Christiane Chaulet Achour et Frantz Fanon : un essai pour nous empêcher de dormir


« Je te jure aujourd’hui que chaque fois et en quelque lieu où la liberté sera menacée, je m’engagerai. »
Frantz Fanon à son frère Joby, dans une lettre de 1943.
Le champ littéraire, sa scène critique, et la vie académique délimitent un espace relationnel cruel, aussi n’est-il pas impossible pour que, de Christiane Chaulet-Achour et de ma pauvre personne, on se gausse, nous reprochant de concocter l’un pour l’autre des articles de connivence, de nous renvoyer l’ascenseur, il n’est au pouvoir de personne de faire valoir à ces consciences éthiques – ou étiques ? – qu’elles s’égarent : oui, j’assume de chroniquer le Frantz Fanon, Ses choix, ses intuitions (Effigi Edizioni, 2026) de Chaulet-Achour alors que j’ai été son collègue et qu’au fil des ans nous sommes devenus des amis… Il y a quelque temps (en 2017-2018, alors que je rédigeai mon roman La Fille d’Alger) je lui ai même avoué que j’aurais aimé qu’elle fût ma grande sœur, et que dans l’ordre du symbolique et de l’affection c’était ainsi que je songeais à elle, espérant qu’elle ne s’offusquât pas de ce lien d’une parenté rêvée, élue, établie entre nous et à mon initiative. De ce désir d’appariement, lequel peut paraître insolite, j’ai évoqué récemment les mobiles dans un article donné à une revue algérienne en ligne qui entendait célébrer le centenaire de la naissance de Fanon[1]. Il est inutile que je les reformule ici, le ressassement n’est pas un signe d’agilité intellectuelle et il m’importe de ne pas froisser Christiane laquelle est d’une extrême pudeur et discrétion à propos des siens. Pour cette recension, je me contenterai de poser que les retrouvailles à Tunis de Frantz Fanon et de Pierre Chaulet (le frère aîné de Christiane) n’étaient pas anodines : après avoir quitté Blida où il était « à la limite de l’expulsion » (p. 15), Fanon a rejoint le F.L.N. : « […] il travaille au département Information […] avec Abane Ramdane, Redha Malek, Pierre Chaulet et d’autres » (p. 15) ; or Pierre Chaulet qui était phtisiologue avait exercé à l’hôpital de Blida alors que Fanon y était médecin chef, et c’est probablement chez Claudine, son épouse, et lui que Fanon a rencontré Abane Ramdane, dirigeant du F. L. N. et « âme » du si décisif Congrès de la Soummam (13-20 juillet 1956)… Le comportement des miens a été aux antipodes de celui de la famille de Christiane Chaulet-Achour, je n’insisterai pas davantage, on comprendra que mon aînée m’ait comblé en acceptant de me percevoir en tant que « frère de choix ». Entre Christiane et moi, aucun contrat ni vassalité mais des convictions en partage, il y a l’Algérie où nous sommes nés, et ce n’est pas une paille, c’est en effet le pays et le peuple, et l’histoire d’une révolution, avec et dans lesquels nous avons grandi, et avec et au milieu desquels nous nous sommes assumés libres et autonomes, responsables de nos actes et de nos engagements.
Une féconde proposition d’entrée « dans » Fanon
Christiane Chaulet-Achour propose une lecture personnelle de Frantz Fanon (1925-1961), elle ne s’en cache pas, celui-ci l’accompagne dans sa réflexion, à l’université et dans son parcours de vie depuis cinquante ans. Qui plus est, l’originalité de ses analyses consiste à insister, beaucoup plus que la majorité des autres commentateurs, sur la qualité d’écriture de Frantz Fanon. Il n’a pas été seulement un penseur et un militant, il a été un écrivain.
Dans son avant-propos, Chaulet-Achour prend soin d’expliquer pourquoi il n’est pas du tout incongru de faire paraître un essai (en français) en Italie : il est bon de rappeler que Frantz Fanon était à Rome en 1959 à l’occasion du Congrès des écrivains et artistes noirs (il y présente une communication, « Sur la culture nationale » reprise dans Les Damnés de la terre) et qu’à l’époque l’Italie était « plus favorable à l’indépendance algérienne que d’autres nations d’Europe » (p. 5) ; de surcroît Fanon y avait noué des liens solides avec plusieurs éditeurs et intellectuels anticolonialistes, comme Giulio Einaudi – qui le publie en traduction – et comme Gianni Pirelli. Celui-ci le retrouve à Tunis en 1960-1961, lequel a énormément fait pour la diffusion après sa mort de ses textes et pour sa réception critique, au terme d’une démarche respectueuse de l’esprit et de la lettre de ses interventions : il n’était pas le dernier à s’inscrire dans le sillage de Fanon qui « lui-même percevait ses écrits comme les moments d’une œuvre en acte » (p. 7).
Je postule que Chaulet-Achour considère ainsi la production de Franz Fanon. En la matière, sa démarche est proche de celle de Roberto Beneduce, psychiatre et anthropologue, professeur à l’université de Turin ; comme celui-ci, elle estime que « la pensée de Fanon est une pensée qui ‘empêche de dormir’ » (p. 9). Christiane Chaulet-Achour est persuadée qu’une « littéraire monomaniaque » comme elle (p. 9) peut contribuer à une meilleure et plus ample connaissance de l’action et des travaux de Fanon, et transmettre le désir de le lire. Elle n’omet pas d’indiquer les raisons pour lesquelles dans sa relation du parcours de Fanon elle accorde « une certaine priorité » (p. 10) à l’Algérie : sans la moindre hésitation elle revendique « ce pays, avec ses luminosités et ses contradictions, [comme étant] le [s]ien » (p. 10), ajoutant que son Algérie, c’est celle « de la guerre de libération nationale qui a forcé alors le respect du monde par sa résistance au colonialisme » (p. 10). S’étant de la sorte située, par rapport à Fanon et vis-à-vis de l’Algérie, Chaulet-Achour circonscrit avec netteté son projet : « Ni construction d’un musée, ni écriture d’une hagiographie, nous nous proposons de parcourir des ‘entrées’ dans l’univers fanonien, en faisant lire, et donc ‘entendre’, autant que possible, sa voix, ce qu’il a écrit et ce qu’il a suggéré » (p. 10). Ces « entrées » ont été organisées en sept chapitres : Frantz Fanon, le détour biographique ; Frantz Fanon, théâtre et voix ; Aimé Césaire/Frantz Fanon ‘Moi, laminaire…’ Lui ‘guerrier-silex’ ; Du côté du féminin. Positions et positionnements ; Réceptions algériennes ; Réceptions martiniquaises ; Frantz Fanon et la mémoire impériale. Luttes contemporaines : les statues coloniales dans l’espace public. Pour conclure, Chaulet-Achour a réuni une « Anthologie épistolaire », préférant qu’à travers un choix de « lettres et d’extraits » s’échelonnant entre 1944 et 1961 Frantz Fanon ait le dernier mot…
J’ai été sensible au ton de Christiane Chaulet-Achour rectifiant, sans condescendance ni dogmatisme, toute une série d’interprétations – des « anciennes » ou des plus contemporaines – qui en focalisant sur tel ou tel aspect du cheminement de Fanon aboutissent toujours à un même résultat, celui de la réduction à une posture ou à un trait saillant. Souvent, malheureusement, on a du mal à discerner comment Fanon a évolué de la prise en compte du mal-être du sujet (le « je » de 1952, celui de Peau noire, masques blancs) à l’intégration à un peuple et à une nation en construction dans l’adversité de la guerre de libération (le « nous, Algériens » de 1958, celui de L’An V de la révolution algérienne), avant de se hausser à un « nous, camarades » tricontinental (celui de 1961 et de Les Damnés de la terre). Aussi, avec perspicacité, Chaulet-Achour établit-elle que cette mutation a été rendue possible parce que, pour Fanon, « l’histoire singulière d’un individu [est] liée au contexte historique dans lequel il évolue » p. 29), c’est une certitude dont il ne s’est jamais départi : à Blida, l’élève de François Tosquelles, l’une des figures de la psychiatrie institutionnelle, fonde sur sa clinique sa volonté réformatrice du service où il a été nommé, et à Tunis le militant continue d’exercer, auprès de structures hospitalières et, bien sûr, auprès de l’Armée de Libération Nationale (A. L. N.) algérienne.
Cet ouvrage – extrêmement bien documenté ; et ne se cantonnant pas à la sphère francophone – n’obéit donc pas aux normes académiques, Christiane Chaulet-Achour nous a épargné une indigeste et besogneuse « dissertation », il faut l’en remercier et l’en féliciter, elle a opté pour le « collage » et « l’assemblage » de son discours avec une myriade de témoignages, souvenirs, points de vue, anecdotes (« montés » les uns avec les autres) concernant Fanon (sa psychologie, sa pratique médicale, ses activités militantes) en provenance de son épouse (Josie Fanon), de son frère (Joby Fanon), de ses collègues, de ses interlocuteurs du champ éditorial et littéraire et de ses camarades. Ce sont des « instantanés de vie » (p. 17). Les puristes feront la grimace, les esprits moins préconçus applaudiront : cet agencement (à mon avis attrayant) séduira tout un lectorat qui devine que Fanon est une figure politique importante mais qui ne s’est pas encore saisi, « dans le texte », de ses observations et de ses perspectives. En un temps où le livre-papier n’est plus au centre – ou que très rarement – de la formation politique et théorique des militants, cet ouvrage échafaudé dans une langue alerte évite l’écueil de verser dans l’élitisme et le formalisme, mais sans renoncer à l’érudition ni à la rigueur démonstratrice. L’argumentation de Christiane Chaulet-Achour en est habilement renforcée.
Et puis Fanon mérite mieux que le lit de Procuste d’une université qui en est venue à se persuader que la forme qu’elle a érigée en canon (et qui n’est qu’une convention héritière d’une certaine histoire, celle de l’université napoléonienne) garantit la profondeur et la pertinence du propos, assertion qui déjà en soi gagne à être interrogée et qui dans le cas de Fanon frise le philistinisme car contenir sa trajectoire personnelle et son itinéraire intellectuel à l’intérieur de ce cadre – de ce carcan : ? – équivaut à bien des égards à l’édulcorer… Pour moi, Fanon restera à jamais l’auteur de L’An V de la révolution algérienne que j’ai lu dans « Les Cahiers libres » de chez François Maspero avant sa reprise dans la « Petite Collection Maspero » sous le titre de Sociologie d’une révolution (au catalogue, le n° 28 tandis que Les Damnés de la terre et Pour la révolution africaine étaient respectivement les numéros 20 et 40).
Un combat pour l’émancipation des sujets et des peuples
Si l’existence de Frantz Fanon a été brève, son influence au sein des mouvements de libération nationale et parmi les forces anti-impérialistes et anticolonialistes du monde a été considérable. Le centenaire de sa naissance, en 2025, a été marqué par un indéniable regain d’intérêt pour sa personne et pour ses combats, même si à cette occasion ont affleuré des phénomènes divers de récupération, de fétichisation ou de momification. En fait, depuis son décès d’une leucémie, les tentatives pour capter son « héritage » et s’approprier son image n’ont pas manqué. Les critiques, non plus. Que lui a-t-on reproché ? Principalement, d’avoir rallié la cause algérienne et de l’avoir embrassée avec tant de zèle et d’enthousiasme qu’il en aurait négligé le sort de la Martinique dont il était originaire et des Antilles, et d’avoir été un apologiste intransigeant de la violence. Ces derniers temps où les problématiques identitaires dominent, à droite et à gauche, ses textes dans lesquels il scrute les effets de la domination coloniale et raciale sur les sujets dominés sont au centre de vives controverses, chaque « parti » (à gauche) s’abritant sous son autorité morale et cherchant à bénéficier de son aura. Dans un pareil contexte, il est bel et bon d’opérer un retour aux livres de Fanon (il n’y en a que quatre : Peau noire, masques blancs, L’An V de la révolution algérienne, titré après sa réédition en 1966 par Maspero Sociologie d’une révolution, Les Damnés de la terre et le posthume Pour la révolution africaine) et de veiller à les appréhender sans occulter leur ancrage historique. C’est ce à quoi s’emploie Christiane Chaulet-Achour.
Dans son livre, Chaulet-Achour montre comment le goût de Frantz Fanon pour le théâtre – bien que celui-ci ait rapidement renoncé à en écrire, après avoir prié son frère Joby de détruire les manuscrits de Les Mains parallèles et de L’œil se noie – a distillé dans ses essais à l’occasion de leur dictée (à sa compagne, Josie, ou à Marie-Jeanne Manuellan) ; et comment dans leur architecture de « mini-saynètes » illustrent leurs « problématiques » (p. 37). La tendance à théâtraliser sa pensée est forte chez Fanon. Mais peut-être faudrait-il aller un brin plus loin dans l’élucidation de cette tendance de Fanon à « parler » ses ouvrages, lorsqu’il en accouchait et les mettait en forme (p. 42, Chaulet-Achour s’appuie sur une relation de Marie-Jeanne Manuellan), et dans l’exégèse de leur part d’oralité « mimée » à l’intérieur d’un dispositif discursif ? Fanon n’abordait-il pas la vie et l’existence comme un théâtre ? Un théâtre où on ne jouait pas, où on ne se mettait pas en représentation, car c’était une « scène » où l’on se mettait en jeu, pas pour de rire, ni pour faire semblant, puisque cette mise en théâtre de soi avait pour conséquence de mettre réellement en jeu sa vie. Dans la lignée de Philippe Lucas (et de sa thèse L’Œuvre de Frantz fanon, Contribution à une anthropologie de la libération, soutenue en 1971), Christiane Chaulet-Achour rapproche le rapport de Fanon à la révolution du tragique, tel que Lucien Goldmann l’a dans Le Dieu caché circonscrit : « la révolution, c’est l’engagement des individus dans une action qui comporte le risque, le danger d’échec, l’espoir de réussite, mais dans laquelle on joue sa vie » (p. 46).
Et c’est avec finesse que Christiane Chaulet-Achour différencie les positions défendues par Frantz Fanon de celles exprimées par Aimé Césaire, tous deux rendant compte d’une expérience spécifique qu’Edward Saïd a théorisée ultérieurement dans Culture et impérialisme quand il a surmonté ses propres faiblesses, celles qu’il n’a pas su éviter dans L’Orientalisme : « Lorsqu’on relit Césaire et Fanon en synergie et complémentarité et non en opposition et concurrence, on constate combien ils ont pu nourrir, avec d’autres bien entendu, une nouvelle manière de dire, d’interpréter et de représenter le monde, qu’ils ont illustrée avant que d’autres, bien plus tard, la théorisent[.] » (p. 56). En parcourant ces lignes et ces pages de Chaulet-Achour resituant Césaire et Fanon dans l’Histoire sans les instrumenter, je me suis demandé si ce dernier, en franchissant le pas de la lutte concrète, quotidienne, aux côtés du F. L. N. algérien, n’avait pas en fait « répondu » à la préconisation de Karl Marx à l’endroit des philosophes de s’appliquer à transformer le monde et non plus de se borner à l’interpréter. De la négritude, même celle « culturelle » de Césaire (lequel se tient le plus possible à l’écart de l’essentialisme de Léopold Sédar Senghor), Fanon se démarque peu à peu : il n’en conteste certes pas « l’élan » mais il n’en dissimule pas moins « l’impasse » (p. 52). J’ai le sentiment qu’il est au diapason d’une fraction de sa génération pour qui, le politique ne débouchant pas sur un métier ni une carrière, était déterminée à peser, pour le briser, sur le maillon faible de la chaîne impérialiste : aussi, l’adhésion de Fanon au F. L. N. algérien est-elle la conséquence de cette stratégie qui enjoint aux révolutionnaires d’aller là « où cela se passe et où cela se joue », en l’occurrence en ces points d’incandescence où le rapport des forces planétaire peut donner l’avantage à l’un ou à l’autre des deux camps qui s’empoignent, le réactionnaire et le progressiste. Loin d’« oublier » (comme on l’a insinué) la Martinique, Fanon agit en internationaliste et en « révolutionnaire professionnel », il rompt avec la position et la posture de l’intellectuel engagé, porte-voix des oppressés et des exploités au Tribunal des peuples, pour endosser pleinement les habits de l’intellectuel combattant (indépendamment des périls que celui-ci encourt). N’est-ce pas la même flamme qui a soufflé au Che son appel à la Tricontinentale de 1967 : « Créer un, deux, plusieurs Viet-Nam » ? Lorsque Fanon discute avec Sartre et Beauvoir à Tunis, autour du projet de préface aux Damnés de la terre, le malentendu est entier : Sartre se bat avec des textes, Fanon était prêt à intégrer une unité combattante de l’A. L. N., sa demande en ce sens lui a été refusée début 1961 par Houari Boumediene, chef d’état-major de « l’armée des frontières ».
Pourquoi l’existentialiste sartrien est-il devenu un révolutionnaire conséquent ? L’humanisme pratique et généreux qui l’a conduit à Saint-Alban, interne auprès de François Tosquelles, a peut-être été le « carburant » de son irréductible révolte. En vertu de cette « fraternité agissante » que Tosquelles a repérée chez lui (p. 19), Fanon n’a eu de cesse de servir toutes celles et tous ceux qui souffraient, ses patients, et très vite le peuple algérien insurgé. Ce qu’on ne lui pardonne pas ? Qu’il ne doute pas de la nécessité de combattre la violence des oppresseurs par la lutte armée puisque ceux-ci ne laissent pas d’autre choix aux opprimés, et, sous bien des angles, il fait plus et mieux sur ce « front » que bien des marxistes encartés. Et pas seulement parce qu’il n’a pas à se désengluer de la torpeur et de la tiédeur d’un mouvement communiste international (et par conséquent d’un parti communiste français) en proie au réformisme (du fait de son glissement théorique vers le couple économisme/humanisme), résultant de l’évolution de l’assiette des classes dans le monde et du déplacement vers (ce qu’on appelle alors) le Tiers-monde de la ligne de fracture et (de conflagration) entre l’impérialisme et ses différentes composantes, d’une part, et le prolétariat mondial et les peuples, d’autre part. Ce n’est pas la théorie qui guide Fanon mais l’expérience et les leçons qu’il tire du vécu. Aussi est-ce vraiment à bon escient que Christiane Chaulet-Achour cite François Maspero : « J’entends encore sa voix : il y avait dans son intervention ‘Racisme et Culture’, une alliance de l’argumentation fondée non sur le théorique mais sur le vécu, avec une efficacité dialectique qui emportait un auditeur, en principe lointain, dans une proximité de pensée soudain chaleureuse. » (p. 21).
L’Identité comme devenir et non pas comme essence
Si Frantz Fanon, Ses choix, ses intuitions m’a intéressé et plu, c’est parce que Christiane Chaulet-Achour y investigue son sujet, de bout en bout, avec la même rectitude méthodique. Ainsi, lorsqu’elle sonde le rapport de Fanon au « féminin » envisagé comme « son appréciation d’une œuvre littéraire d’une autrice [Mayotte Capécia], la convergence de particularités de son écriture avec celles d’écrivaines contemporaines de la Caraïbe, son analyse de l’implication des Algériennes dans la résistance au colonialisme » (p. 81), et quand elle inventorie les traces imputables à Fanon dans des écrits (littéraires, critiques et essayistes) de femmes. C’est utile et c’est courageux car « bien des féministes contestent [son apport] » (p. 81). Comme Alice Cherki, Chaulet-Achour « ne présente jamais Fanon et ses écrits dans un isolement mais en synergie avec une époque et des contemporains » (p. 109) ; l’« Algérie ouverte à tous, propice à. tous les génies » dont rêve Fanon « inclut bien les femmes : ce qu’il affirme comme espoir et comme certitude les concerne […] aussi » (p. 100). Il en résulte que Chaulet-Achour, sans complaisance ni facilité, et en s’appuyant sur Cynthia Fleury et Achille Mbembe, notifie comment Fanon tourne le dos au racisme qui « ‘cadavérise’ le corps du colonisé, du dominé » (p. 111, citant C. Fleury), et s’échine à « la déclosion » des corps et des peaux dans un effort pour une « sortie de ce magma émotionnel dramatique qui produit des identités captives de leurs ‘cultures’ » (p. 111, citant toujours C. Fleury).
La postérité n’a pas été tendre avec Frantz Fanon, ni en Algérie ni en Martinique : « Il ne faut pas se le cacher, Fanon fait partie de ces vies-météorites qui enthousiasment, sidèrent ou, au contraire, indisposent » (p. 121). Avec nuance, tact et objectivité, Christiane Chaulet-Achour dresse un bilan contrasté de l’audience dont il bénéficie.
En Algérie, le nom de Fanon n’a pas été effacé, il a été attribué à des voies publiques et à divers établissements, un timbre-poste a été édité, plusieurs hommages lui ont été rendus, des colloques internationaux s’y sont déroulés (comme celui de décembre 1987, lors du vingt-cinquième anniversaire de l’Indépendance). Toutefois son œuvre y est minimisée, sa transmission est mal (ou presque pas) assurée, on néglige d’imprimer les actes des manifestations organisées en sa mémoire, jusqu’à la décennie noire (1992-2002) il a été absent du champ psychiatrique algérien, et la place de l’homme au sein du processus révolutionnaire a été marginalisée voire discréditée : Fanon aurait moins apporté à l’Algérie que celle-ci lui aurait donné, il aurait « tout appris de la révolution algérienne dont il n’[aurait] fait qu’adopter les analyses » (p. 123)… L’Algérie indépendante s’est figée « dans des invariants identitaires, une unicité ethnique, religieuse et linguistique » (p. 122) ; or ce « repli » a été combattu par Fanon dès Peau noire, masques blancs, Chaulet-Achour n’a absolument pas tort de l’avancer. Alors que « depuis son émergence, le mouvement algérien de libération a un point sensible : celui des questions identitaires » et qu’il « achoppe sur le religieux », a présidé à l’engagement de Fanon le « refus de s’en tenir à une origine » (p. 122).
Le sort de Fanon en Martinique n’a pas fait mentir l’adage selon lequel nul(le) n’est prophète en son pays : « La relation entre Frantz Fanon et son pays d’origine a été houleuse et reste problématique pour certains Martiniquais. » (p. 143). Pour preuve, en novembre 2018, le volume 150 grands témoins de la Martinique du journal France-Antilles « dans lequel le nom de Frantz Fanon n’est même pas mentionné. » (p. 143). L’opiniâtreté de quelques-uns a permis à Fanon de ne pas sombrer dans un oubli total. Parmi eux, l’avocat Marcel Manville et l’écrivain Daniel Boukman. Césaire et Édouard Glissant ont été en quelque sorte en dialogue avec Fanon. Il faut aussi citer Daniel Maximin, le peintre Victor Permal, le musicien Jacques Coursil, le romancier Raphaël Confiant. Et bien sûr Joby Fanon. En 1981, la lecture par Manville au micro de Radio-Caraïbes de la lettre de Fanon à sa mère crée les conditions dans l’opinion pour que le « guerrier-silex » (A. Césaire) rentre « dans son pays » (p. 168, citant M. Manville). En 1982, naît le Cercle Frantz Fanon – il est présidé par Manville jusqu’en 1998 (date de sa mort ; Coursil lui succède ; Confiant aujourd’hui le pilote) – et le Mémorial international (31 mars - 3 avril) rassemble « un nombre impressionnant de ‘fanoniens’ aux Antilles et de par le monde » (p. 168). Il n’est pas impossible que l’ambiguïté dans laquelle trop souvent se complaisent socialement les intellectuels ait freiné cette « réappropriation » de Frantz Fanon par la Martinique : « Fanon a toujours lié théorie et pratique, son discours et ses actes ; ce que [bien des] intellectuels ne font jamais. » (p. 169). L’universalisme qu’il prônait, aussi. Celui-ci n’est pourtant pas l’exact décalque de celui des Lumières, même s’il en découle : il ne procède pas d’un ensemble de concepts et de principes posés a priori comme étant de nature à définir ce qu’est l’humanité ; l’universalisme nouveau de Fanon implique « une décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial » (in Pour la révolution africaine, cité par Chaulet-Achour, p. 30-31) parce que la singularité de chaque sujet, de chaque peuple et de chaque culture n’empêche aucunement les uns et les autres de se reconnaître comme membres et composantes d’une seule et même humanité, ladite singularité de l’un voisinant (pour reprendre un mot de Gilles Deleuze) avec celle de tous les autres. Pour le Fanon de Peau noire, masques blancs, le sujet noir doit se débarrasser d’un complexe d’infériorité qui s’enracine dans « un processus économique doublé d’un processus psychologique » (p. 93). S’il se libère de sa « peau » et accède à « sa pleine humanité », sa disparition comme noir entraînera celle du blanc « qui n’a pas plus d’existence objective, qui est un produit de l’histoire, de l’exclusion et du racisme » (p. 93).
Comment lire Fanon aujourd’hui ?
À la fin de son texte (« Chapitre 7 : Frantz Fanon et la mémoire impériale. Luttes contemporaines : les statues coloniales dans l’espace public », p. 195-215), Christiane Chaulet-Achour déploie ce que son compagnonnage avec Fanon et sa pensée lui ont enseigné dans des « travaux pratiques » qui l’honorent parce qu’elle y réussit à déconstruire (au sens de Derrida) un point épineux de l’histoire de la métropole coloniale et des peuples colonisés, et aussi de l’esclavage et de son abolition, soit celui de « la présence des statues de l’histoire coloniale dans l’espace public » (p. 196). Se focalisant sur « deux cas » à propos desquels Fanon a réagi (« sans qu’il y insiste lourdement »), « l’un en Martinique, l’autre en Algérie » (p. 196), Chaulet-Achour parvient à « questionner une actualité très contemporaine », tout en nous économisant les raccourcis, le schématisme, les anathèmes auxquels nous astreint la « communication » politique et les réseaux sociaux.
Tout d’abord, Chaulet-Achour dénoue et décode la destruction en 2020 de deux statues de Victor Schœlcher le jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage (22 mai) puis celle concernant les représentations de Joséphine de Beauharnais et de Pierre Belain d’Esnambuc (« fondateur de la première colonie française aux Antilles », p. 204), ainsi que les remous engendrés par ces actions de protestation et le procès intenté au tribunal correctionnel (5-7 novembre 2025) à l’encontre de onze prévenus : l’Histoire n’est évidemment (et fort heureusement) pas gravée dans le marbre ni dans le bronze ; elle est déjà trop souvent celle qu’écrivent les vainqueurs et qui de leur victoire font une épopée (ou une croisade) ; dégradations et déboulonnages sont en corrélation avec « l’exaspération que peut faire naître l’érection de Victor Schœlcher comme figure glorieuse de l’abolition de l’esclavage par le discours colonial depuis deux siècles, chez celles et ceux qui en subissent les mensonges et les détournements » (p. 197). Ensuite, Christiane Chaulet-Achour se penche sur la mise en question de la statue du sergent Blandan, inaugurée en 1887 à Boufarik (Algérie) et « rapatriée » en 1963 à Nancy (France) : à Boufarik, elle a été remplacée par « une orange géante » en tant qu’« emblème » de la « riche plaine agricole » de la Mitidja ; à Nancy, elle est « interpellée » et « critiquée » par une « Table de désorientation », un « anti-monument » qui « offre aux colonisés et à leurs descendants un espace où leur mémoire peut émerger et s’inscrire dans l’histoire collective » (p. 207, citant Dorothée Myriam Kellou). Arc-boutant son analyse aux débats autour de la présence de plusieurs statues de Christophe Colomb aux États-Unis et en Europe, et à ce monument « d’exception » qui, au centre de Shabunda (République démocratique du Congo) rend hommage aux « survivantes », aux « femmes victimes des guerres au Congo » (p. 213, citant Denis Mukwage), Chaulet-Achour argue que « [l’]Histoire doit être racontée en tenant compte de l’ensemble de ses acteurs et des actions qui ont été les leurs » (p. 212) et que « [c]ette décolonisation de l’espace public n’en est qu’à ses prémices car la remise en question des symboles colonialistes visibles que sont les statues est légitime » (p. 211).
Quand j’ai refermé le livre de Christiane Chaulet-Achour, j’ai eu envie de m’immerger de nouveau dans Fanon. Il ne s’agissait pas de vérifier quoi que ce soit, je n’étais pas circonspect ni en retrait par rapport à l’ouvrage de mon amie. Comme chaque fois qu’une lecture m’absorbe, une série de questions me taraudait : les ouvrages que nous a laissés Fanon sont-ils actuels ? Ou de quelle actualité peuvent-ils être ? Sont-ils modernes ? Définitivement modernes ? Ou bien ont-ils encore une efficience ? Peuvent-ils avoir un effet en ce (temps) « contemporain » où prolifèrent les crispations identitaires et leurs expressions politiques autoritaires et confessionnelles ? Je suis réticent à avaliser que l’étude de l’Histoire et du passé nous permet de nous guider (rationnellement, lucidement) au présent et d’élaborer des perspectives pour transformer le futur en avenir ; les discours qui valorisent les œuvres du passé en prétendant qu’elles éclairent nos dilemmes me rendent perplexe. J’estime plutôt que c’est avec les incertitudes de l’heure qu’il est judicieux d’appréhender les textes littéraires des époques ayant précédé la nôtre.
J’ai donc la conviction qu’il serait vain de nous « emparer » de Fanon pour en tirer des recettes et les appliquer mécaniquement à la conjoncture dans laquelle nous sommes plongés : par exemple, aux débats sur « l’immigration ». Car si nous le faisions, nous « passerions à côté » des nécessités idéologiques, politiques, économiques et sociales de l’heure. En d’autres temps, dans les années 1960, encore dans les années 1970, nous aurions abordé ce problème crucial (et humainement douloureux) en termes de main d’œuvre de réserve (l’armée de réserve des travailleurs, selon les mots de Karl Marx) destinée à peser sur le prix de la force de travail, et non pas sous les vocables de « immigrés », de « migrants », de « sans-papiers ». On n’est plus hélas le 8 mai 1970 quand des militants de la Gauche prolétarienne ont attaqué le magasin Fauchon, place de la Madeleine à Paris, et ont ensuite distribué les produits volés (ou : taxés et repris ?) aux habitants du bidonville de Nanterre. Et pourtant, sous le métro aérien de Paris, et le long des bretelles d’autoroute en région parisienne, de pauvres gens campent et survivent dans des conditions déplorables, condamnés à la rue et exposés à la répression… Les désigner comme « migrants », « sans-papiers », « précaires », n’est-ce pas déjà se soumettre à ce que le capital en fait et à ce qu’il en dit, lequel capital n’use quasiment plus du substantif d’« immigrés » pour les nommer, mais continue d’employer celui d’« immigration » qu’il agite comme un épouvantail et une machine à voter en faveur de l’extrême droite et de l’« extrême centre » ? Ces femmes, ces hommes, ces jeunes que le capital et l’impérialisme fabriquent, la dévastation de la planète et la compétition en vue de profits toujours plus colossaux les incitant à quitter leurs terres pour un « nord » où ils seront réifiés – des marchandises : un « volant » de main d’œuvre taillable et corvéable à merci, une « variable d’ajustement structurel » commode destinée à contenir les salaires et les droits sociaux d’une « aristocratie » ouvrière (du point de vue de la division internationale du travail) qu’on dresse contre eux –, Frantz Fanon ne pouvait pas en parler, il ne pouvait pas s’adresser à eux, il ne pouvait pas les inviter à la résistance, il vivait et combattait à une autre époque : ils n’« existaient » pas lorsque les firmes automobiles allaient directement dans les villages du Rif ou d’ailleurs « négocier » avec les autorités locales la venue dans les usines et les chaînes de montage françaises de dix, vingt, trente – ou plus – jeunes (ou moins jeunes) futurs travailleurs ; le temps de L’Établi (de Robert Linhart) est révolu, il n’y a plus d’atelier Citroën dans Paris, or transformer le monde, a fortiori faire la révolution, voilà qui exige de savoir de quoi on parle, de quelle situation concrète on fait l’analyse concrète… Aussi aucun des livres de Fanon (ou de n’importe qui d’autre qui lui soit contemporain) n’est de nature à nous aider à trouver les mots, la langue, les mots d’ordre, les objectifs et les programmes dont nous avons besoin pour exprimer notre solidarité avec ces hommes et ces femmes, la tisser et la renforcer, pour contribuer à ce qu’ils défendent leurs droits, à ce qu’ils ne soient plus des pions ballotés entre les passeurs (lesquels ont pris la place des ignobles marchands de sommeil des années 1960-1970), les flics et les patrons qui les embauchent sans les déclarer…
En revanche, avec ces préoccupations qui sont les nôtres, lisons et relisons Fanon – et le livre de Linhart ! –, interrogeons ses livres qui ont tant compté, rafraîchissons-nous la mémoire, et pour les moins âgés d’entre nous : découvrez ces magnifiques bouquins qui sont plus que des textes et des livres, puisqu’ils sont pétris dans la sueur, la douleur et l’espoir d’une génération, celle des luttes anticolonialistes. Nous y trouverons les voies et moyens empruntés par Fanon et nos aînés pour mener la bataille, la leur, en vue de l’indépendance de l’Algérie et la fin des empires. Et rien de plus ! Mais c’est déjà énorme ! Et si nous nous imprégnions bien de la façon dont Fanon et ses camarades ont rassemblé les « masses » autour de la cause algérienne et en vue de l’émancipation des peuples colonisés, peut-être que cette compréhension des impératifs stratégiques et tactiques – politiques – qu’ils ont dû surmonter, nous permettra à notre tour, ici et maintenant, d’inventer les outils et de tracer la voie pour non seulement ne pas avaliser le cours du monde mais pour le renverser, afin de dessiner l’horizon d’un autre monde.
Voilà ce à quoi j’ai pensé quand j’ai terminé la lecture de Frantz Fanon, Ses choix, ses intuitions que ma grande sœur Christiane Chaulet-Achour propose à notre réflexion. Les livres qui, une fois clos, incitent à ce genre d’associations et d’élaborations sont bons, les mièvres en effet on les oublie. Pour moi, l’étude de Chaulet-Achour est excellente. Toutes celles et tous ceux qui récusent l’idée d’une reddition gagneront à s’en nourrir – pour progresser et marcher ensemble vers un peu plus de justice, d’égalité, de liberté et d’humanité.

Christiane Chaulet-Achour, Frantz Fanon, Ses choix, ses intuitions, Coll. « Littératures, Cultures Sociétés », Arcidosso (Italie), Effigi Edizioni, 2026.
Note :
[1]. Jean-Michel Devésa, « Fanon, L’Algérien des possibles », Revue algérienne des lettres, (R. A. L.), « Frantz Fanon : Universalité et transdisciplinarité », numéro coordonné par Bellabas Bouterfas, Vol. 9, n° 3, p. 43-51, 2025 [juin 2026], [en ligne] http://https://asjp.cerist.dz/en/article/293670 [consulté le 22 août 2026].


