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Aïda N’Diaye : « L'absence de honte du pouvoir néo-libéral repose sur une croyance dans l’idéologie du mérite » (La Honte)

Photo du rédacteur: Johan Faerber
Johan Faerber
il y a 10 minutes
17 min de lecture

Aïda N'Diaye (c) Audoin Desforges/Flammarion
Aïda N'Diaye (c) Audoin Desforges/Flammarion



Avec La Honte qui paraît chez Autrement dans la collection "Les Grands mots", Aïda N'Diaye signe l'un des essais majeurs de cette année. Un grand et fort texte sensible où la philosophe et productrice à France Culture choisit d'interroger ce sentiment en sondant sa mécanique et sa fabrique d'indicible et de silence. Emotion purement négative, la honte est ce qui retranche socialement mais devient aussi le ferment d'une liberté possible et d'une conquête possible questionnant notre rapport au sensible mais aussi aux enjeux sociaux. Un questionnement sur la honte, notamment à l'heure des soulèvements lycéens et des mouvements sociaux contre le pouvoir néolibéral historiques que nous vivons, que Collateral ne pouvait manquer en partant à la rencontre de l'essayiste.




Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre si fort et remarquable essai qui vient de paraître chez Autrement, dans la collection « Les Grands Mots », La Honte : quand le regard de l’autre nous façonne. Comment est né votre souhait de consacrer une si riche réflexion à la honte dont vous avancez d’emblée qu’elle « veut dire le secret, l’indicible et le silence ensuite » ? Y a-t-il eu un événement singulier ou bien une lecture particulière qui a déclenché en vous le désir de sonder la honte dont vous écrivez encore qu’elle est « ce qui doit me retenir et me guider sur le chemin de la vertu et du bien » ? Vous évoquez d’emblée le souvenir de lecture du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand comme point de départ de votre travail : qu’en est-il ? Enfin, si votre propos est ponctué de réflexions en épigraphe de Descartes ou encore Sartre, l’épigraphe d’ouverture donne à entendre Nietzche dans Le Gai savoir qui affirme notamment que « le sceau de l’acquisition de la liberté », c’est « Ne plus avoir honte de soi-même » : pourquoi avoir mis en avant ces aphorismes ? Que suggèrent-ils pour vous de votre projet ?


La genèse du projet s’est déroulée en plusieurs moments. D’abord, il m’a semblé nécessaire de me pencher sur cet affect tout simplement car il m’est très familier. Comme je le dis au tout début du livre, on n’écrit pas sur la honte par hasard - cela suppose de la connaître, de la vivre ou l’avoir vécue. Le point de départ est donc mon expérience intime de la honte, dont j’ai rapidement constaté qu’elle ne venait pas d’un événement traumatique unique qui expliquerait que je l’éprouve de manière massive, mais plutôt d’une sédimentation de “petites” occasions dont je dessine un parcours dans le livre. 

Ensuite, en commençant à réfléchir sur ce sujet, deux choses m’ont frappée. La première, c’est que cet affect me paraît relativement “sous-traité” par la philosophie classique qui l’aborde sous un angle plutôt moral, faisant de la honte l’affect nécessaire à la retenue, sur laquelle se fondent les normes qui prétendent réguler nos vies communes. J’y consacre une grande part du premier moment de l’ouvrage, car il me semble que c’est une hypothèse qu’il faut prendre au sérieux. Mais ma conclusion est que l’idée selon laquelle la honte pourrait jouer un rôle bénéfique d’un point de vue moral est plutôt invalidée pour plusieurs raisons. La principale de ces raisons est peut-être, simplement, que la honte me paraît trop destructrice pour que nous lui confions un rôle d’édification ou d’éducation éthiques. C’est ce que suggère le fait que nous ne souhaitons pas que nos enfants aient honte - alors que si elle pouvait jouer ce rôle d’aiguillon éthique, cela pourrait être désirable. 

La deuxième chose qui m’a frappée en me penchant sur le sujet, c’est que la honte traversait aussi beaucoup des sujets sur lesquels j’ai travaillé pour mes précédents ouvrages, notamment la question du genre et celle du mérite, deux questions que j’explore d’ailleurs dans le livre. A ces éléments, s’est ajoutée l’irruption d’un slogan, “que la honte change de camp” au moment du procès des viols dits de Mazan, qui s’est tenu pendant la rédaction de mon texte. La puissance fédératrice de ce slogan l’a propulsé sur le devant de la scène, dans l’espace et les débats publics et a énormément nourri ma réflexion. J’ai lu la plupart des essais qui ont paru sur le sujet, y compris et notamment celui de Gisèle Pélicot, Et la joie de vivre, et le chemin que dessine cette femme vers une forme de libération de la honte m’a frappée tant ce retournement avait finalement quelque chose d’authentiquement extraordinaire.

J’ouvre le livre sur Cyrano de Bergerac (ce qui peut sembler surprenant) car, comme je le dis, c’est l’une des œuvres qui a marqué mon enfance et mon adolescence, que je n’ai eu de cesse de relire. Au fur et à mesure de ces lectures, et en approfondissant mes recherches sur la honte, il m’est apparu de manière de plus en plus limpide que Cyrano n’est pas que ce héros du pouvoir de la parole et du panache qu’on en fait souvent. Au contraire, il est condamné à une certaine impuissance, illustrée par exemple par la scène du balcon car, si efficace que soit son verbe pour séduire Roxane et l’amener à accepter un baiser, c’est Christian qui rejoint Roxane pour en jouir. La honte de Cyrano à l’endroit de sa laideur, la honte de Christian à l’égard de sa bêtise, empêchent les deux personnages (et Roxane et le lecteur ou la lectrice avec eux) de réellement vivre cet amour qu’aucun des deux hommes ne pourra véritablement réaliser. La pièce déploie ainsi de nombreux aspects de la honte, et notamment l’impuissance et la dissimulation. Il m’a donc semblé que ce n’était sans doute pas un hasard si j’avais été si sensible à ce personnage et cette tragédie ! Comme moi, Cyrano est marqué par la honte.

Enfin, j’ai placé la citation de Nietzsche en exergue de mon texte car, dans son génie, Nietzsche parvient à y condenser en trois aphorismes les différentes dimensions que j’ai essayé de donner à la honte dans le livre, notamment le refus de ce que la honte pourrait avoir de positif sur le plan moral, pour ne l’aborder au contraire que comme ce qui nous pèse, et que nous nous devons donc d’épargner à autrui tout en nous efforçant de nous en libérer nous-mêmes.




Pour en venir au cœur de votre propos, La Honte se distingue en renouvelant profondément l’approche même de ce sentiment. S’inscrivant dans la déjà pourtant riche histoire des sensibilités, votre réflexion se singularise par le double mouvement politique qu’elle distingue à l’œuvre dans la honte. Pour vous, la honte s’appréhende, en premier lieu, comme une émotion purement négative, celle qui porte socialement le stigmate et coupe la parole. Vous évoquez la honte comme ce qui ouvre le sujet à « un ethos de la gêne », à ce qui ne cesse, dites-vous encore, de « me remettre à ma place » et ne pas me faire sortir de ma place. Politiquement, la honte constitue une assignation des minorités à ne pas bouger de leur place infériorisée : c’est le sentiment que produit la domination sur des corps sociaux dominés, « un stigmate injuste et destructeur », écrivez-vous. En quoi la honte s’impose selon vous comme un outil de répression ou de contrôle social ? Est-ce que c’est ce qui explique que, par exemple, les fascistes n’ont jamais honte ou des mouvements d’extrême bourgeoisie comme le macronisme n’ont honte de rien ? A vous suivre, la honte n’est pas un affect qu’éprouve le gouvernement macroniste lorsqu’il éborgne ou étrangle des lycéennes ?


La honte est une émotion universelle et j’ai été frappée, lorsque j’ai été amenée à dire que je travaillais sur ce sujet, d’à quel point celles et ceux auprès de qui je m’en ouvrais réagissaient immédiatement à l’évocation de cette émotion qui leur était manifestement également familière. Toutefois, j’ai voulu m’intéresser davantage aux hontes qu’éprouvent les individus qui occupent des positions minoritaires et de ce point de vue là en effet il me semble que la honte est plus spécifiquement encore l’affect des franges de la société qui sont exposées à une forme de domination, d’exclusion ou de discrimination.

Ce qui m’intéresse, ce qui à vrai dire me fascine, c’est à quel point nos subjectivités sont construites et transformées par notre environnement et plus particulièrement les images qui reflètent l’ordre social dans lequel nous évoluons. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi de désigner la honte comme un affect au sens où Spinoza l’entend et le définit car, précisément chez Spinoza, les affects sont caractérisés comme les modifications de notre état par les événements qui nous entourent, nous traversent et agissent sur nous. La honte naît donc de ce que le regard de l’autre me signifie de ma position sociale, par son mépris ou son assignation à une place, une race, un genre, etc. Mais au-delà et sans même que la présence effective de l’autre ne soit nécessaire, elle naîtra également de ce que ces images, qui véhiculent des normes, structurent les espaces sociaux et le divisent entre celles et ceux qui sont du bon côté de la norme et les autres, qui sont amenés à en éprouver de la honte de cet écart à la norme. Il me semble donc que la honte est véritablement l’affect qui correspond, en nous, à cet ordre social qui distribue et hiérarchise les positions. C’est, en quelque sorte, l’affect qui vient de l’intériorisation de l’ordre social et permet ainsi de me maintenir ou me remettre à ma place. Comme la violence symbolique, elle permet d’entretenir la domination en conduisant les dominé.e.s à la devancer. En cela, je propose de définir la honte, même s’il est difficile d’en avoir une définition générique tant ses manifestations sont diverses, comme un affect du déplacement : avoir honte c’est, fondamentalement, ne pas se sentir à sa place.

Dans cette perspective, la question de la honte que les dominants seraient susceptibles d’éprouver se pose en effet. C’est une interrogation soulevée, par exemple, par Valérie Rey-Robert au moment du procès des viols dits de Mazan à l’égard du slogan que j’ai déjà évoqué. Selon elle, il n’y a pas grand sens à demander que “la honte change de camp” car elle ne peut, par définition, pas être prise par les dominants, en l’espèce les agresseurs. Christine Angot ne dit pas autre chose lorsqu’elle affirme que les victimes ne doivent pas cesser d’avoir honte car, malheureusement, les agresseurs n’en n’éprouvant aucune, il leur revient de la porter pour marquer l’infraction que l’inceste constitue. Il y a donc le constat d’une certaine impossibilité à faire éprouver de la honte aux dominants.

En ce qui concerne les responsables politiques, il me semble que l’absence de honte dans l’usage de la violence, de la répression, d’une certaine forme de mensonge ressortit de deux mécanismes. Le premier, ce serait une absence totale de retour critique sur sa propre action. La honte, parce qu’elle suppose l’intériorisation du regard de l’autre, implique que je sois capable de me regarder comme de l’extérieur. Elle suppose, dans le fond, une faille fondamentale en moi, cette chute face au regard de l’autre sur moi dont parle Jean-Paul Sartre et qui me conduit à me regarder moi-même comme du dehors. Les pouvoirs autoritaires ou néo-libéraux se caractérisant par une certitude totale de leur absolue légitimité, il n’est pas surprenant qu’ils soient réfractaires à la honte, incapables qu’ils sont de se considérer eux-mêmes avec ce regard réflexif et critique. En ce qui concerne le pouvoir néo-libéral, j’ajouterais également que leur absence de honte repose sur une croyance dans l’idéologie du mérite, la profonde conviction que les individus sont pleinement responsables de leurs réussites et donc de leurs “échecs”, que cela justifie les inégalités qui n’ont dès lors plus rien d’injuste, et autorise tout le mépris et la violence qui s’abattent sur celles et ceux qui résistent à ces injustices ou les contestent. La honte naît également de ce mépris, de ce sentiment d’avoir failli dans la compétition que cette organisation sociale et politique implique, alors qu’il suffisait de traverser la rue pour trouver du travail…




Cependant, à ce premier mouvement politique, s’articule un second mouvement encore plus puissamment politique dans votre analyse de la honte. Si elle se présente tout d’abord comme une émotion, la honte reçoit rapidement une définition héritée de Spinoza : vous faites de la honte un affect car, dites-vous, « je préfère le terme spinoziste d’« affect », qui désigne toutes les modifications physiques et mentales de mon état, de ma personne, de mon esprit aussi bien que mon corps, au gré des événements qui m’entourent et me traversent. » Diminuant comme la tristesse la puissance d’agir, la honte se métamorphose cependant peu à peu au cours de votre essai en une puissance positive qui produit un renversement d’une position passive où l’on subit la honte à une position active de retournement du stigmate. La honte doit-elle aussi se concevoir comme une puissance d’agir : une force politique au sens de la condition de la possibilité d’une lutte, d’une puissance de réaction et de transformation ? Comment retourner une situation de domination avec la lutte ?


J’essaie d’étudier en effet ce qui peut se jouer au-delà de ce premier temps, ce premier mouvement de la honte qui nous écrase et, en effet, comme le dit Spinoza, diminue notre être, nous pousse à nous taire, nous retirer, nous cacher, en un mot nous effacer. Comme le dit Günther Anders, de ce point de vue là, la honte est d’abord l’affect de l’impuissance ou de l’inaction. Elle est honte de ce que je n’ai pas fait plus encore que honte de ce que j’ai fait. Elle naît de ce que j’ai le sentiment de ma fondamentale faiblesse face à un réel qui me roule dessus. A partir de là en effet, on voit toute la difficulté qu’il peut y avoir à retourner le stigmate, c’est-à-dire à exposer clairement au-dehors ce qui me faisait honte pour désamorcer la possibilité même qu’on essaie de m’en faire rougir. C’est le geste des “prides” ou celui de Cyrano dans la célèbre tirade du nez qui, précisément, coupe court à la tentative d’humiliation de celui qui prétendait se moquer de sa protubérance. En déclamant cette tirade, en affichant lui-même la difformité que représente ce nez, Cyrano empêche toute insulte ou toute moquerie. Retourner le stigmate apparaît donc comme la seule ou à tout le moins la meilleure issue pour sortir de la honte. Il me semble toutefois qu’il faut manier cette idée avec nuance.

Je ne voudrais pas laisser entendre que ce retournement soit toujours simple ou fructueux. Il peut au contraire s’avérer très coûteux. Comme je le souligne dans le livre, si je m’aventure seul, seule sur cette voie en affichant fièrement mon genre, ma couleur de peau, ma sexualité, je m’expose à des discriminations voire des violences (transphobes, racistes, homophobes, sexistes, etc.) qui ne me permettront certainement pas de sortir de la honte. Si le retournement du stigmate peut fonctionner, cela ne peut se faire que dans certaines conditions. C’est sans doute en cela que le propos devient également politique puisque ces conditions nécessitent précisément l’appartenance à des communautés de lutte, militantes ou d’amour et de soin, au sein desquels il sera possible de partager nos hontes, de les dire, et donc d’envisager d’en sortir. On le voit, cela est donc un processus qui prend un certain temps et n’est efficace que dans un certain contexte.

Cette perspective du retournement du stigmate soulève une autre question : la seule issue est-elle de transformer la honte en fierté ? Sortir de la honte, cela signifie-t-il nécessairement parvenir à exhiber fièrement ce qui nous faisait honte ? Formulé ainsi, il me semble que l’on voit que ce problème peut recevoir d’autres solutions. En effet, si j’ai honte de mon poids, par exemple, je peux vouloir mettre un terme à cette honte sans être spécialement fière de mon poids pour autant. Ce sont dans le fond deux choses nettement différentes. J’ai donc essayé d’explorer ce que cela peut impliquer, notamment dans la pensée queer qui offre de nombreuses analyses à ce sujet. La condamnation de la honte car elle serait synonyme de dissimulation, conduirait à cacher, tromper prend alors une autre dimension. Derrière le voile que la honte nous amène à ériger pour nous dissimuler, se dessine un espace de liberté, de créativité, de lutte qui permet d’envisager une autre manière de se dégager du poids de la honte. C’est ce qu’étudie par exemple la penseuse queer Eve Kosofsky Sedgwick chez Proust ou Henry James. De la même manière, en réalité, dans le cas de la question raciale, derrière la ligne de couleur qui sépare les Blanc.he.s et les Noir.e.s sous la ségrégation s’organise un espace de lutte et de liberté, qu’analysent par exemple bell hooks ou Percival Everett dans son dernier roman James. Paradoxalement, on pourrait alors presque dire qu’échapper à la honte n’implique plus de la retourner en fierté mais au contraire de s’y enfoncer, ce que propose Jean Genet par exemple.




Ce qui frappe également dans votre réflexion sur la honte, c’est combien cet affect à l’indéniable puissance politique doit être appréhendé comme le ciment social de ce que vous nommez encore la « communauté silencieuse » tant, dites-vous encore, « même si la honte est un rapport à soi, il est impossible de la penser sans faire intervenir le souci de l’autre. » Diriez-vous ainsi que la honte est une didactique, parfois violente, de la vie en communauté, une manière, parfois humiliante, de construire le négatif d’un vivre ensemble indispensable au fonctionnement de toute société ? Vous écrivez ainsi : « Nous, et c’est bien d’un nous collectif qu’il s’agit, avons besoin de la honte comme d’une boussole éthique face aux désordres du monde, non pour chacun individuellement… mais pour nous-mêmes collectivement. » Est-ce dans ce même sens qu’il s’agit d’entendre la honte ? En ce sens, la honte est-elle finalement le seul et unique sentiment universel qui traverse chacune et chacun ? 


Je crois qu’il y a deux pistes distinctes. J’interroge cette possibilité de faire de la honte un vecteur d’éducation. Proche de la pudeur, elle serait ce qui nous permet de ressentir qu’une limite a été franchie, ce qui doit nous retenir lorsque nous nous apprêtons nous-mêmes à attenter à la pudeur de l’autre, ou ce qui doit nous aiguiller vers une meilleure version de nous-mêmes, plus adéquate à nos valeurs et principes. Chez Platon, chez Aristote, la honte joue ce rôle : elle est, d’une certaine manière, cette décence qui nous retient et qui serait en effet nécessaire pour faire société car grâce à elle les normes morales indispensables pour unir une communauté politique peuvent être transmises. Mais à partir notamment du roman La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne (1850), j’analyse la pertinence ou l’efficacité de cette piste : est-il réellement possible de transmettre de quoi souder les membres d’une même société par la honte ? Pour répondre rapidement, et comme le montre le roman qui voit une femme adultère condamnée à porter indéfiniment cette lettre écarlate, ce “A” marque indélébile et visible par toutes et tous de son atteinte à la morale, ce que ces processus produisent c’est surtout la cohésion d’une majorité au détriment d’une minorité stigmatisée comme moralement condamnable. L’humiliation n’est jamais loin et il devient alors difficile de soutenir que la honte serait vertueuse. C’est peut-être d’autant plus le cas que la honte, si universelle soit elle et je crois en effet qu’elle l’est, isole. Par définition, je ne peux pas dire ce dont j’ai honte : c’est le sens même de cette émotion. Avoir honte, c’est donc être séparé des autres par cette impossibilité de l’exprimer. Lorsque je parle d’une “communauté silencieuse”, j’évoque donc une communauté d'individus qui sont séparés les uns des autres par ce silence. La honte semble être considérée comme particulièrement universelle ce qui est paradoxal car toutes les émotions le sont. Pourquoi le serait-elle plus que la tristesse, la joie ou la peur par exemple ? L’hypothèse que j’émets c’est qu’elle paraît plus universelle précisément car elle isole. Enfermée dans ma propre honte, je suppose qu’il en va de même pour toutes et tous derrière le silence de leur solitude.

Mais si la honte me paraît individuellement délétère et destructrice, d’un point de vue collectif les choses sont un peu différentes. La particularité de la honte, qui la distingue notamment de la culpabilité, réside dans la possibilité de porter une honte pour quelque chose que nous n’avons pas fait. Elle est omniprésente ces dernières semaines : nous avons honte de la répression policière qui mutile la jeunesse dans le même temps que le Président de la République exprime sa honte face aux violences du 17 octobre et dans le même temps que plusieurs avocats et juristes expriment leur honte de l’état de nos prisons, etc. Quel sens et quelle fonction pouvons-nous accorder à cette honte ? Je pars des analyses de Günther Anders, philosophe allemand qui est l’un de ceux à s’être particulièrement intéressé à la honte et qui se caractérise également par son engagement constant et réel dans les luttes politiques de son temps, notamment contre le nucléaire. Chez Anders, la honte peut donc jouer un rôle véritablement mobilisateur : elle est invitation à l’action par le constat de notre passivité. Elle est le constat que nous n’avons rien fait, ou pas suffisamment, pour empêcher les catastrophes et désastres auxquels nous assistons et face auxquels nous ne sommes, en réalité, pas impuissants. Collectivement, elle devient donc fructueuse et mobilisatrice, une véritable invitation à l’action et à la révolte.




Enfin ma dernière question voudrait porter sur la dimension personnelle que vous donnez à votre réflexion. De fait, La Honte peut se lire comme une manière d’autobiographie à contre-jour puisque le texte répond d’une composition bipartite : en regard de la réflexion qui s’ouvre en belle page, chaque section se voit accompagnée d’un épisode biographique placé en regarde et en épigraphe, propos rapportés et anecdotes vécues qui forment scansion d’expérience : « La fois où il m’a demandé quelle était ma plus grande honte. / J’ai menti. / Evidemment. » Diriez-vous ainsi que se nourrissant de votre biographie votre réflexion votre réflexion se fait intime car, avancez-vous, « la honte est indissociable du mépris de soi » et que questionner la honte c’est chercher une manière d’être tout à fait soi ? Plus largement, ce croisement continu de l’intime et de l’intellectuel pourrait-il faire s’apparenter La Honte à ce que l’on désigne désormais sous l’appellation « auto-théorie » au sens où, dites-vous, « Mais n’en avons-nous pas toutes et tous des hontes à raconter ? » Une auto-théorie qui, plus largement, donne au texte sa forme de définitions de la honte par cercles concentriques comme s’il s’agissait d’une reformulation permanente pour un sentiment protéiforme. En ce sens, diriez-vous que votre texte répond d’une vaste épanorthose, toujours en redéfinition ? Enfin, votre texte regarde aussi du côté de la littérature tant votre propos puise sa dynamique et ses exemples dans des œuvres variées comme Hervé Guibert, Cyrano de Bergerac, Maupassant, Adèle Yon ou encore Annie Ernaux. En quoi la littérature se fait la boussole de votre pensée ? 


J’ai nourri le texte de mes expériences personnelles, toutes les “fois” où l’on m’a fait honte, où j’ai éprouvé de la honte, des hontes plus ou moins grandes, parce que je ne me voyais pas parler de la honte sans mettre les pieds dans le plat si je puis dire. La honte isole et silencie. Dès lors, je ne vois honnêtement pas comment la penser sans faire ce pas vers le lecteur et la lectrice qui repose sur une forme de dévoilement. A travers l’évocation de ces expériences personnelles, je vois surtout un moyen d’indiquer que je ne parle pas depuis une position de surplomb un peu théorique et abstraite, mais bien depuis la honte. Cela permet de proposer une approche qu’on peut qualifier de phénoménologique, c’est-à-dire que j’essaie d’être au plus près de l’expérience vécue de la honte pour déplier toutes les strates qu’elle contient. Il y aurait eu une contradiction à décrire ce que la honte peut avoir de destructeur par le silence qu’elle impose sans tenter, au moins un peu, d’en sortir et de le briser. Même si, bien évidemment, je ne dis pas tout !

Ensuite, il est vrai que, comme je l’évoque dans d’autres passages du livre, s’enfoncer dans sa propre honte produit un discours de vérité. Ce n’est pas tant que cela nous permettrait d’être authentiques. Je ne crois de toute façon pas vraiment à ce discours de l’authenticité tant nos identités sont plurielles et fluctuantes. De plus, chercher un discours de vérité derrière le masque de la honte reviendrait à porter un jugement moral dépréciatif sur la honte qui serait la source d’une sorte de corruption morale : elle deviendrait condamnable parce qu’elle conduirait les individus qui l’éprouvent à mentir ou tricher pour la cacher. Or énoncer les choses ainsi ne permet pas de voir ce que la honte contient de ressources créatrices par les espaces à l’abri des regards qu’elle libère. En revanche, exposer sa honte ou la creuser produit une certaine vérité de notre position sociale. Ce que l’exploration de ma honte produit comme connaissance de soi, ce sont les endroits où il est possible de me faire honte, c’est-à-dire les endroits qui sont marqués par un certain écart à la norme.

Le parcours que propose le livre explore différentes dimensions de la honte, j’y avance en effet par petites touches. La raison principale en est qu’il est difficile d’avoir une approche monolithique de la honte : elle traverse des situations si diverses, parfois diamétralement opposées et je n’ai pas voulu en aplatir l’analyse en mettant sur le même plan les petites hontes de Rousseau enfant et celle des victimes de viol ou de génocide. J’avance donc pas à pas, par touches successives car j’ai voulu nuancer systématiquement mon propos pour ne pas caricaturer ou dénaturer certaines hontes, certaines situations. C’est aussi le travail de la philosophie que d’essayer par “division” comme dirait Platon d’affiner l’analyse conceptuelle et c’est l’un des objectifs de ce livre. Il s’agissait pour moi en quelque sorte de tourner autour de la honte et de ce qui s’en approche ou ce qu’elle contient (la culpabilité, la pudeur, la gêne, la peur, la tristesse, la colère…) pour essayer de décrire au plus juste ce qu’elle signifie.

Même si je me positionne comme philosophe, il est vrai que le livre est très nourri par la littérature. Celle-ci me paraît massivement traversée par la honte, plus que la philosophie à dire vrai. Sans doute la honte constitue-t-elle un ressort dramatique puissant, par la tension qu’elle installe : peur de la révélation du secret honteux, exposition “spectaculaire” au regard lorsque le voile est levé. D’une manière générale, je ne sépare pas la philosophie de la littérature dans le sens où cette dernière offre sur tant de sujets la plus belle des manières d’illustrer les concepts philosophiques et de les penser dans toute leur incarnation. En ce qui concerne la honte, il est certain que cela est particulièrement vrai. Ces personnages que sont Cyrano, Boule de Suif, Hester (dans La lettre écarlate) ou Pecola (dans L’oeil le plus bleu de Toni Morrison) offrent de magnifiques visages de la honte dans ce qu’elle a de plus déchirant.






Aïda N'Diaye, La Honte : quand le regard de l'autre nous façonne, Autrement, "Les Grands Mots", septembre 2026, 285 pages, 20 euros






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