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Aurélien Gautherie : Le pouls de Gjо́gv (L’enfant du vent des Féroé)

  • Photo du rédacteur: Cécile Péronnet
    Cécile Péronnet
  • il y a 10 heures
  • 3 min de lecture

Aurélien Gautherie Ph. MATSAS / NOTABILIA
Aurélien Gautherie Ph. MATSAS / NOTABILIA


Aux confins des Féroé, aux confins du monde, « posé au bord de l’eau, au milieu de nulle part », se dresse Gjо́gv, farouche village de pêcheurs qui abrite toujours quelques âmes et surtout le souvenir de celles qui y ont pleuré il y a des décennies de cela. Sa voix retentit dans les pages de ce premier roman – elle raconte les couleurs que l’on provoque et que l’on peint pour égayer les jours trop pâles, les vagues qui lèchent les rivages aussi sûrement que les larmes les visages, les nuages, les nuits trop longues, l’herbe qui recouvre le paysage comme « un drap velouté », la brume qui s’accroche à la roche, lambeaux effilochés rappelant les métaphores filées qui traversent les chapitres.

« Dans le monde entier, les rires des enfants peinent parfois à enrayer l’implacable monotonie des confins. Alors, pour illuminer mon quotidien, les habitants du village ont mis au point des échappatoires variées. Ils ont construit, pour l’esprit de lointain et de fantaisie qui sommeille en eux, des seuils à franchir, des points de départ offerts à leur imagination. »

Aux mots de ce lieu répondent les vers du vent furieux mais parfois réconfortants, bourrasques et poèmes divins rappelant néanmoins que l’homme n’est qu’homme, qu’il n’est rien face à la terre, à la mer, à l’air et au feu, ces quatre éléments dont la puissance couve, blottie sous chaque page, sous chaque mythe effleuré.



Caressant

des bambins

les joues rosies de froid 

les mains des amoureux             

enlacées sur les plages               

de toute éternité

                                                 nous réchauffons les cœurs

de toute humanité 


                                             D’une pichenette

nous lançons

voltes et virevoltes

des samares

des ailantes

                         et les déposons au sol

d’une mainde coton 

                                lovées dans notre paume d’éther […]




Un autre narrateur guide le lecteur d’une époque à l’autre, incarnant le lien entre lui, hier, et ces lieux sublimes au sens littéraire du terme – l’Étranger, un Français, se réfugie dès qu’il le peut sur ce sol rocheux giflé par les embruns, discret témoin d’un passé endormi qui continue à hanter chaque recoin de Gjо́gv et surtout la maison où séjourne ce personnage. Au-dessus de la porte, une tête d’ange, mascaron aux traits aussi délicats que les phrases d’Aurélien Gautherie ; en guise de seuils, des planches qui ont vogué sur les flots avant de servir de passage, de recueillir les pas des amants empressés et des parents endeuillés. Dans un coin de ce foyer, caché, un bonnet aux mailles lâches faites d’amour bien plus que de laine, d’un gris brumeux, a été tricoté par une tante avant d’envelopper la tête d’un nourrisson puis de reposer sur le cœur d’un père.

« Je n’avais jamais rien senti d’aussi doux que ce crâne duveteux un peu humide, et je me contractai de toutes mes forces pour ne rien laisser passer du froid qui aurait pu déranger cette enfant. »

Battent donc dans ces pages le pouls de Gjо́gv et celui du vent, mais l’auteur laisse aussi le soin à ces objets sans âge, planches et bonnet, d’évoquer des fragments de leur histoire, si étroitement liée à l’histoire de ceux dont le drame confère toute sa profondeur à L’enfant du vent des Féroé et lui offre ce titre si poétique – « les objets aussi peuvent pleurer leurs disparus ». En effet, ils ne sont plus, les tragédies d’Olga la tisserande, Jonas le marin et Anna la petite ayant pris fin le 23 mars 1952, date d’un funeste anniversaire, mais les rafales sont toujours porteuses de leur présence. Ces protagonistes flottent dans l’air et sur l’eau, aussi sûrement que les berceuses qu’Olga chuchotait à sa fille – porteuses du « murmure des étoiles, [d]es secrets de l’univers et des histoires de vents soufflant de par le monde », « échos de l’existence ». En leurs temps, ces trois êtres ont aimé, haï, pleuré. Ils se sont étreints avant d’oublier ce qui les unissait, l’alcool dissolvant la vie et la tendresse – mais celle du père pour sa fille est restée intacte jusqu’à sa mort. C’est cette affection plus grande encore que le texte qui diffuse sa douceur à la poésie dont il est émaillé, qui émousse les arêtes de cette roche noire et moussue féroïenne, qui atténue ses défauts de premier roman, finalement éclipsés par sa mélancolie infiniment humaine.  



 



Aurélien Gautherie, L’enfant du vent des Féroé, Noir sur Blanc, janvier 2026, 192 pages, 20 euros




 

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