Ismaël Jude : « La poésie, ce ne serait pas revenir à la nature. Ce serait revivre la séparation et essayer de venir à bout de la scission de notre langage avec la nature. »(Une vie de Jasmin)
- Johan Faerber

- il y a 2 jours
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Avec Une vie de Jasmin, qui vient de paraître chez Verticales, Ismaël Jude signe un des plus beaux contes de printemps. Suivant Jasmine, fille-fleur, le récit se déploie, entre conte et fable, pour tracer la vie d'un personnage à fleur de peau, qui ne cesse de s'exposer à des métamorphoses au contact d'un monde qui peine à l'accueillir. Derrière le merveilleux de ce monde se donne à lire avec acuité une forte réflexion politique sur la place réservée à l'écopoétique et au féminisme. Autant de questions centrales pour Collateral qui ne pouvait manquer de les poser à son auteur le temps d'un entretien.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre nouveau beau récit, Une vie de jasmin qui vient de paraître chez Verticales. Comment vous est venu le souhait d’écrire un roman sur ce personnage de Jasmine qui dit notamment, « Je suis une fleur de jasmin en arabe », et qui, tout au long de cette fable, va découvrir le monde comme « un être à fleur de peau. A manier avec précaution » ? Est-ce que ce roman est né notamment en euphonie avec le dispositif olfactif de la psychanalyse des fleurs qui pousserait Jasmine notamment à dire, « moi qui ne vis que par les odeurs » dans ce récit aussi bien olfactif qu’olfictif ? Enfin s’agit-il dans le titre, Une vie de jasmin de tirer un fil biographique qui donnerait à votre récit une forme inspirée des vies à la Vasari ?
J’ai commencé à écrire les textes en 2022 pour Psychanalyse des fleurs. C’est un ensemble de six stations dessinées par Raffaëlle Bloch et construites par Loïc Pantaly. À chaque station, vous « écoutez une odeur », comme nous aimons dire ; vous respirez une fragrance créée spécialement par la parfumeuse Kitty Shpirer et vous écoutez à chaque station un des textes que j’ai écrits. Ces textes sont interprétés par trois actrices et deux acteurs que j’aime. Ce sont Clotilde Ramondou, Céline Milliat-Baumgartner, Magali Caillol, Jean-Charles Dumay et Laurent Charpentier. Kerwin Rolland a créé la bande-son. Avant même d’écrire chacun des textes, j’ai imaginé une « scène olfactive » en lui donnant un titre et en la décrivant de sorte que Kitty Shpirer a commencé à créer ses formules en même temps que j’écrivais. Ces scènes olfactives, je les ai nommées « Cabane de fortune », « Lac fleuri », « Saisissements », « Psychanalyse des fleurs », « L’homme-printemps » et « Pastis partout ». J’avais dans l’oreille les voix de ces cinq interprètes à qui j’allais demander de les jouer. Et j’ai continué à écrire le roman en ayant en tête et les fragrances et les voix. J’étais très bien entouré ! Les textes étaient très différents les uns des autres. C'était tantôt un conte, tantôt une nouvelle, tantôt un poème, tantôt un monologue. On retrouve un peu de cette diversité dans le roman. La crise d’eczéma soignée par les plantes qui se transforme en don de faire pousser de la végétation existait déjà. Le récit d’une vie dans le ventre d’une mère puis de la naissance aussi. Il y a aussi une réécriture du mythe de Perséphone et Adonis qui existait telle quelle. La voix du personnage est un mixte entre les différents textes. J’ai continué à écrire, j’ai remanié les textes pour en faire un roman, j’ai développé des virtualités qui existaient. J’ai fait des boutures. Certaines prenaient. D’autres non. J’en ai fait du compost. J’ai repris tout ça. J’ai tenu à composer un ensemble cohérent qui raconte en effet une vie. Une vie - moins Vasari que Maupassant. Une vie de la naissance du personnage, ou pour être précis de la rencontre de ses parents et de la conception de l’enfant jusqu’à la mort du père. 37 ans d’une vie de 1962 à 1999.
Pour en venir au cœur d’Une vie de jasmin, l’ensemble du récit se concentre sur le personnage singulier de Jasmine dont le périple nous est conté d’épisodes en épisodes, de métamorphoses en métamorphoses où elle fait corps avec une végétation qui « prolifère partout ». Ce personnage pour qui le réel et la mythologie se confondent, qui « n’accepte pas l’idée d’être deux personnes différentes », se présente surtout comme un personnage dont la singularité même l’isole comme si la société ou encore ses proches ne l’acceptaient pas. Faut-il ainsi lire derrière l’histoire de cette femme-fleur une allégorie pour décrire ces personnages-frontières qui se présentent comme « végétale et animale / Masculine et féminine » ? Peut-on lire à travers Jasmine une fable queer qui défie toute assignation d’identité ?
Je me suis mis dans la peau de ce personnage. Son histoire est simple. Enfant, Jasmine a de l’eczéma. Une jeune femme donne à sa mère un traitement à base de thym, camomille, lavande, tilleul, souci et calendula. Les poussées d’eczéma disparaissent mais elles sont remplacées par des poussées de thym, de camomille, de lavande, de tilleul, etc. Petit à petit, Jasmine développe le don de faire pousser des fleurs au contact de sa peau. Je suis dans cette peau, c'est ma peau, j’ai ce don, et ma question est : comment je vis ça. Comment j’écris ça. Du fait de ce don, une sexualité diffuse se développe, une sexualité qui dépasse les classifications, les genres, les normes de notre régime. Donc oui pour votre interprétation. Devenir végétal, c'est inévitablement déjouer les assignations identitaires ! C'est de la xénophytosensualité. La sensualité des herbes folles. C'est assez perturbant de rester humain et de vivre cette bascule dans le végétal. C'est une possibilité inouïe. Imaginez : faire pousser des fleurs partout où vous voulez. Mais ça peut être envahissant aussi. Et c'est très étrange. Comme la société déteste ce qui est étrange, cet être est persécuté. Son père est le premier à réagir. Représentant du patriarcat, il ne s’y trompe pas, il se sait menacé. Et il réagit, violemment.
Ce qui ne manque également pas de frapper, c’est combien Une vie de jasmin se présente comme un récit écopoétique aux accents là encore singuliers. Si une large part de la littérature écopoétique contemporaine s’attache à la faune, votre récit choisit de se concentrer sur la flore signalant notamment : « J’ai toute la vie. C’est le stade végétal » ou glissant : « J’aurais voulu choisir l’existence d’un laurier ». Diriez-vous ainsi qu’Une vie de jasmin relève de la littérature verte, à savoir une littérature qui, à rebours de la littérature marron qui déplore les catastrophes naturelles et même s’il est fait mention de ces « orages soudains et des mégafeux pour rien », choisit de chanter les beautés restantes de la nature, avec notamment une puissance lyrique qui donne voix à la nature ?
La phrase que vous citez « J’aurais voulu choisir l’existence d’un laurier » est une allusion à une des Élégies de Duino de Rilke.
Je suis allé rechercher la citation complète pour vous, la voici :
« Pourquoi, alors qu’il est possible de passer ainsi notre peu d’existence
en laurier, un peu plus sombre que tous
les autres verts, avec de petites vagues à chaque
rebord de feuille (semblables au sourire d’une brise) - : pourquoi
faut-il alors vivre en homme – et, en évitant le destin,
aspirer au destin ? …
Oh ! non point parce que le bonheur est
cet avantage prématuré d’une perte prochaine.
Non point par curiosité ou pour exercer le cœur,
qui serait aussi dans le laurier…
Mais parce qu’être ici est beaucoup, et parce que nous semblons
nécessaires à toutes les choses d’ici, ces éphémères, qui,
étrangement, nous sollicitent. Nous, plus éphémères que tout. Une fois
chacune, Une fois, pas seulement. Une fois, pas davantage. Et nous aussi
une fois. Jamais plus. (…) »
J’ai beaucoup médité sur cette possibilité de mener « une existence en laurier ». Une vie de jasmin reprend cette hypothèse de Rilke de vivre une existence en laurier. Ceci de l’intérieur de notre expérience humaine, voir de l’intérieur, sentir, tout ce que ça change, une affinité plus grande avec le végétal qui nous entoure. Dans mon esprit, c'est concomitant avec le bouleversement de la domination patriarcale que vous évoquiez dans votre question précédente. C'est l’aspiration à une vie de fleur, de l’intérieur d’une vie humaine.
Si Une vie de jasmin peut se lire comme une fable contre les assignations de genre, votre roman choisit également de travailler le genre du conte pour raconter les tribulations de votre héroïne. De fait, entre merveilleux et fantastique, Une vie de jasmin offre des allusions explicites à l’univers des contes, qu’il s’agisse des lectures évoquées, « Je lis Peau d’âne. Je dis : Peau-d’Albane », des personnages au nom fabuleux, l’inquiétant « silence de monstre, la Bête » ou des tournures de phrases sans équivoque : « Un jour, le grand-jeune-homme-maigre n’est plus ni jeune ni maigre ». Mais, surtout, le conte devient le siège de dérèglements surnaturels qui affectent Jasmine. Ainsi, comme une folie kafkaïenne, elle connaît métamorphoses sur métamorphoses notamment traversant la démangeaison ou racontant : « Depuis ma peau est couverte de tatouages floraux ». Diriez-vous ainsi que votre roman emprunte au conte ?
Oui. J’ai trouvé que le mode de narration propre au conte permettait de créer un monde dans lequel mon postulat était possible. Ce postulat est que le personnage fait pousser des fleurs au contact de sa peau. Cette idée, je la dois à un livre qui m’a beaucoup marqué dans mon enfance, c'est Tistou les pouces verts de Maurice Druon. Une vie de jasmin est une version pour adulte. Ce ne sont pas seulement les pouces qui sont verts mais toutes les parties du corps.
Mes questions suivantes voudraient porter sur le foyer générique décidément riche d’Une vie de Jasmin. Outre le conte, c’est la poésie qui vient sans cesse à l’esprit des lectrices et des lecteurs tant votre récit y puise trois caractéristiques majeures. Tout d’abord, votre roman procède d’une quête du sensible, une puissante quête sensorielle à travers les odeurs : « Son appareil respiratoire, psychique, sexuel, tout va mieux dans cet air sec. » Comment avez-vous exploré concrètement dans l’écriture ce contact poétique et éminemment sensuel du texte au monde ? Est-ce que finalement cet usage des sens s’offre comme une manière poétique d’habiter le monde au sens où vous écrivez « Et l’homme-de-la-maison l’habite en poète » ?
Pour écrire ce livre, j’ai passé beaucoup de temps dans des jardins méditerranéens de La Ciotat à Grasse en passant par le domaine du Rayol, conçu par Gilles Clément. J’ai noté mes impressions. Oui, c'était une quête sensorielle. Une recherche olfactive. Je suis content que vous citiez ces deux phrases. Elles sont totalement ironiques ! Le triple appareil respiratoire, psychique et sexuel est une hypothèse de travail de Freud. Hypothèse qu’il a abandonné, il a bien fait. Elle a fait du beaucoup de mal une de ses patientes puisqu’une opération du nez a dégénéré. Freud formule cette hypothèse dans ses échanges avec le médecin Wilhelm Fliess. Leur idée est que le fonctionnement de notre « appareil psychique » ressemble à celui de notre « appareil sexuel ». Jusque là, on est habitué à ce genre de parallèle. Ils essaient aussi de prouver que nous sommes soumis à des périodes qui correspondent aux cycles de menstruation des femmes. Ils en viennent à établir une analogie entre le fonctionnement du nez et celui de l’appareil sexuel féminin. Ce qui explique les rhumes chroniques ! Pour ce qui est de l’expression « habiter en poète », c'est la formule ultra célèbre du poète allemand Hölderlin. Je m’en moque délibérément dans le livre en disant que le père dominateur, le tyran exerçant son autorité excessive sur sa femme, sur son enfant, sur toute la maison, « l’habite en poète ».
La seconde caractéristique empruntée au poème renvoie ensuite à la réflexion qu’Une vie de jasmin engage autour des fleurs et du langage. Dans le sillage de ce qu’on dit des poètes à propos des fleurs, et où, dans le poème, les mots deviennent des fleurs, votre récit revient à intervalles réguliers sur la manière dont le langage des fleurs ne communique pas avec l’homme. Même si, dites-vous, « Je veux qu’on me donne le langage d’un coup d’un seul », force est hélas de constater qu’une aporie guette le poète car « Si les fleurs avaient un langage, il ne serait pas pour nous. » Dans ce langage humain où « Les fleurs à la place des mots doux », une certaine fausseté, une impossible immédiateté se mettent en place que vous évoquez de la sorte : « Dans le prétendu langage, les fleurs sont les mots, les verbes, les lettres utiles à la mascarade. » Quel rapport poétique Une vie de jasmin entretient entre fleurs et mots ?
J’ai lu un certain nombre de livres concernant le « langage des fleurs ». Je les ai trouvés d’abord ridicules puis tout à fait abominables. Je voulais faire un sort dans le roman à ce fameux « langage des fleurs ». Le langage des fleurs, c'est cet échange de signes qui consiste à offrir telle fleur si un locuteur, le plus souvent un homme, veut adresser tel message à quelqu'un d’autre, une femme, presque toujours dans le but de la séduire. On a produit des centaines, des milliers de pages pour dire ce que telles et telles fleurs signifiaient. Je prends les exemples que j’ai intégré au roman : treize roses rouges signifient : est-ce que je peux espérer quelque chose ? Faire passer une branche d’aubépine de la main gauche à la main droite et la tourner tête en bas, ça veut dire : pas la peine d’espérer. Pour exprimer son affliction, on montre un narcisse ou de l’absinthe. Et ainsi de suite. On a toutes et tous été·es confronté·es à ce genre d’ineptie. En tout cas, ça ne fait pas de la poésie. Ça fait ce que j’appelle : « du symbolisme à la mords-moi-le-nœud ». C'est un langage très codé. C'est du langage très humain. C'est de la galanterie. Jasmine s’insurge contre cette mascarade. Pourquoi ? D’abord parce que son père a séduit sa mère pour ensuite l’enfermer dans la maison et la maltraiter. Mais aussi parce que les fleurs avec les couleurs et les odeurs qu’elles produisent sont bien plus bouleversantes que les niaiseries que le « langage des fleurs » leur fait dire! Jasmine, et moi à travers elle, ce que nous voudrions, c'est trouver la puissance de ces émanations, dans le langage, en tordant la langue s’il le faut. Et il le faut, je crois.
Ces qualités poétiques culminent enfin dans un récit qui se fait lui-même poétique puisque, plus le récit s’avance, plus il se dessine en poème, et en vers libres qui viennent convoquer autant de poèmes en italique le plus souvent sur la page. Ainsi de « Je vais à rebours / Je vais à rebrousse-poil / Quatre à quatre dans les escaliers du temps / A quatre pattes je déments la verticalisation de l’homme ». Pourquoi vous paraissait-il important d’en passer par la forme poème pour venir appuyer la vie de Jasmine ?
Notre langage nous coupe de la nature. Lorsque l’être humain est devenu un être humain, une scission s’est produite entre le langage et la nature. Notre langage s’est coupé de la nature. C'est le philosophe italien Giorgio Agamben qui montre très bien ça. La poésie, ce ne serait pas revenir à la nature. Ce serait revivre la séparation et essayer de venir à bout de la scission de notre langage avec la nature.
Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences littéraires nombreuses qui n’ont cessé d’irriguer l’écriture d’Une vie de jasmin. Quelles sont les autrices et les auteurs qui ont accompagné votre travail ? Au-delà de la fiction, on peut penser aussi aux réflexions de Deleuze sur le devenir dont votre héroïne semble être l’héritière en acte ?
J’ai passé des journées entières à me documenter dans deux bibliothèques de Grasse, celle du MIP (musée international de la parfumerie) et la villa Saint-Hilaire. La philosophe que j’ai lue avec le plus d’attention, c'est Chantal Jaquet. Elle a écrit des livres incontournables sur l’odorat et sur le kôdô, l’art japonais d’écouter les odeurs. Par Chantal Jaquet, j’ai redécouvert le Traité des sensations de Condillac. J’ai aussi lu de la psychanalyse de Freud à Didier Anzieu en passant par Winnicott, et en évitant soigneusement Lacan. J’ai été marqué pendant que j’écrivais par la lecture de Je suis un monstre qui vous parle de Paul B. Preciado et par La vie psychique du pouvoir de Judith Butler. La psychanalyste Gisèle Harrus-Révidi a écrit un livre sur les sens où la question de l’odorat est traitée de façon remarquable. J’ai utilisé Les jardins d’Adonis de Marcel Détienne et Le miasme et la jonquille d’Alain Corbin. Concernant la figure d’Adonis, celui que j’appelle « l’homme-printemps », je me suis aussi servi d’un article de Samuel Noah Kramer. Des livres de botanique, je retiens ceux de Jacques Tassin et de Florence Burgat. Et ceux de Gilles Clément. Pour ce qui est de la littérature à proprement parler, il y a La faute de l’abbé Mouret de Zola. Mouret découvre la puissance d’un jardin, le Paradou, aux côtés d’une jeune femme. C'est sensuel. C'est puissant. Malheureusement ça finit mal. Il retombe dans la religion. Le livre auquel je devais me confronter, c'est Le parfum de Patrick Süskind. La figure de Jasmine est l’opposé absolu de Jean-Baptiste Grenouille. Pour une fois dans la littérature que l’odorat était au cœur d’un roman, le personnage qui se distingue par un odorat hors du commun est un être qui vit à l’écart, un monstre, un pervers et un assassin. Je fais le pari inverse. Loin de nous éloigner, l’expérience olfactive nous relie. Je voulais aussi mettre en place un pacte avec le lecteur et la lectrice qui ne passe pas par une jouissance perverse par procuration. Ça change !

Ismaël Jude, Une vie de Jasmin, Verticales, mars 2026, 104 pages, 16 euros


