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Daniel Maximin : Un retour au roman (Salves de blues)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • 15 sept. 2025
  • 9 min de lecture


« Sans oublier ce swing judéo-nègre maudit »

« Jazz même en cage : seul chant d’oiseau délivreur des barreaux »




Nous revenons dans le Paris où Adrien, narrateur de L’Isolé Soleil (1981) a trouvé ses marques… mais dans les années précédant sa venue de Guadeloupe. Pour ce quatrième roman, Daniel Maximin choisit une période et une thématique qu’il n’avait pas visitées dans ses précédentes fictions. Dès le titre, une date affiche une temporalité resserrée, « Lundi 9 mars 1942 au Mont Valérien ». Très vite nous saurons que c’est la date d’exécution de sept jeunes résistants dits, par le Haut commandement allemand, communistes, « francs-tireurs »., suivant de près leur condamnation à mort, ne laissant aucune chance pour trouver une voie pour les épargner. La quatrième de couverture est tout à fait explicite à ce sujet. Leurs noms sont rappelés plusieurs fois tout au long du récit : Roger Hanlet, Fernand Zalnikov, Pierre Milau, Acher Semahya, Robert Peltier, Christian Rizo et Tony Bloncourt. Echo ou complément de l’assassinat connu de Guy Môquet, le 22 octobre 1941, quatre mois auparavant. Les noms de ces sept résistants « aux regrettables consonances étrangères » ont été assez oubliés de la mémoire communiste, comme l’ont été les Bataillons de la jeunesse.


Le sujet du roman ne peut être la décision du tribunal en elle-même puisqu’elle est donnée comme un fait historique dès le début. Il est donc d’abord le choix de revenir sur une résistance sinon oubliée du moins minimisée : le romancier choisit de la cerner en privilégiant comme figure centrale, Tony Bloncourt, jeune Haïtien d’origine guadeloupéenne et le jazz dans ces années-là à Paris.


Dans un ouvrage d’Histoire anthropologique qui sera enfin disponible en français en octobre de cette année, Faire taire le passé, Michel-Rolph Trouillot écrit : « la conséquence préjudiciable pour ceux qui n’ont pas le pouvoir d’enregistrer et de faire connaître est une " historicité unisituée". Ecrire l’histoire dépend des enjeux qui lui sont attachés et non de "l’importance de l’événement initial". Une communauté se crée son " modèle de stockage de la mémoire-histoire". Et comme le passé dépend du présent, " le passé – ou plus exactement, la passéité – est une position". On inclut, on exclut : comment ? " Le passé construit est lui constitutif de la collectivité". A partir d’un présent, il y a "une création continue du passé" ».


Dans cette perspective où je situe le positionnement de ce roman, Daniel Maximin offre une fiction historique soucieuse de précisions mais soucieuse aussi des significations que peut apporter la littérature quand l’Histoire légitimée laisse des blancs dans la narration.


Du côté de l’Histoire continuée, les exemples ne peuvent être tous donnés. On peut même penser que la lecture en est parfois ralentie ; et pourtant, l’entreprise de combler les blancs du récit historique homologué nécessite cette précision et ces détails. On comprend que le devoir de mémoire que l’écrivain s’est fixé nécessite cette abondance de noms, de faits, de prises de position. 


Premier exemple : les citations choisies mises en exergue annoncent et enrichissent ce que l’on pourrait appeler le dialogue des générations. La première, très longue est celle de Jean Guéhenno (1890-1978), professeur au lycée Louis-le-Grand. Elle est tirée de sa préface à son Journal des années noires, dédié à ses élèves qui « emprisonnés, torturés, déportés, fusillés ou tués en combattant, témoignèrent par leurs souffrances ou par leur mort que nous ne nous trompions pas (…) la liberté existe ».

Puis au début des trois autres parties, le romancier insère, en écho aux sept fusillés, des citations d’Hélène Berre, déportée française, décédée, 21 ans, écrire pour ne pas disparaître totalement ; de Jacques Lusseyran, déporté français, 18 ans, « Nous voulions apprendre à vivre » ; de Selma Meerbaun, Roumaine, 17 ans, déportée, décédée ; de Sophie Scholl, Allemande, exécutée à 21 ans, « Je veux vivre » ; de Hans Scholl, Allemand, exécuté à 25 ans ; et enfin un des sept fusillés, Fernand Zalnikov, 19 ans, extrait de sa dernière lettre du 9 mars 1942.

 

Second exemple : les textes authentiques et les lettres inventées. Dans ses romans précédents, Daniel Maximin a toujours authentifié les propositions de son imaginaire après avoir cerné au plus près ce que les historiens offrent comme matériau. Il est aisé de les retrouver dans le continuum de la lecture. On a aussi le procès-verbal complet du procès des sept par presse interposée et le récit de l’exécution par un des personnages de la fiction.


Troisième exemple : les noms connus, les prises de position des uns et des autres : on a ainsi le détail des tentatives de mobilisation des enseignants (lettre, pétition) ; la contre-offensive d’intellectuels collabos ; le récit d’événements antérieurs comme les fusillés de Chateaubriand ou ceux du Musée de l’Homme (occasion d’insérer par deux fois, entre autres, Germaine Tillion). On rencontre aussi d’autres personnes de l’époque et très souvent leur citation est accompagnée de données biographiques comme  Ady Fidelin, la compagne de Man Ray [cf. le roman de Gisèle Pineau, Ady, soleil noir, 2021], Jenny Alpha, Wifredo Lam et sa femme, Gerda Taro, photojournaliste brigadiste décédée à 27 ans le 1er août 1937. Sans compter l’avalanche de noms quand Orfée rencontre Jean Paulhan au jardin du Luxembourg et qu’ils échangent sur l’engagement.

Les lieux : le Musée de l’Homme, les cafés, l’église Sait Sulpice, le Luxembourg, le Hot Club, la Grande serre tropicale du Jardin des plantes, le Mont Valérien. Et les trajets dans Paris à pied, en vélo ou en métro.


Mais, par ailleurs, l’écriture littéraire a des possibilités d’entrer dans la vie quotidienne des acteurs et témoins qui donnent une profondeur au récit. Ainsi du côté de la fiction, plusieurs inventions sont introduites pour faire parler le passé silencié. Le titre choisi détourne le sens attendu et pourtant attesté, les salves des fusils allemands, vers la musique et son pouvoir de transcendance des blessures de la guerre. En chantier depuis plusieurs années, ce roman a eu différents titres : « Creole love call » puis « C’était pour la vie ». Le titre définitif est particulièrement réussi par ce jeu sur le mot « salves » et par le parallèle et l’opposition entre Histoire et fiction entre titre et sous-titre.



Le jazz 


Le romancier met en place un quintette de musiciens sous la houlette sévère et intransigeante de leur maître, Valéry Bergopsom, revenu aveugle de la guerre d’Espagne où il était parti combattre dans les Brigades internationales : « Tony, son ancien élève du lycée Rollin retrouvé avec joie à son retour d’Espagne ; Michael le swingjugend, altiste allemand très doué, caporal chauffeur de l’état-major, juste toléré au cours sous condition de venue toujours en civil ; Joseph, l’amateur à "l’archet khâgneux" et les deux jeunes filles, débutantes passionnées, Aurélia la lycéenne et Paulette la secrétaire, tous les cinq acharnés à se libérer du carcan originel de leur solide formation classique ».


La première scène est très violente lorsque Valéry gifle Tony Bloncourt et le renvoie définitivement de son cours : « […] il voulait ainsi mettre sous les yeux de ses jeunes disciples la liste des carcans mortifères dont ils devaient se libérer par et pour la musique, pour qu’ils comprennent de visu la dangereuse mais puissante dimension de révolte de ce jazz qu’il avaient choisi de continuer à jouer pour briser tous ces interdits possiblement mortels pour eux aussi à Paris ».


On comprend que ce maître met la musique et son pouvoir au-dessus de tout et le roman tisse par les mots un hommage riche d’informations sur le jazz. Michael, le jeune musicien allemand, se refuse pourtant à camoufler le silence des morts à venir par la musique. On a ainsi plusieurs fois la mise en débat de ce pouvoir de la musique aussi perturbatrice qu’elle soit pour l’ordre établi. Ainsi la sœur jumelle de Valéry, Orfée n’est pas en accord avec son frère qui pense que « le premier devoir du musicien est de ne s’asservir qu’à son instrument ». Elle veut bousculer « cette trop harmonieuse parenthèse » et ne peut penser que la musique dépasse l’émotion de la mort injuste et brutale.


Une autre discussion jazzique importante est insérée quand Valéry et Charles Delaunay sont au Hot Club (Duke Ellington, Django Reinhardt, etc…) le 9 mars, attendant l’heure de l’exécution. Valéry peut exprimer son « puissant mal-être » d’avoir exclu Tony de son cours : « Il s’était aussi confié longuement sur son violent geste de renvoi de Tony, en apprenant ses actes de résistance que ses propres convictions auraient dû le conduire à approuver ou au moins à protéger. Il avoua à Charles que c‘était là le plus grave : une gifle à la musique prise en flagrant délit de fragilité. Une gifle au violon non-violent qui laissait sa place dans son étui à la violence d’un revolver et d’une capsule de cyanure. Peut-être que la gifle au résistant Tony s’adressait d’abord en réalité à l’impuissance du violoniste Valéry ».


Pouvoir de la musique encore quand Orfée, dans le « wagon des juifs » du métro, voit entrer « une adolescente au visage lumineux ployant sous le poids d’un violoncelle » : « Orfée eut l’impression qu’à sa vue le wagon de cœurs plombés semblait aussi se redresser, et les visages s’éclairer d’un furtif sourire. Sans nul besoin de sons, l’encombrant violoncelle pénétrait tous les yeux étonnés pour délivrer une musique que sa spacieuse tessiture répandait de l’intérieur de son solide étui. En observant l’expression des visages tournés vers l’instrument, Orfée se rendait compte une fois encore du pouvoir que véhiculait la musique, même par la seule présence impromptue d’un instrument muet, évocatrice de sensations que chacun recevait en rappel soit de peine soit de plaisir, de sombre drame ou d’envol d’oiseau ».



Tony Bloncourt

Dans cette œuvre dédiée en premier lieu à Tony, Daniel Maximin cible la jeunesse lycéenne et étudiante ainsi que le milieu intellectuel et artistique. Les interventions de Joseph et Aurélia sont essentielles à ce tableau. Ils ne manquent ni de courage ni de lucidité : « nous sommes depuis trois jours, dit Aurélia, deux grains de sable naïvement acharnés à remonter le courant d’un fleuve de boue ».


Michael, le jeune Allemand, a aussi une place de choix : d’abord par l’incongruité de sa présence au cours malgré sa fonction à l’état-major, par son amour du jazz. Son désir pour rendre hommage à son camarade est d’accepter d’être le chauffeur de l’aumônier qui est envoyé auprès des condamnés. Ainsi il verra une dernière fois Tony et il jouera : « il allait combattre le démon hitlérien […] avec toute la puissance de son violon et de la musique, comme moyen et comme fin de sa résistance personnelle à la terreur ». De plus, il veut récupérer le violon de Tony avec l’aide de l’aumônier, Franz Stock. Cela ne se passe pas comme il l’avait espéré et l’entrevue avec l’aumônier, qui a délégué son adjoint pour aller au Mont Valérien, est insupportable de belles phrases sirupeuses face à la mort programmée de sept jeunes gens.


Le portrait de Tony est donné par Orfée qui l’a recueilli une nuit alors qu’il se cachait : « elle avait su en une seule nuit d’accueil tout comprendre et presque tout goûter de Tony, sans besoin de violon : sa voix à l’accent grave et si chantant par son accent créole, ses paroles de conviction juvénile et d’espoir brut, ses confidences confiantes, puis la danse de leurs cœurs enlacés sans partition, et la respiration apaisée de son corps endormi pieds nus à côté d’elle ».


Par la manière dont Aurélia, Michael ou Joseph l’évoquent, on approche une forte personnalité, fauchée à 20 ans. C’est Charles Delaunay qui lit la lettre que Tony a écrite pour son professeur et donnée à Michael avant de mourir : « Je tiens à vous informer de ma dernière volonté : face aux salves, je jouerai dans ma tête mon solo de blues improvisé sur Black and tan fantasy, la musique de Duke Ellington que vous nous avez si passionnément enseignée. Sachez aussi que j’ai pardonné votre injuste décision de me chasser du cours, et que je ne garde que le souvenir de vos instructifs coups d’archer ».


La présence de Michael et sa voiture de service permet au romancier une fin un peu rocambolesque pour permettre de faire évader Aurélia, leur « visite » au cimetière d’Ivry pour un hommage aux fusillés suivis du portrait au crayon de Tony et des photos des fusillés avec leur nom et âge, nouvelle affiche rouge pour effacer les silences de l’Histoire.


***


Entre Histoire et fiction, Daniel Maximin choisit une séquence historique qui met le projecteur sur un jeune Haïtien résistant contre le nazisme dans un Paris pollué par l’armée allemande et ses soutiens pétainistes. On apprend beaucoup… parfois peut-être un peu trop. Mais c’est une des forces de la littérature de dire plus des acteurs de l’Histoire.


C’est aussi un hymne à la musique et surtout au jazz et à son acclimatation en France. Cette référence à la musique est une constante des écrits de Maximin. Il faut lire l’analyse qu’en donne Cyrille François dans son explication de L’Isolé Soleil (Honoré Champion, 2013) pour bien saisir une des constantes de l’inspiration de l’écrivain que ce soit dans ses fictions ou dans ses essais. Il montre comment Maximin fait toujours cohabiter poètes et musiciens à l’avantage des seconds : « La musique vient alors secourir les personnages des défaillances du dire, l’instrument remplace le stylo, le solo détaché sur le collectif montre la voie à la solitude de l’être embarrassés de ses mots et de ses silences ».


La musique supplée aux défaillances du dire. Elle est, comme le dit l’écrivain « la cinquième langue de la Caraïbe », « elle dépasse les barrières entre les langues et les cultures ; elle illustre la créolisation des cultures par la recréation de musiques européennes sous l’influence africaine ».


L’hommage au jazz, au plus fort du noir de l’Histoire, dit aussi tout cela. Et le recours à la documentation : noms d’écrivains, d’intellectuels, de musiciens, la citation des textes attestés et de ceux qui sont inventés dans la justesse d’un contexte, remplit l’autre programme toujours affirmé par Maximin : « écrire c’est continuer la conversation avec les livres ». Si depuis son premier roman, la création de Maximin est un plaidoyer pour faire reconnaître la Caraïbe dans le concert du monde, le choix conjoint de Tony Bloncourt et du jazz, en une période si dangereuse, est une pierre supplémentaire à cette affirmation.




Daniel Maximin, Salves de blues - Lundi 9 mars 1942 au Mont Valérien, Caraïbéditions, juillet 2025, 360 p pages, 21,30 euros




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