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Judith Godrèche : Vigilance féministe. Sempre ! L’archive contre l’emprise (Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux)

  • Photo du rédacteur: Simona Crippa
    Simona Crippa
  • il y a 6 heures
  • 4 min de lecture
Judith Godrèche (c) Jonas Bresnan
Judith Godrèche (c) Jonas Bresnan

« Je vais vous raconter une histoire décousue, celle d’une enfant qui s’en sort » (p. 11). Dès cette phrase, le ton est donné : Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux (Seuil 2026) ne suit pas une simple linéarité, il se déploie comme un fil à la fois fragile et tenace, que le lecteur doit saisir afin de recomposer l’écheveau complexe de ce récit. Car entre mémoire, défense et résistance, Judith Godrèche ne se contente pas de raconter son passé : elle transforme l’expérience individuelle en outil analytique, faisant de son livre un espace archivistique de réflexion sur la responsabilité collective et les structures du pouvoir dans les milieux artistiques et plus largement sociétaux.

 

L’ouvrage fonctionne ainsi à plusieurs niveaux : journal, document et manifeste. Le recours aux photographies, aux lettres, aux discours publics, aux articles de journaux, crée un discours hybride où le labyrinthe est en réalité une méthode qui permet d’illustrer concrètement l’idée que l’intime est politique : « comptez sur moi pour ne pas vous perdre » (p. 12) nous dit cette Ariane qui a décidé de dénoncer ce criminel pédophile de Thésée.

 

Dès lors, Godrèche ne se limite pas à témoigner, elle met en évidence les mécanismes de contrôle, de domination et de manipulation propres aux structures fermées du cinéma français et aux arrangements patriarcaux qui ont rendu possible l’emprise du prédateur. La lucidité de l’autrice lorsqu’elle écrit « je comprends ceux qui me haïssent » (p. 14), dépasse l’anecdote pour poser une question de sociologie culturelle : comment les institutions fabriquent-elles le consentement, l’omertà et la reproduction des abus ?

 

Le lecteur est sollicité, pris à partie : « ce livre est entre vos mains » (p. 23). Un geste qui met en lumière la dimension critique et instructive de l’œuvre : Godrèche transforme le témoignage personnel en interpellation sociale, analysant la complicité passive et la culture du silence qui participe de la culture du viol et qui permet à la violence de perdurer. Elle inscrit ainsi son récit dans une logique militante personnelle mais également théorique parce qu’il est toujours nécessaire construire une véritable histoire culturelle des violences faites aux femmes.

 

La décision de ne plus se taire constitue un pivot analytique autant qu’émotionnel. Le 7 janvier 2024, le dévoilement public sur son réseau social du nom de son prédateur, Benoit Jacquot, n’est pas seulement un geste personnel mais un geste performatif : il interroge la place de la parole féminine dans l’espace médiatique et institutionnel. Elle n’avait pas nommé le prédateur dans sa série ICON OF FRENCH CINEMA, elle ne l’avait pas nommé non plus dans son premier livre paru en 1995, Point de côté, finement analysé dans nos colonnes par Christiane Chaulet Achour. Elle ne peut regarder Les Ruses du désir. L’interdit (2011) de Gérard Miller où Benoît Jacquot tente de détourner sa responsabilité. Le silence ne peut plus durer.

 

Le chemin de la dénonciation est décrit avec minutie et rigueur : interactions avec la police, avocats, journalistes, vigilance face au gaslighting. Ces passages constituent un travail détaillé sur les structures sociales et judiciaires qui encadrent les abus, tout en démontrant la complexité du passage du silence à la parole. Lors des Césars en 2024, Judith Godrèche proclame : « les petites filles sont des punks ». Loin d’un simple slogan, cette déclaration s’affirme comme un manifeste frontal contre la culture de l’impunité. Elle trouve son prolongement dans les pages de Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, où elle vient se heurter au titre même de l’ouvrage pour en révéler le paradoxe : c’est par le désordre et la casse – symboliques et politiques – que peut s’accomplir la révolution nécessaire, celle qui permettra de nous faire entendre. #MeToo never die.

 

Ce texte excède le cadre du simple témoignage. Il ouvre un espace de réflexion sur la mémoire, la responsabilité sociale et le pouvoir des institutions culturelles. Il démontre que la parole et l’écriture peuvent fissurer – voire défaire – les mécanismes de l’oppression, tout en rendant pensable le corps, et plus encore le corps abusé. Rimbaud — que Godrèche chérit dès son plus jeune âge et que le manipulateur lui dérobe pour l’incorporer dans son film La Désenchantée — appelait de ses vœux une poésie capable de « changer la vie » ; Monique Wittig transforme cette même idée en arme, en écriture cheval de Troie. Godrèche s’inscrit dans cette lignée et la met en pratique. Il nous appartient à nous toustes d’enfoncer les portes closes d’un patriarcat (déjà ?) à l’agonie.

 

Chère Judith Godrèche,

 

Votre parole est un feu qui éclaire les structures invisibles qui protègent la violence. Vous avez choisi de parler, ça aide celles qui n’osent pas encore. Vous nous rappelez que l’intime ne se réduit jamais à soi, que la parole d’une enfant trahie devient un acte politique et un instrument de critique sociale.

 

La peur ne doit pas être un obstacle mais la mesure de l’importance du combat. Quand tout incite à se taire, la persistance de la parole peut ébranler les murs du patriarcat. Mots-balises, mots-armes, mots-lutte, mots qui inscrivent la sororité non seulement comme un affect mais aussi comme une solidarité déterminée.  

 

Nous vous lisons, nous vous relayons et nous savons désormais que le silence n’est plus une option.

 

Vigilance féministe. Sempre !

 




Judith Godrèche, Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux, Paris, Le Seuil, janvier 2026, 280 pages, 21,50 euros





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