futures n’aient plus à vivre sous cette menace.

La réponse ne peut se limiter à réparer, protéger et punir : elle doit s’attaquer aux racines de la domination masculine, là où se façonnent, se perpétuent et se transmettent les imaginaires. Car c’est dès l’éducation que se joue la possibilité d’un autre monde. Dès la petite enfance, il faut cesser d’enfermer les filles et les garçons dans des rôles assignés, déconstruire les stéréotypes de genre, apprendre l’égalité, le respect du consentement et le refus de toute relation fondée sur l’emprise et la domination. On ne fera pas durablement reculer les violences masculines sans transformer les représentations qui les rendent possibles, les légitiment ou les banalisent. Cela suppose aussi de faire advenir une véritable conscience de la liberté réciproque des individus, femmes et hommes, dont Simone de Beauvoir avait déjà posé les fondements, notamment dans le chapitre « Mythes » du Deuxième Sexe.

Il faut bien sûr mettre les femmes à l’abri des violences masculines, mais il faut surtout défaire le monde qui les rend possible.







Christelle Taraud, Mais pourquoi elle est pas partie avant ? #contrôle coercitif : une mise au point vitale, Paris, La Meute « Permis de déconstruire », octobre 2026, 96 pages, 11,50 euros



Notes :

[1] Evan Starck, Coercive Control. How Men Entrap Women in Personal Lives, New York, Oxford University Press, [2007] 2023.

[2] « Continuum féminicidaire » est une notion que Christelle Taraud a élaborée et développée dans Féminicides. Une histoire mondiale, Paris, La Découverte, 2022.

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