"Cadavérée" de Jean-Michel Devésa


« Le passé n’est vivant que dans la mémoire »
« L’élaboration de ce roman serait-elle aussi astringente que l’ingurgitation d’un tord-boyaux ? Son auteur serait-il promis à une cadavérisation en torsions et spasmes – un volvulus ? » (p. 44-45)
Jean-Michel Devésa revient, à cette rentrée littéraire, avec une septième œuvre, Cadavérée, seconde publication chez l’éditeur Le Temps des cerises. Récit ? Essai ? Bien difficile à dire car il est impossible de le classer, comme ses autres ouvrages, dans une catégorie unique. Le titre met sur la voie de l’espace évoqué, le Congo, comme nous le verrons plus loin. A son tour, il entraîne un écrivain, Sony Labou Tansi, dont J-M. Devésa fut l’ami. Il a publié, peu après son décès, Sony Labou Tansi, écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, aux éditions de L’Harmattan. Dès sa sortie, Denyse de Saivre en a donné un compte-rendu dans les Etudes Littéraires Africaines, dont je rappelle quelques propos :
« Il revenait, semble-t-il, à Jean-Michel Devésa, d'être l'auteur du premier livre d'étude paru après la disparition de Sony Labou Tansi.(…) Il l' a très bien connu et a été son ami. C'est en restant cet ami qu'il a choisi de faire des révélations diverses, préférant les dire dans un contexte qu'il a connu plutôt que de les voir divulguer dans l'indifférence ou l'agressivité. (…) J-M. Devésa cite un surprenant article de Sylvain Bemba, daté de 1986, regrettant que «certains "adorateurs" de Sony lui (aient) fait pratiquer un curieux culte de l'oubli ». (…) Il faut dire ici que le sérieux des enquêtes, des entretiens nombreux avec des témoins ainsi que l'abondante documentation fournie en note, font du travail de Devésa une source d'information très fiable. On voit désormais comment s'est effectuée cette mise en forme des manuscrits dont il est question. (…) A la fin de cette analyse, je pense qu'il faut encore dire que ce livre est aussi courageux car il défend une déontologie de l'œuvre littéraire. Peut être rencontrera-t-il des ennemis ? Peut-être dira-t-on que tout ce qui est décrit ici est monnaie courante dans l'édition. Alors il est heureux que certains pensent et défendent que l'œuvre littéraire reste avant tout une création personnelle ».
De tout cela, il est question dans Cadavérée mais par allusion. Car ce n’est pas une autre étude universitaire sur l’œuvre d’un écrivain célèbre mais un roman du deuil (mettre à distance les morts-amis mais aussi se délivrer d’une culpabilité), un roman de réparation, ce dernier mot étant à prendre dans différentes acceptions tant pour Dupré que pour Myrrha, un roman de réconciliation avec soi du narrateur. Que nous dit-il sous cette couverture frappante où deux mains se tendent l’une vers l’autre, reliées par un fil, sans se joindre ? La citation de Virginia Woolf transporte dans le « dialogue » avec les disparus et les rêves qui accompagnent leur surgissement : « C’est étrange comme les morts nous sautent dessus au coin des rues, ou dans les rêves ».
Dès le début du roman, le narrateur évoque un monde à l’agonie où surgissent les poètes. Deux protagonistes du récit apparaissent, l’un nommé, Jean-Marie Dupré, ami de l’autre, non encore identifié. Pour qui connaît l’antériorité des relations entre Jean-Michel Devésa et Sony Labou Tansi que nous venons de rappeler, il ne fait pas de doute que l’homme qui a surgi dans son cauchemar, Salomon Spavento (SS), est un double de Sony comme Jean-Marie Dupré, celui de Jean-Michel Devésa (JMD). On pourrait multiplier les citations qui illustrent l’identification de ces doubles des deux protagonistes du récit mais la lecture les identifiera aisément.
A cette ouverture, après avoir rappelé l’immense succès de SS, le narrateur écrit : « son œuvre désormais semble promise à un purgatoire prolongé… ». Pourtant, il avait été la « coqueluche des orphéons francophones et des bavoirs poétiques ». JMD, narrateur, rappelle que SS avait plus d’une corde à son arc : suit une énumération mordante pour certains critiques qui ont assuré sa promotion, rappelant la force de sa séduction, enthousiasmant « les progressistes de salon qui confondaient leur paternalisme avec le soutien à la cause des peuples parce que les autres, c’était l’ailleurs de leur ici ». Cette « punchline » introductive doit être lue entièrement tant elle est savoureuse.
JMD complète, par touches successives, son auto-portrait comme il le fait jusqu’au terme du récit. Il a été pendant quatre ans enseignant à l’université dans le pays de SS, « ce sacré lascar », « suivant de près les convulsions qui ont conduit à la guerre civile et à une décennie à feu et à sang ». Il se définit à cette époque comme « un des porte-voix de Spavento ». Ce dernier s’est engagé en politique et ses laudateurs ont désapprouvé cette confusion entre littérature et politique. Il a été lâché mais avec les formes, « onctuosités », « malices », « beurre » et « glycérine » : « on avait lubrifié ce délestage ». La conséquence « les subventions se tarissent » ! C’est le temps des vaches maigres. JMD était d’accord avec SS qu’il s’agissait de représailles et devenait son interprète à l’international. Trente ans après, en train d’écrire ce récit, il concède qu’il était dans « un complet aveuglement » tant il a adhéré aux convictions de son ami. Mais cette lucidité n’enlève pas l’amitié vécue ni l’enthousiasme de ces années.
Spavento est mort en 1995, son épouse, 48 heures avant et le vieux Ruben Melchior (dont on a le parcours) a également suivi… « Cadavérés »… C’est bien le sort qui attend chaque être humain ! Un extrait de la chanson très populaire au Congo et en Afrique du chanteur congolais Zao, Ancien Combattant – adaptation en 1989 de la chanson créée en 1969 par le malien Idrissa Soumaoro –, indique le choix du titre et le pays jamais nommé, le Congo :
« […] Tout à coup, patatrac cadavéréLe peuple cadavéré, les militaires cadavérés,Les rois cadavérés, les reines cadavérés,Tous les présidents, cadavérés,Les ministres cadavérés,Tout le monde cadavéréEt moi même cadavéré […] »
Pendant trente ans, JMD a pensé à SS, « sans jamais oublier Myrrha » sa femme. Il a pensé à la « tragi-comédie » qui a suivi leurs morts, eux « qu’il a tant aimés » envers et contre tout.
Mais tout ce temps, il n’a jamais rêvé à l’un d’entre eux. Et il y a eu ce cauchemar où Salomon est apparu : « Les invisibles interpellaient les vivants en ménageant la possibilité que ceux-ci en restassent à la seule métaphore politique sans en percevoir le socle de croyances qu’elle impliquait ». Ce que JMD n’a pas compris alors est-ce parce qu’il n’a pas su aller plus loin que la métaphore politique ? Il n’a pas compris comment la maladie, jamais nommée mais dont on sait les stigmates qu’elle imprime chez ceux qui en sont atteints, peut pousser aux recours magiques jusqu’au sacrifice d’une proche (Collateral, 31-08-26, Beata Umubyeyi Mairesse : Dépasser la honte, La solidarité des ébranlés).
Le lecteur fait marche arrière et (re)lit la citation du psychanalyste, Hervé Castanet, en exergue : on ne peut négliger les rêves, ils nous informent.
Ecrire ce roman, c’est trouver une logique à tout cela sans instrument de navigation. Le narrateur complète les portraits. Lui-même « garçon mal dégrossi, un finaud du dimanche, pas du tout un limier ». La clef de son aveuglement, « Myrrha, cette femme jamais dans le tableau à la gloire de Spavento, qu’on a même accusée », en lui donnant le mauvais rôle. Elle fait partie des « désarmées des mots ». Cette désignation est loin d’être indifférente puisqu’elle nous renvoie au roman précédent de Jean-Michel Devésa, La Désarmée des morts (Collateral, 12-02-2025) sur le « sacrifice » de Véronique, victime des hommes : cette fiction a été un « huis clos dans l’abattoir » et se termine sur ces mots, les femmes sont « une infernale armée des morts ». Des « mots » pour dire les « mort.e.s » ?
On avance avec précision sur ce qui est le sujet central de ce roman, Myrrha. Parvenir à mettre en mots « l’abysse ayant englouti Myrrha », raconter son martyr : « elle est la pourpre et le rubis de ce livre ». Le narrateur situe son propos et sa recherche dans la guerre des sexes jamais achevée : « Les écrivaines romancières poétesses comédiennes marchandes infirmières élèves collégiennes enseignantes ménagères, sans exception, toutes s’en offusquent, aujourd’hui avec plus d’impact qu’hier, tant mieux. Trop encore en pâtissent, et en meurent, comme Myrrha, malade malgré elle, et offerte en expiation des démangeaisons de celui auquel elle a été fidèle, jusqu’au bout, et en dépit de la géhenne où il l’a précipitée ».
Déjà, en 2018, Une fille d’Alger, suivait le destin cassé d’Hélène-Samia au moment de l’indépendance de l’Algérie. On ne peut donc penser que son choix de la focalisation sur Myrrha soit une improvisation récente et opportune. Plusieurs passages sont un hommage appuyé à Myrrha et aux femmes, « lesquelles par leur ingéniosité et leur persévérance font bouillir les marmites ».
Il doit écrire ce livre. L’irruption de Salomon en colère dans son rêve a décadenassé ce qu’il gardait en lui. Il lui a signifié que lui, Dupré, a un devoir de réserve sur le comment et le pourquoi de leurs morts : « Est-il, Dupré, en train d’excuser Spavento, assassin de Myrrha, pantin fêté puis largué par un système, esquinté par sa propre ambition et sorcier dans la nébulosité des autres ? Ou bien déjà, dans l’écriture, forge-t-il le bouclier qui le protégera contre les gorgones – de toutes les cosmogonies et de tous les sexes – en réexpédiant à qui de droit les malédictions qui lui ont été adressées ? (…) Comment écrire un crime sans ventriloquer la victime ? (…) ». La question est là aussi : Myrrha n’a pas parlé, ne s’est pas plainte, a accepté : « pourquoi une personne offre sa vie en contrepartie de celle d’un autre ? »
Une fois son sujet central posé, le narrateur se repositionne à son poste de travail, son bureau, dans son appartement à Fribourg. De là où il est assis, il observe l’érable qui est une source infinie de méditation tout au long de ses transformations au cours de l’écriture. Il évoque le Sud-Ouest et sa lumière, absente de Suisse. Ses yeux dérivent sur le portrait de Salomon par Ulf Andersen (1948-2023) :

ULF ANDERSEN / AURIMAGES VIA AFP
Par rapport au photographe, quel est le travail du romancier qui « fouaille et trifouille », qui est à la fois « entomologiste » et « nécrophore » avec des instruments de « thanatopracteur »… Comment va-t-il faire sa place lui qui a tant souffert de la mort de ses amis ? Il s’attarde sur Myrrha qu’il a raccompagnée à l’aéroport sans comprendre ce qu’il aurait dû comprendre. Il prend conscience qu’elle acceptait son « immolation » et les décisions de son mari qu’elle excuse en le présentant comme victime de ses amourettes : « on l’avait parasité, en suçant sa sève et son sang ». Il garde en mémoire son sourire et sait qu’il doit retourner vers ses fantômes.
Il se rappelle la ville où il est arrivé, longuement décrite mais non nommée, ses relations avec le personnel de l’ambassade. Il insiste encore sur son aveuglement puisqu’il s’est laissé prendre à l’image que Salomon a forgée de lui-même, que le narrateur développe avec un certain sarcasme, étourdi qu’il était tout de même par le chœur de ses laudateurs. Et, en regard, toujours, ce JMD séduit par « cet ami à facettes ». Il pleure ses amis, sa jeunesse, ses « foucades ». Mais, alors, il était vivant. Le roman prend forme au fur et à mesure que le passé est affronté et qu’il oscille entre adhésion heureuse et causticité. Il revient sur la malencontreuse idée qu’il a eue, à la mort de Spavento, de le présenter dans sa vérité (son essai de 1996), « ses contorsions seraient glosées comme des démoniaqueries. Et d’ailleurs, en quoi se distingueraient-elles de celles des idolâtres ? De quelle culpabilité voudrait-il se délivrer ? » Plus loin, il évoquera « une bourrasque de glaires » reçue. Mais, dans ce roman, le sujet est ailleurs : pour lui, Salomon a tué Myrrha : l’écriture de ce roman le délivrera-t-il de cette culpabilité, de n’avoir pas compris ?
Ce second chapitre développe l’interaction Dupré/Salomon. Maintenant que Dupré est à la retraite, il est délivré du cirque académique et des blocages qu’il entraîne : « s’est imprimée en lui une résolution, celle de se réconcilier ave lui-même et pas avec des défunts, et de n’avoir cure des harangues remontrances et accusations dont on l’accablerait s’il menait à terme son projet de roman ».
Si JMD a été manipulé, il n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même. Il sait la vraie raison de la mort de Salomon, cachée sous la menace de la répression politique ; il sait ses manuscrits retravaillés avec son accord : « dans son amitié avec Salomon il y avait eu de la tromperie, et cette forfaiture pendant trente ans il l’avait endurée, ainsi que les dégâts collatéraux qu’elle avait provoqués, censures et ostracisme, ce bubon trois décennies durant il l’avait métabolisé ». Et pourtant, faut-il se fier à la mémoire après tant d’années ?
Les chapitres suivants reviennent sur souvenirs et accusations entremêlant amitié et aveuglement. Mais aussi sur les autres lignes thématiques qui toujours cohabitent dans l’écriture de Jean-Michel Devésa ; il voudrait réduire les trop nombreuses « intrusions auctoriales ». La lecture est ainsi détournée ou mise en relation avec des réalités qui accompagnent l’écriture du roman :
Le contexte de l‘écriture d’aujourd’hui dans la solitude du bureau à Fribourg et dans la participation collective à des manifestations pour protester contre le génocide à Gaza. Des paragraphes essaiment le roman, à la fois en hommage à Godard et par conviction personnelle face à ce qu’il nomme par son nom, cette simple nomination vous stigmatisant en France aujourd’hui ; Des hommages justement à Jean-Luc Godard et à d’autres créatrices et créateurs * L’évocation des villes habitées ou visitées qui forment son paysage : « Cette ville (on comprend qu’il s’agit de Brazzaville) est en constellation avec une douzaine d’autres lieux, Bordeaux Biskra Bangui Barcelone Madrid et Tolède, et puis : Paris Fribourg McAllen Hambourg Bazas Hiddensee Moscou Petrograd Olkhon Pékin Gênes et Grenade. Elle est un district de la santé mentale de Jean-Marie Dupré ».
A cette juxtaposition de lignes qui cohabitent avec le sujet central – Myrrha et la lucidité de Dupé sur le passé –, s’ajoute cette écriture si particulière de Jean-Michel Devésa qui sème ses phrases de mots attestés mais peu usités, de cohabitation de mots d’un registre recherché et d’un registre plus populaire, l’invention de verbes tirés de substantifs souvent inattendus. Il oblige à une exploration de la langue française très ludique qui peut désarçonner mais qui entraîne dans un jeu de significations inhabituelles. « Réveiller la belle au bois dormant qu’est la langue française » disait Elsa Triolet dans La Mise en mots. Jean-Michel Devésa est un véritable orpailleur de la langue.
Pour écrire ce roman, il note la difficulté « à entrecroiser les niveaux du récit » et à entremêler « temps de l’action » et « temps du récit » : « Cadavérée serait le produit (…) de l’écriture et de l’introspection ». Alors, oui, Cadavérée a pour sujet principal le sacrifice de Myrrha, un règlement de tout compte avec Salomon mais aussi la réconciliation de Dupré avec lui-même :
« Il aimerait un beau livre, afin que leur quatuor, Salomon Myrrha Ruben et lui, il soit en paix, il voudrait pendant son écriture communier avec eux, dans leurs souvenirs et leur aura, don et contredon entre absentés et survivant, hommage et alliance sur les rives du Styx et de la honte. Et puis, ainsi, avec Salomon il se réconcilierait parce qu’enfin, par Myrrha interposée, il pleure sur lui-même ».
Jamais Jean-Michel Devésa n’écrit un récit en s’en tenant au sujet central. Autour de lui s’étoilent toujours d’autres bifurcations qui font aussi de ces œuvres, des essais sur le processus d’écriture et la possibilité d’aboutissement d’un texte.
Jean-Michel Devésa, Cadavérée, Paris, Le Temps des cerises, septembre 2026, 132 pages, 16 euros


