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Arta Seiti : L’ineffable d’un amour [im]possible (La Troisième nuit)

  • Photo du rédacteur: Christophe Solioz
    Christophe Solioz
  • il y a 2 heures
  • 3 min de lecture

Odilon Redon, L'œil au pavot, 1892, fusain sur papier chamois, 48,5 x 33 cm© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Gérard Blot
Odilon Redon, L'œil au pavot, 1892, fusain sur papier chamois, 48,5 x 33 cm© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Gérard Blot



 

L’ineffable laisse sans voix. Les mots manquent toujours pour dire l’absolu, le pur et le plein, mais aussi le manque. Le roman épistolaire enlevé d’Arta Seiti relève ce défi de belle façon. D’emblée, la narratrice nous accompagne dans les arcanes d’un amour [im]possible : « Dans ces pages, vous parcourrez les jardins de la mémoire. Lettres et confessions, fragments de nuits et de jours qui se répondent. Tableaux et couleurs prennent vie. Le passage du réel au fantastique, la métamorphose de l’absence en présence, de l’œil en regard, de la peinture en vie. »

 

Une écriture à fleur de peau restitue avec finesse la rencontre d’un peintre, « peintre des absences, des nuits suspendues et des yeux invisibles » et d’une fleuriste, « gardienne des jardins et des secrets de la terre. » Tous deux se retrouvent « dans le ballet suspendu d’une contrée erratique de créatures hautaines. Leurs monologues fortuits et amoureux formaient parfois un fil magique, les nouant, les entrelaçant. »

 

Sur fond de tromperies, de solitudes, de silences et de fuites, les lettres échangées restituent une lente approche que seule permet une écriture poétique aux plus près des émois. Si depuis la rupture qu’on imagine douloureuse, « envahi par la peur de la perdre », « peur de la plus jamais la revoir », le peintre se refuse de faire le premier pas au risque de la perdre à jamais, l’espace des mots permets de renouer le contact : « L’un et l’autre se trouvaient dans le ballet suspendu d’une contrée erratique de créatures hautaines. Leurs monologues fortuits et amoureux formaient parfois un fil magique, les nouant, les entrelaçant. »

 

Guidé par une narratrice explorant alternativement les deux points de vue, le lecteur voit défiler sur une bande de Moebius deux destinées. Lui, hurlant son désir : « Allume une chandelle, un briquet, ouvre les pages d’un livre que je t’ai confié. Plonge ta main habile dans les papiers colorés, et laisse s’y engouffrer tes tristes pensées d’avant. Dans le parfum des baumes de tes plantes, crée le heurt, l’éclat d’une charge – et tu me verras. Toi seule possèdes désormais le secret. Je suis peut-être lunaire, mais sincère. Fais des étincelles. »

 

Au-delà de mots, les activités de l’un et de l’autre présentifient l’être aimé, ressuscitant un amour à la fois « perdu retrouvé » qui semble toutefois au final leur échapper. Ainsi sa peinture qui, bien que reproduisant des tableaux de maîtres, incarne « à la fois une image et le symbole de la perte », soit l’être aimé. Avant les mots, vient l’image, et, pour le dire avec Jean-Luc Godard, « c’est l’image qui fait le livre [1]. » Ceci vaut tout particulièrement pour ce roman qui place le curseur aux extrêmes,

 

Au cœur du livre, L'œil au pavot d’Odilon Redon. Le peintre en avait offert à son élue une reproduction de sa facture. Ce tableau omniprésent fait lien : « souhaitant réanimer L’Œil au pavot, il dessina, comme dans une écriture automatique, son œil, et tout y était : douleur et traits insolites, flamme et symbole, sollicitation et hallucination, fidélité et exactitude, invention et ligne assurée, fleur et pierre, colère et rire, élan et inconscient. C’est ainsi qu’il écrasa la pâte noire de l’encre pour marquer les mots qu’il n’avait jamais écrits. Enfin, seul le dessin put le libérer de cette sourde nuit. » Ce n’est qu’ensuite que le peintre trouve les mots pour lui parler : « Ton œil / tu ne me vois pas / tu ne me bois pas / coupe d’amour / viens / pour consentir / ton œil / paupière rose / ta coupe d’amour. » Et donc le courage de lui écrire, donnant vie à une « ardeur qu’il avait dissimulée pour une autre femme. »

 

Après la nuit de l’artisane de la fleur et celle du peintre, vient le temps de « la troisième nuit », la reconnaissance que la peinture libère le peintre de la contrainte de désirer et le conduit à accepter le manque et donc la rupture. Il n’en demeure pas moins que la fenêtre du peintre se fait cadre, « et elle, la peinture ». Le récit suspendu, le lecteur le poursuit imaginant « des souffles autres que l’inadvenu. »

 

L’absence initiale d’une langue commune cède progressivement la place à une vibration partagée, certes à distance. On ne peut cependant s’empêcher de constater que tant les mots que les tableaux servent d’écran empêchant que sur fond de rupture assumée les retrouvailles puissent avoir lieu. Au lecteur de poursuivre.

 

 

 

 


Arta Seiti, La Troisième nuit, Fauves, Paris, 2026, 148 p., 16 euros

 

 

 

 

 

Note :

[1] Jean-Luc Godard, « Entretenir quelque chose qui doit finir », Les Inrockuptibles, 17 avril 2019, p. 10.

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