De Claire de Duras à Cécile Chabaud & Miranda Spieler : Le retour d’Ourika


« L’héroïne d’un roman qui fait pleurer tout Paris… C’est l’histoire d’une petite noire élevée en Europe dans une grande famille blanche, et qui souffre de sa couleur et en meurt »
(Aimé Césaire, La Tragédie du roi Christophe, 1963, Acte II, scène 2)
Tour à tour, le récit Ourika a bénéficié de qualifications nombreuses et contrastées : anti-esclavagiste / esclavagiste, anti-colonialiste / colonialiste, féministe / non-féministe, mais aussi romantico-sentimental et paternaliste.
Ce récit de Claire de Duras, publié en 1823, n’en finit pas d’être réécrit ou glosé par des écrivain.e.s, essayistes ou historien.ne.s. S’il eut un succès notable à l’époque, sa plus grande fortune vient, sans aucun doute, de sa réussite littéraire et de ces ré-investissements depuis deux siècles.
A sa sortie, il fut réédité une dizaine de fois en cinquante ans, traduit en anglais et en espagnol. Très apprécié par Chateaubriand qui comparait son amie tout à la fois à Madame de Staël et à Madame de La Fayette, il a aussi été apprécié par Goethe qui reprochait à la romancière de l’avoir ému. Cette nouvelle a inspiré des poètes : Delphine Gay, Gaspard de Pons, Pierre-Ange Vieillard, Ulric Guttinger, Mme Augustine Dudon, Mme Ballent. Il y eut aussi les adaptations théâtrales de J-T. Merle et F. de Courcy. En 1825, le peintre Gérard exposa une Ourika dont Alfred Johannot fit une eau-forte. Le succès d’Ourika s’est traduit aussi par une mode – collerettes et bonnets « à la Ourika » – par les surnoms qu’on donna aux deux filles de la duchesse, « Bourika » et « Bourgeonika ». La critique de presse fut excellente.
Au XXes., Ourika refait surface : en 1963, La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire ne l’oublie pas … Notons aussi Léon-François Hoffmann (1973), Claudine Herrmann (1979), Gérard Gengembre (1984), Martine Delvaux (1988),Margot Irvine (1995), Roger Little (1998), Jean-Marie Volet (2009)…
A cette rentrée 2026, une historienne, Miranda Spieler, professeure d’Histoire à l’Université américaine de Paris et une romancière, Cécile Chabaud, professeur de lettres et romancière, s’emparent du personnage pour en proposer une version en partie différente de celle de leur consœur du XIXes. par les compléments et interprétations qu’elles proposent, augmentant encore l’aura de ce récit.
Ourika et les recherches sur le Lobby de l’esclavage et de la traite dans Esclaves à Paris - Vies cachées et histoires fugitives
L’enquête réalisée par Miranda Spieler, par sa nouveauté et les moyens engagés, est tout à fait remarquable. Comment retrouver celles et ceux qui étaient au ban de la société, qui se cachaient ou étaient en fuite et dont le physique était particulièrement visible dans le quotidien ? Analysant un nombre de documents impressionnant du Paris du XVIIIes., elle parvient à la reconstitution, avec des lacunes, du parcours de cinq esclaves : Jean, esclave d’un planteur de Saint Domingue, Pauline, esclave d’un ancien gouverneur de l’île Bourbon, Lucidor, orphelin africain vivant en liberté mais affranchi qu’en 1750 alors qu’il avait débarqué en France vers 1720, Julien qui, en 1787, fut matraqué, emprisonné et reconduit au Havre, un cas de métis particulièrement complexe. Son enquête entend faire un sort à la fameuse maxime juridique : »Nul n’est esclave sur le sol français ».
C’est son cinquième chapitre qui est consacré à Ourika : elle ne l’a retrouvée dans les archives que par la mention de son décès, le 27 janvier 1799. Avec le lieu où elle résidait alors, remettant en question la fin du récit de Claire de Duras : « Au moment de sa mort, elle habitait dans un somptueux hôtel particulier appartenant à la veuve du prince, Marie-Charlotte de Rohan-Chabot (…) L’immeuble où Ourika a poussé son dernier soupir est aujourd’hui le siège du ministère français de l’Intérieur ».

1738-1815, militaire, administrateur colonial
Elle affirme d’emblée que l’on a ici un cas classique de la traite : « Être enlevé, se retrouver orphelin étaient des scènes primitives classiques de la traite ». En conséquence, elle veut porter sur ce « court roman historique » le regard d’une historienne qui s’intéresse à une figure historique et moins frontalement à son avatar littéraire.
Elle donne de nombreux exemples bien développés des enfants offerts en cadeau en particulier à un moment de « forte hausse du volume de la traite pendant les dernières années de l’Ancien régime ». De longs paragraphes sont consacrés à la personnalité du donateur, Stanislas de Boufflers, gouverneur du Sénégal qui offre Ourika à son oncle, le maréchal de Beauvau, membre fondateur de la Société des amis des Noirs (1788). Avec ce récit, on se heurte à la contradiction entre abolitionnisme et absence de dénonciation de l’esclavage et de la traite avec participation à l’entreprise.
L’historienne puise abondamment dans la correspondance de Boufflers. Ainsi, en date du 8 février 1786, il écrit à son amoureuse : « J’achète en ce moment une petite négresse de 2 ou 3 ans. (…) Elle est jolie, non pas comme le jour, mais comme la nuit. Ses yeux sont comme de petites étoiles et son maintien est si doux et si tranquille que je me sens touché aux larmes en pensant que cette pauvre enfant m’a été vendue comme un petit agneau ».
Par ailleurs la biographie de Claire est éloquente sur son implication dans le système de la plantation basé sur l’esclavage et la traite. Claire Lechat de Kersaint, duchesse de Duras, est née à Brest en 1778. Ce sont les dernières années de la monarchie et la jeune fille connaît deux expériences traumatiques importantes, communes à d’autres aristocrates : l’exécution de son père et l’émigration hors de France.
L’amiral a laissé des biens à la Martinique qu’il faut récupérer : ce que la jeune fille fait, même si les biographes de l’écrivaine ne creusent pas la question. La Martinique est bien une terre d’esclaves et de planteurs et on n’y fait sa fortune ou on ne la rétablit qu’en participant au système. Après la Martinique, Claire et sa mère se rendent aux Etats-Unis où la jeune fille retrouve une amie de couvent, reconvertie à une vie totalement différente de celle qu’elle menait en France, avant la Révolution. Après avoir rétabli sa fortune, Claire de Kersaint se rend à Londres où elle épouse en 1797, Amédée Bretagne Malot Durfort de Duras dont elle aura deux filles : Félicie en 1797 et Clara en 1799. Comme de nombreux aristocrates, Mme de Duras rentre en France après le 18 Brumaire, et vit dans le château d’Ussé, acquis en 1807. Elle est très liée à Chateaubriand. Avec la Restauration, son mari est nommé Maréchal et la famille s’installe à Paris où la duchesse tient un salon dans lequel les personnes admises sont triées sur le volet. Elle utilise son influence pour faciliter la carrière diplomatique de Chateaubriand qui lui doit ses ambassades en Suède et à Berlin et son envoi au Congrès de Vérone. L’historienne donne de nombreuses preuves des convictions de Chateaubriand. Ainsi lorsqu’il est ambassadeur à Londres, il ironisait sur « la philanthropie britannique » à propos de l’esclavage. Comme l’écrit Miranda Spieler : « l’autrice du roman était elle-même le produit d’une histoire impériale transocéanique faite de violence ». A son retour en France, elle fit de gros efforts pour s’assimiler à la société aristocratique dite « éclairée » de l’Ancien Régime dont elle avait été éloignée et dont elle assimile les codes.
Lorsqu’elle s’intéresse de plus près à Ourika, « avatar littéraire », l’historienne est sensible à ce qu’elle nomme le « ventriloquisme » c’est-à-dire la manière dont l’autrice parle à la place de sa protagoniste. Aussi devient-elle « sous sa plume un moyen d’atteindre la vertu et de mettre en scène (la) bienveillance » de ces aristocrates de l’époque, se réclamant des Lumières : une façon de masquer la violence de l’entreprise commerciale de la traite et la réalité de leurs fortunes. Aussi, de son point de vue, ce récit est « subtilement apolitique » : il ne laisse percevoir aucune condamnation de l’injustice de l’esclavage et montre le racisme comme une fatalité. Le texte fait peu de références à la couleur de peau d’Ourika et propose, d’après elle, le schéma inversé de Frantz Fanon dans Peau moire masques blancs : une Blanche dotée d’un corps noir. Cette affirmation n’est pas très convaincante. De son point de vue, la popularité du roman vient de l’invisibilité et du blanchiment d’Ourika, c’est « la violence implacable » du récit. On peut être abolitionniste par compassion mais sans aucune identification possible avec une « négresse » !
Au cours du XIXes. on a beaucoup qualifié le récit d’« autobiographie masquée », – Miranda Spieler parle d’un « ego-document ». Sainte-Beuve l’évoquait comme une projection par Claire de Duras de son complexe d’infériorité et « du sentiment d’illégitimité d’une " duchesse parvenue" ». Si l’autrice modifie l’âge d’Ourika et de son décès (1802 et non 1799), c’est que les couvents interdits pendant la Révolution avaient réintégré leurs quartiers cette année-là, ce qui correspondait aussi aux mesures prises par Napoléon en faveur du ce « livre précurseur de l’antiracisme »système esclavagiste dont Claire de Duras allait tirer d’avantageux profits. La fortune de Mme de Duras en Martinique fut alors confirmée : « A la veille de la Révolution française, malgré la débauche de protestations vertueuses (…) les élites parisiennes étaient plus que jamais liées au commerce du sucre et des esclaves ».
L’apport de l’ouvrage de Muranda Spieler est essentiel pour bien situer qui est l’autrice, quels sont ses rapports et ses liens avec le pouvoir et l’aristocratie et en quoi cela éclaire le choix de son sujet et la manière de le traiter. On pourra revenir sur certaines de ses affirmations.
Ourika, prétexte à un roman sur 1789 et les malheurs de l’aristocratie, Si nous n’étions captives
On ne peut négliger, dans le succès du récit en 1823, cette osmose entre vie et œuvre et le goût nostalgique pour une vie révolue. Avec Ourika, on longe l’Histoire de la Révolution française vécue par une aristocrate héritière des Lumières, ennemie de la « Terreur ». On apprend aussi les règles de l’éducation d’une jeune fille de la « bonne société » et on perçoit le profil social des écrivaines.
Mais il faut prendre la mesure de ce nouveau récit : sur les treize chapitres qui le composent, dix sont essentiellement consacrés à Claire de Duras. Les chapitres 2 et 4 donnent un tableau géographique et sociologique de la traite en Afrique, mettant les « Blancs » en arrière-plan et désignant avec insistance « les Maures » comme agents négriers. Les chapitres 6, 10 et 12 où Ourika est racontée contiennent des scènes assez insupportables : celle de l’arrivée du « cadeau » chez les de Beauvau et la scène d’émancipation d’Ourika (qui était donc bien esclave !).
Pourtant le roman de Cécile Chabaud semblait nous introduire à l’histoire d’Ourika par trois signes forts : le titre avec ce « nous » et le qualifiant de « captives » qui interrogent ; par le portrait fort connu en pleine page d’Ourika ; enfin par la dédicace : « Ce livre est dédié à la mémoire des millions de victimes de la traite négrière et à celle d’Ourika ». En ouverture de lecture, on reste persuadée qu’on va lire une nouvelle interprétation romanesque de la vie d’Ourika.
L’avant-propos dit autre chose : le projet est d’entremêler deux vies de femmes, celle de la romancière de 1823 et celle d’ « Ourika de Beauvau » (sic). Cécile Chabaud veut prolonger en quelque sorte « un livre précurseur de l’antiracisme » : pour l’une, elle a de nombreux documents et pour l’autre, de « maigres traces ». De la première, on peut citer des propos attestés, de la seconde des phrases reprises au récit de 1823. Il est remarquable que les citations du récit de 1823 et qui parlent d’Ourika ouvrent des chapitres consacrés à Claire de Duras et illustrent sa vie, confondant, assez abusivement les deux existences. En réalité, le « nous » et « captives » désignent à la fois Claire et surtout elle, et accessoirement, Ourika : celle-ci n’est pas captive mais esclave.
Le roman est essentiellement un roman sur Claire de Duras qui sait esquiver les contours des séquences problématiques : ainsi que fait-elle en Martinique pour rétablir la fortune de son père ? Il n’y a jamais une condamnation directe de l’esclavage et quand Ourika pose la question de ce que « les Blancs » font aux « Noirs », la maréchale botte en touche : « -Ma jolie, sur ce point je ne puis vous répondre. Les guerres et l’esclavage sont de bien grands maux, des jeux de pouvoir auxquels se livrent les hommes depuis le début de l’humanité. Dans l’Antiquité, les esclaves étaient blancs. Depuis le VIIes, la traite existe dans les sociétés du monde arabe. L’esclavage ne peut être associé à une couleur, une région ou une époque ».
On glisse aussi sur l’incongruité du « cadeau » que le maréchal et son épouse acceptent sans trop d’état d’âme, substituant à la possession d’un être humain, l’affection qu’ils portent à l’enfant. Pour preuve cette représentation de l’attachement du maréchal.

Le maréchal de Beauvau et Ourika par Sophie de Tott (1758-1848)
p. 68 du roman de C. Chabaud
Par contre si le toman ne nous apprend rien sur Ourika (se contentant de rectifier les maigres données biographiques), il nous apprend tout sur 1789 et ses suites du point de vue des aristocrates. Claire de Duras se définit comme « une femme dont le cœur et l’esprit portaient la marque indélébile des infortunes dont tant de familles avaient été victimes ». On pourrait multiplier les exemples sur l’horreur de ces temps révolutionnaires sans jamais une mention autre que désastreuse des heurs et malheurs de l’aristocratie. Et, bien entendu, au centre, l’amour jamais partagé de Claire de Duras avec Chateaubriand dont il faut reconnaître que la romancière d’aujourd’hui écorne quelque peu l’image en mettant en valeur sa goujaterie. Et les métaphores pleuvent pour éviter de parler d’esclavage dont je ne donne qu’un exemple, la mort de la jeune fille : « Tandis que Jehanne et la maréchale pleuraient à chaudes larmes en implorant la miséricorde de Dieu, Charlotte Catherine Bénezet Ourika de Beauvau, les yeux fermés, fendait les flots sur un immense voilier blanc en direction des terres du Sénégal ».
Comment peut-on être esclave avec une telle nomination et une telle mort pleurée par deux femmes blanches ! Non, elle était seulement captive d’une fatalité comme Claire était captive de son amour contrarié pour Chateaubriand. On a envie d’appliquer à de nombreuses pages du roman, ce que Claire de Duras aurait dit à Chateaubriand pour l’une de ses oeuvres : « cet ouvrage s’alourdit parfois de mots coulés dans le miel ».
Retour au roman de 1823
Miranda Spieler informe amplement sur le statut socio-économique des maîtres d’Ourika et Cécile Chabaud tente d’apprivoiser pour le lecteur les malheurs qu’ils ont subis à cause de la Révolution. Et ce sont des apports conséquents qui contextualisent la création et qu’il serait bon de transmettre en même temps que l’analyse de l’œuvre.
Ce court roman fait partie des œuvres françaises (Victor Hugo, Olympe de Gouges, Mme de Staël) traitant de la traite et l’esclavage mettant en scène : le rejet de l’autre noir en un racisme assumé sans complexe; l’intériorisation des préjugés de classe selon l’éducation reçue ; les événements de Saint-Domingue qui donnèrent naissance à la première République noire abolissant l’esclavage, l’Haïti d’aujourd’hui. On peut y lire aussi l’échec de l’assimilation comme accession à l’égalité, cette doctrine qui sera un des points forts de la doctrine coloniale française au XIXe siècle, donnant d’un côté ce qu’elle reprend de l’autre et qui continue à être prônée dans les rapports aux altérités des Suds.
Que Mme de Duras n’ait pas suivi à la lettre les quelques données biographiques connues : c’est la liberté de tout écrivain de choisir sa scénographie. Ce qui fait l’originalité de ce récit est d’abord sa condensation et le choix d’une jeune Africaine élevée et choyée dans un milieu de l’aristocratie éclairée ; le récit est également très original dans sa facture. La séquence initiale est à la première personne. Ce « je » se trouve être celui d’un étudiant en médecine appelé à Paris auprès d’une jeune religieuse malade au faubourg Saint-Jacques. La surprise n’est pas dans cet appel mais dans la découverte de la race de la jeune religieuse : « Elle se tourna vers moi, et je fus étrangement surpris en apercevant une négresse ! » Notons qu’auparavant le récit a commencé par une vision très dysphorique des conséquences néfastes de la « Révolution » qui a détruit une grande partie de ce couvent des Ursulines. Intrigué et désireux de lui venir en aide, le jeune médecin l’écoute, préfigurant un positionnement thérapeutique original aussi pour ce début de XIXe siècle : « Je rendis mes visites au couvent de plus en plus fréquentes ; le traitement que j’indiquai parut produire quelque effet. Enfin, un jour de l’été dernier, la retrouvant seule dans le même berceau, sur le même banc où je l’avais vue la première fois, nous reprîmes la même conversation, et elle me conta ce qui suit ».
Cet emboîtement du récit de la jeune Sénégalaise dans un étui thérapeutique est tout à fait intéressant pour souligner les effets morbides du racisme, même si l’intention consciente de Mme de Duras semble avoir été plus tournée vers la consomption amoureuse, reflet de sa propre expérience avec Chateaubriand. Et même si, sous couvert d’Ourika, Mme de Duras investit sa propre expérience, elle donne une parole forte à un personnage de « négresse » dans la littérature française comme le jeune Hugo le fera avec son héros, Bug-Jargal. Mais du côté féminin, il est dans l’air du temps, en introduisant Marie, la femme blanche et des femmes-esclaves. Marie est affligeante de candeur et auréolée de sa « pudeur de vierge » alors que les négresses, lorsqu'elles font irruption dans le roman, sont monstrueuses, pérennisant l'image la plus triviale de l'animalité et de la sauvagerie.
Rappelons que la femme est le « lieu » même du métissage et c’est bien la raison de l’impossible union d’Ourika avec un Blanc. Or, il faut rappeler, comme le fait Martine Delvaux, qu’au XIXe siècle, le métissage biologique est perçu « comme une contamination de races dites pures, et la cause d’une dégénérescence non seulement physique mais mentale. Le métis était perçu comme monstrueux, le produit d’une violation de la loi du genus, et l’enfant d’un péché contre le sang ». « Incarnation d’un désordre biologique », le métis présentait les signes de la folie. Et on peut même dire que la « folie » d’Ourika vient de son métissage culturel.
Mme de Duras a su peindre, avec un réalisme psychologique consommé, le désarroi de la jeune fille. La situation précaire dans laquelle elle se retrouve la prend par surprise et démolit d'un coup ses rêves, sa confiance et l'image qu'elle a d'elle-même. D'enfant prodige choyée dans une prison dorée, elle n’est plus qu’une négresse privée d'avenir. Elle se transforme totalement et note « je n’osais plus me regarder dans une glace » ou « j’étais étrangère à la race humaine tout entière ! ». Les deux séquences suivantes sont de relatif apaisement, les malheurs de la France équilibrant ou neutralisant les malheurs personnels d’Ourika. Elle espère même que les bouleversements que connaît le pays lui permettront de trouver sa place puisqu’on « commençait à parler de la liberté des nègres ». Mais tout cela est brisé par les massacres de Saint-Domingue, dont elle parle avec tous les préjugés de sa classe d’adoption, l’aristocratie : « Les massacres de Saint-Domingue me causèrent une douleur nouvelle et déchirante : jusqu’ici je m’étais affligée d’appartenir à une race proscrite ; maintenant j’avais honte d’appartenir à une race de barbares et d’assassins ».
C’est là qu’on ne peut oublier ce que souligne Miranda Spieler. Les aristocrates étaient attentifs à ce qui se passait là-bas, leur fortune en dépendant. Ici encore, il n’y avait pas à développer pour le lecteur de 1823 puisque la presse et des récits représentaient les esclaves insurgés comme des sauvages ; en réalité, la perte des colonies. Ourika (sa romancière) ne donne pas souvent de dates mais elle donne bien celles du 20 juin et du 10 août 1792 qui marquent la déroute des aristocrates et la fin décembre, avec le décret de confiscation des biens des émigrés.
En 1795-1796, elle se réfugie dans l’amitié de Charles pour échapper aux regards de dédain qu’elle ne voit que trop désormais. Tout s’enchaîne alors : le mariage de Charles avec une autre, la naissance d’un enfant, la mort souhaitée, le regret de n’avoir pas été une « vraie » esclave parmi les siens et le retour de la marquise de… – son électrochoc du début –, qui la met sur la voie de la solution : accepter son sort et se consacrer à Dieu.
Concision et densité, mise en abyme comme une sorte d’entretien thérapeutique avant la lettre. Son autre originalité est son réalisme psychologique. Les passages où le terme de « négresse » est mentionné, marquent la progression de la prise de conscience de l’héroïne. Mme de Duras analyse, avec justesse, l’auto-dérision, l’auto-dépréciation : habitée par le dégoût d’elle-même, intériorisant la dévalorisation que lui fait subir le regard de l’autre, Ourika masque son corps pour qu’il ne « signifie » plus. Négation du corps par sa dissimulation vestimentaire, reflet de la négation sociale… le seul refuge qui lui reste est le refuge en Dieu et l’issue, la « langueur », lent suicide : se laisser mourir par incapacité à vivre le rôle que la société lui a assigné, parce que porteuse d’une différence inacceptable, celle de la race. Quelles que soient ses qualités natives ou acquises, une négresse ne peut être l’égale d’une blanche. Il n’y a pas beaucoup de récit alors qui se mesure ainsi à l’altérité coloniale.
Roger Little titrait sa préface « Peau noire, masque blanc ». Ce n’est pas sans nous rappeler l’analyse implacable du racisme anti-noir à laquelle se livre Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs. Dans Culture et impérialisme, E. Saïd revient avec insistance sur cette idée d’interdépendance entre dominateurs et dominés, de nécessaire contextualisation de l’œuvre littéraire, du poids de l’histoire dans l’élaboration artistique. Cette lecture, le critique propose de l’appeler « lecture en contrepoint », « lecture contrapuntique » :
« Nous devons donc lire les grands chefs-d’œuvre littéraires, et peut-être aussi l’ensemble de la culture européenne et américaine moderne et pré-moderne, en nous efforçant de mettre au jour, d’élargir, de faire parler ce qui dans ces œuvres est muet, marginal, ou représenté de façon idéologique (…). Concrètement, « lire en contrepoint », c’est lire en comprenant bien ce qui est en cause quand une romancière signale l’importance d’une plantation coloniale de canne à sucre pour le maintien d’un style de vie bien précis en Angleterre (…) il faut élargir notre lecture des textes pour y inclure ce qui en a été autrefois exclu par la force ».
Les deux ouvrages qui viennent d’être édités, et particulièrement celui de Miranda Spieler, peuvent aider à relire et transmettre Ourika en tentant d’appliquer cette lecture contrapuntique : les choix et leur soubassement que fait la romancière, dans son statut d’aristocrate et dans sa vie privée ; l’évitement de l’esclavage en mettant en scène une dominée qui pleure et meurt plutôt qu’une révoltée. Jamais méchante, retournant le mal contre elle-même, elle est ce « tiers monde » qu’on plaint mais qui ne revendique rien acceptant la fatalité de son statut.
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Cécile CHABAUD, Si nous n’étions captives, roman, L’Archipel, 2026, 192 p., 20 €
Claire DE DURAS, Ourika (1823), de nombreuses rééditons dot Folio Gallimard
Miranda SPIELER, Esclaves à Paris. Vies cachées et histoires fugitives, La Découverte « Histoire-Monde », 2026, traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry, 330 p., 23 €


