Lamine Ammar-Khodja fait l’éloge du « GPS algérien »
- Christiane Chaulet Achour
- il y a 1 heure
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« On a tous un Algérien en nous » dit Bun Hay Mean dans un sketch… « L’Algérien, c’est ce sentiment de se dire que… Cette soif de liberté en fait, qu’il y a un monde plus grand que nous, qui essaie de nous "écraser", nous exploiter
et qui se dit, mais NON, viens, on se lève ».
Todd Sheppard, préface
Né en 1983 à Alger, Lamine Ammar-Khodja est venu en France en 2002. Plus connu comme cinéaste que comme auteur, il se lance dans l’écriture en éditant, conjointement aux éditions Motifs et Terrasses, un essai qui joue sur plusieurs registres : la confidence autobiographique, l’analyse de l’actualité et l’argumentation pour une lecture renouvelée de la littérature algérienne prise entre deux réceptions contrastées, celles de la France et de l’Algérie. Interrogé par Khalil Aouir du Jeune Indépendant au Salon du livre algérien en novembre 2025, l’auteur a précisé, à propos du corpus qu’il privilégie : « Je me suis concentré surtout sur les écrivains qui ont entretenu un rapport éditorial avec la France, donc plutôt francophones, mais cela n’exclut pas les arabophones, car ils sont de plus en plus traduits ». Lamine Ammar-Khodja contribue régulièrement à la revue Fassl : citons l’excellent entretien avec Michèle Audin, « Au service des oubliés », pour le N°6 de cette revue en novembre 2023. Nous y reviendrons prochainement pour lire le roman de celle-ci, édité à titre posthume, Berbessa. J’ai aussi eu des ancêtres colons.
Plusieurs de ses réalisations cinématographiques sont connues.

En 2008, en effet, il réalise son premier film documentaire, Aziz Chouaki ou le serment des oranges, qui obtient le Prix spécial du jury au concours du Premier doc (Chroma) (Aziz Chouaki, 1951-2019).

En 2024, il a publié un portrait du cinéaste Mohamed Zinet (1932-1995), Entre les mouches, aux éditions Motifs également ; Zinet dont le film, Tahya ya Didou, est une référence majeure du cinéma algérien: « Réalisé en 1971, seul long-métrage du réalisateur, il expose sa vision de l'Algérie indépendante avec réalisme et poésie en faisant découvrir la Casbah et Alger la blanche, perle de la Méditerranée, dans un dialogue poétique raconté par son ami, le poète Himoud Brahimi. Le résultat, une comédie inclassable, pleine de vie et de fantaisie, de fraîcheur et de poésie. Il est devenu peu à peu culte pour les cinéphiles ».
Avec La Partie immergée de l’iceberg, Éloge du GPS algérien, Lamine Ammar-Khodja propose de sonder un champ littéraire en pleine mutation et surtout riche de complexité, pour inciter à voir plus largement cette littérature algérienne qu’à travers le regard de deux références érigées en experts incontournables du paysage algérien littéraire et sociétal, au risque de ne rien voir ou de voir biaisé et de faire l‘impasse sur la profondeur historique des expressions artistiques. GPS, « Global Positioning System » ou « Géo-positionnement par satellite », Lamine Ammar-Khodja se propose d’être ce satellite qui oriente vers d’autres réalités et créations : non pas l’orientation mais une orientation possible. Au lecteur de le suivre pour dépoussiérer le domaine et faire bouger ses neurones !
Préfacé par l’historien Todd Shepard, professeur à Johns Hopkins University et spécialiste des questions coloniales et postcoloniales : celui-ci a édité de nombreuses études dont (pour éclairer le sujet traité dans l’essai de L. Ammar-Khodja, Mâle décolonisation. L’« homme arabe » et la France, de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, traduit de l’anglais, 2017). Il y étudie « l’omniprésence de la figure de l’homme arabe dans les débats qui agitent la société française, de 1962 à la révolution iranienne de 1979 ».
Todd Shepard rappelle, tout d’abord, ses rencontres avec l’auteur de l’essai du côté du cinéma et sa légitimité à écrire cette préface par ses travaux antérieurs qui portent majoritairement sur « l’histoire algérienne de la France ». Il rappelle alors le sketch que j’ai cité en exergue le comprenant comme la dénonciation de l’image stéréotypée de l’Algérien qui fait, qu’en France, il est apprécié sans le connaître et sans jamais le situer dans un contexte mais à partir de schémas préconstruits. Effectivement, cette remarque sera développée tout au long de l’essai.
Il enchaîne alors sur l’événement déclencheur de l’écriture de l’essai : la starisation de deux personnages désignés comme KD (Kamel Daoud) et BS (Boualem Sansal), devenus la coqueluche des salons parisiens et des médias français, à l’automne 2024. Ils sont présentés comme des « interprètes incisifs, capables de révéler la vérité de l’Algérie, ce qui est absurde ». Que signifie cette fixation ? La notoriété de KD et de BS n’est pas exceptionnelle mais exemplaire, au sens banal du terme. Ce que développe l’essai : la banalité des textes et déclarations de ces deux personnes permet aux médias français d’en faire les porte-parole de la vérité sur l’Algérie, telle que les Français veulent la voir ou peuvent la recevoir.
Le retour de l’essayiste vers des œuvres littéraires marquantes est une des forces de cet essai : Kateb, Dib, Dostoïevski entre autres. Pourquoi les oublier au profit d’auteurs de la banalité ? Comment faire remonter à la surface « la partie immergée de l’iceberg » pour goûter l’Algérie dans sa complexité ? Si l’on sait qu’environ 92% d’un iceberg est sous la surface de l’eau, on peut mesurer l’orientation de la démonstration que se propose de mener Lamine Ammar-Khodja. Prenant comme titre une expression utilisée communément, l’essayiste la précise par la suite : « Eloge du GPS algérien ».
Pour s’engager dans la lecture de l’essai, on peut tout d’abord tenter d’expliciter les citations en exergue empruntées à Dostoïevski.
La première partie, « La partie immergée de l’iceberg », d’une trentaine de pages pose la question de la solitude au sein d’une collectivité dont on est déconnecté : c’est bien cette tension entre « je » et « nous » qui est l’objet des pages qui suivent.
La seconde partie est la plus longue, quelques 70 pages, « Entre les brumes » : l’individu s’affirme au détriment de la solidarité avec ses semblables et sa solitude ne fait qu’augmenter. Analyse du positionnement de KD et BS.
La troisième partie, courte d’une quinzaine de pages, « Exilés du même royaume » (expression empruntée à Kateb Yacine) est comme une conclusion programmatique : affirmer ce que l’on est, sans honte.
Cette première condensation des dominantes du texte éclaire la citation de Jean Sénac mise en exergue de tout le texte :
« Tout est là :
L’homme d’excrément à ajuster à sa lumière,
La jeunesse à rendre à son rêve. Ex-
Pliquer encore, expliquer, dans le roc, le néon, le
Moite, expliquer et durer, aimer ».
L. Ammar-Khodja part d’une phrase entendue et qui l’obsède : « Pourquoi est-il devenu impossible de comprendre l’Algérie ? » Il sentait bien que ces sept lettres : A-L-G-É-R-I-E étaient, pour lui, « noyées dan un épais brouillard ». Et c’est le détour autobiographique qui l’aide peu à peu à nommer son malaise : une scène de l’enfance revient comme un film, celle de la violence se déployant en bas de son immeuble et de la peur tenue en muselière : ce souvenir des années 1990 lui rappelle qu’alors « tout semblait baigner dans un brouillard de silence, de crainte et d’aventure. Je ne crois pas avoir jamais pensé que nous étions en train de vivre une guerre. La guerre semblait être une chose qui appartenait au passé ». Jusqu’à son départ en France à 19 ans, il n’avait rencontré que des Algériens et aucun, ou presque, Français. Il en donne deux exemples. C’est dans ce monde refermé sur lui-même qu’avec la parabole, la télévision française est rentrée dans les foyers algériens. Pour lui, ce fut une véritable révolution qu’il analyse aujourd’hui, « quelque chose en contraste radical avec la rugosité de mon quotidien ». Avec humour et sérieux, il note : « si je me souviens de tout ça c’est parce qu’il s’agit d’un événement non pas anodin mais historique, qui a causé un changement anthropologique majeur. Une petite assiette en métal, un grand désordre pour un pays ».
Les images marquant durablement les représentations qu’on fabrique, les Français étaient pour lui ceux des images télévisées. Celles-ci lui envoyaient aussi des représentations de son propre pays. Il a fallu un voyage dans le Sud pour qu’il prenne conscience de la diversité et de la complexité de l’Algérie et de l’importance du désert, son énigme. Il lui faudra du temps – et on le constatera plus loin, la lecture de Mohammed Dib – pour qu’il envisage le désert autrement, comme représentant « à la fois l’arrière-pays, et d’une certaine façon tout le pays. Celui qui canalise tous les oublis qui sont à la fois les choses qui nous font et celles qui nous défont. Les choses les plus secrètes, les plus archaïques et les plus fantastiques se trouvent là-bas ».
A son arrivée en France, ce mot « Algérie » prend sens, particulièrement avec l’expression « guerre d’Algérie » en lieu et place de « guerre de libération » : « Cette découverte m’a fait réaliser qu’une guerre secrète se cachait derrière les mots. Que chaque terme est relié à une histoire, mais plus encore à une interprétation de l’histoire ». Dans le même ordre d’idées, il analyse l‘appellation du fruit « figue de Barbarie »…
« Pendant de longues années pourtant, j’ai fait mine d’ignorer mon pays. (…) Une fois parti, la seule chose dont j’avais besoin c’était d’oublier d’où j’étais venu ». L’amitié avec un « Franco-Algérien » l’oblige à se poser des questions sur les relations entre les deux pays : « l’Algérie était présente en France, mais à travers une présence étrange et presque intangible. Comme si les Français l’ignoraient ou faisaient mine de l’ignorer. Ainsi, si les Français étaient venus s’installer comme des images virtuelles dans nos salons, nous autres Algériens habitions leur inconscient, dans une région impensée de leur esprit ».
Il commence à comprendre qu’on ne connaît pas un pays parce qu’on y a vécu mais parce qu’on s’approprie ceux qui en ont parlé, ont écrit et ont créé et il se lance dans la lecture de Nedjma de Kateb Yacine. Il est marqué aussi, cette fois dans son vécu, par son oncle, Cherif mathématicien et communiste auquel il rend un hommage appuyé (comme il lui dédie son essai, ainsi qu’à son épouse, en faisant sienne la notion de transmission). Il prend conscience aussi de sa différence avec ses camarades de jeu et de lycée et, avec le recul, du melting-pot que représentait son quartier.
Il fait partie d’une génération d’Algériens programmée pour quitter le pays : « On a tous fini par se retrouver à Paris ». Il lui a fallu dix années de vie en France pour mieux appréhender sa propre évolution et accepter d’être lui-même : « Vous serez toujours rattrapé par l’endroit d’où vous venez. Ce sera toujours là, quelque part en vous, non pas pour vous enchaîner et vous clouer à la case départ, mais plutôt comme un garde-fou, pour vous rappeler qui vous êtes. Je serai toujours, au moins en partie, un enfant de cette banlieue populaire d’Alger ».
Il parachève en quelque sorte sa mue grâce à une rétrospective sur le cinéma noir américain qui le bouleverse car il voit « des gens » fiers de ce qu’ils sont (est-ce la raison de la phrase de présentation en 4ème de couverture : « ce livre nous rappelle les essais passionnés d’un certain James Baldwin »… tout de même excessif comme comparaison !). Il prend alors conscience du travail de la littérature algérienne : « les écrivains, ces aventuriers intrépides – les plus aptes à plonger dans nos plus profonds cauchemars, nous apprenaient que c’était là notre pire hantise : la disparition. Pour résister il fallait se dire. Prouver que l’on existe ».
Ces écrivains se sont attelés à scruter cette « brume identitaire » en l’éclairant de diverses manières : mythe, Histoire, quête de signes. A partir des attentats, la situation en France obscurcissait toute approche en profondeur de l’Algérie et des Algériens. « Le brouillard entre les deux pays allait s’épaissir plus que jamais. Plus que jamais, nous allions vivre entre les brumes ». Dans ces dernières lignes de cette première partie, l’essayiste annonce la couleur de la seconde partie : celle des brumes entretenues par l’édition de deux œuvres : 2084 de Boualem Sansal et Meursault contre-enquête de Kamel Daoud (le premier en 2015 en France et le second en 2013 en Algérie).
Celle-ci commence par des séquences autobiographiques mettant en regard les attentats du 13 novembre 2015 et son vécu algérois pour souligner les contradictions qui ont pu surgir à tel ou tel moment révélant un geste d’humanité inattendu : « il devait y avoir des zones grises qui m’échappaient ». Il trouve de l’aide, une nouvelle fois, dans la lecture de Dostoïevski dont il tire quelques leçons de vie. Après cette entrée en matière, il aborde le sujet qui est celui de ce développement : analyser les déclarations et positionnements de Kamel Daoud, en particulier sa tension pour trouver un sens à sa vie et sa prédilection pour une « littérature de confession » plutôt que de pure fiction. L. Ammar-Khodja rappelle, en une formulation un peu racoleuse et donc rapide que le maître de l’autofiction a été « "un bougnoul" comme disait Mauriac pour se moquer des racistes. Je parle de Saint Augustin ».
Il établit alors une distinction entre la pratique de l’autofiction en France et en Algérie, poursuit le parallèle avec Dostoïevski qui a su faire comprendre sa société à son lecteur. Mais, en lisant Kamel Daoud, l’essayiste ne comprend plus sa société, « il y ajoutait de la brume ». S’il s’est intéressé à cet auteur, c’est qu’il lui a semblé être « une sorte de dispositif sur lequel se reflètent les manquements des deux sociétés ».
Dans les commentaires faits, peu nombreux sont ceux qui évoquent l’écrivain (ce qui est tout de même inexact, plusieurs contributions ont porté sur la fabrique de l’écriture de Daoud). Adoptant la posture dominante, lui-même ne parlera pas de l’écrivain pour le distinguer du journaliste : les deux sont le même : « Je parlerai surtout des idées, des prises de position, et de la tournure d’esprit de Kamel Daoud ». Ce qu’il écrit dans la presse se reflète dans ses écrits littéraires.
L’essayiste prend le détour de la littérature, lui qui n’a compris que tardivement, l’utilité des livres et leur impact sur le lectorat : « Lire, lire vraiment, c’est exploser la prison qui vous enserre ». Et, à l’appui, une belle citation de William Faulkner : « La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mesurer l’épaisseur de l’ombre ». Il donne aussi sa lecture de Kafka, Le Château, et souligne son équivalence algérienne. Il peut alors centrer sur KD (« et son frère jumeau Boualem Sansal ») : comment se fait-il que, de façon si rapide et unanime, la critique française a fait siens les mensonges de KD ; l’exemple pris est l’article 46 de la « Charte pour la paix et la réconciliation ». Il cite d’autres romans qui ont précédé Houris sur cette période sombre et les propos de Nedjib Sidi Moussa. (Il aurait pu aussi citer l’article de Faris Lounis dans Orient XXI du 4 septembre 2024, qui traite du positionnement idéologique du journaliste du Point et s’interroge sur « la fascination de Kamel Daoud pour l’extrême droite » : « l’éditorialiste développe un orientalisme doublement inversé sur la culture arabe et islamique dont il se réclame, comme l’inénarrable "humoriste" sans humour de France Inter, Sophia Aram »).
Les accusations s’accumulent et l’essayiste se rend à l’évidence : ses mensonges montraient qu’il était dans un discours de propagande : « A l’époque – et encore aujourd’hui – toute tentative de questionnement dans ce qu’écrivait et continue d’écrire KD n’avait et n’a qu’une seule réponse : l’Islam, le Coran, les Musulmans. Cette manie d’avoir une réponse unique m’a étrangement rappelé les discours fanatiques des islamistes qui ramenaient tout à Dieu.(…) Cet homme n’a fait qu’inverser les polarités. Avant il était Pour, maintenant il est Contre, mais au fond rien n’a changé ».
Au-delà (ou en deçà) de KD, ce sont les medias français qui sont l’objet de sa colère en balayant toute contradiction concernant l’Algérie : « tout discours introduisant des nuances concernant l’Algérie et l’Islam est systématiquement rejeté du débat public français ».
Il rappelle que « le contexte d’énonciation d’un discours change radicalement ce discours ». Aussi, délaissant un temps KD/BS, l’essayiste pose une question si souvent posée : à qui s’adressent et se sont adressés les écrivains algériens ? « La question de l’adresse est alors remplacée par la question de la rencontre et du lien non pas entre l’écrivain et ses lecteurs, mais entre l’écrivain et son peuple. C’est sur ce rocher saillant que se sont fracassés les destins de tant d’écrivains algériens ». Sont passés rapidement en revue le devenir d’une dizaine d’écrivains algériens. Il effleure la question – et y revient rapidement dans la suite de so argumentation – du détournement de la réception des écrivains dans leur propre pays (quid du champ littéraire algérien, responsable en partie de la recherche d’une notoriété ailleurs ?) pour revenir, en privilégiant cette fois BS, au vertige que peut ressentir un écrivain, anonyme dans son pays, et tout à coup, célébré et encensé par le tout-Paris ?
Pour faire bonne mesure, ces écrivains, adulés en France, s’enfoncent dans des généralités : « C’est précisément ce manque de nuance qui a blessé et continue de blesser tant d’Algériens. L’impression d’être vus comme un troupeau de moutons, du bétail informe ». Et plus loin, « le moi au milieu des autres » devient « le moi contre les autres ». Pour correspondre au prêt-à-penser en cours, KD et BS vont abondamment plaider pour leur universalité, leur droit à la subjectivité, la nécessité de mettre l’histoire dans la case oubli. Ils adoptent le même éclairage sur l’histoire algérienne (il serait plus juste de dire franco-algérienne) que la droite et l’extrême-droite : « faite table rase du passé » alors que le présent même de cette histoire est « vicié » par elle. Ce ne sont pas leurs idées qui font peur mais celles de ceux qui le promeuvent. Ils sont les arbres « qui cachent la forêt » Et les mises en facteur commun de leurs noms avec les noms de Soljenitsyne et Voltaire sont particulièrement inappropriées.
L’essayiste réclame « un nouveau lexique » pour parler de l’Algérie. Tant que séviront des critiques comme Beigbeder, il n’y aura pas de discussion possible. Et furtivement, Peau noire masques blancs de Fanon est évoqué. Les deux romans mis en discussion au début de l’essai, Meursault contre enquête et 2084 sont accusés de « renouer en littérature avec le mimétisme béat, le copiage, la réécriture des canons et la contre culture, c’est précisément faire table rase du passé ». A mon sens, ce jugement est par trop général et péremptoire. Je ne reviendrai pas sur 1984 d’Orwell (que j’ai lu) et 2084 de Sansal (que je n’ai pu finir). La réécriture d’œuvres antérieures est une pratique courante en littérature. Par contre, étant donné que je fus la première à écrire dans Le Quotidien d’Oran en janvier 2014 (avant l’édition française) sur Meursault contre enquête, je pense qu’on ne peut réduire ce roman sans en contextualiser l’apport. En effet, si peu d’écrivains algériens se sont mesurés au chef d’œuvre d’Orwell, ils sont légions à avoir dialogué, pour le meilleur et pour le pire, avec L’Etranger de Camus. La réécriture de Daoud se distingue dans cette légion. Je n’y reviens pas. Toutefois, une des perspectives de l’essai (l’autre étant autobiographique) – s’interroger sur la réception différente des écrivains algériens en Algérie et en France – aurait mérité ici d’être abordée : à partir des modifications peu nombreuses mais parlantes introduites dans le texte du roman, d’un éditeur à l’autre et par le détournement d’un texte remettant en cause le chef d’œuvre de la colonie française d’Algérie en un texte d’hommage à Camus. Dans son avis sur le film de François Ozon, on sent dans les réponses de Daoud, comme un regret ou une gêne d’avoir écrit ce roman, peut-être parce qu’il est un texte trop marqué par l’histoire conflictuelle entre les deux pays : c’est que, de 2014 à 2025, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de Kamel Daoud. Toute écriture subit les remous de ses contextes d’édition et de diffusion.
Evoquer, à la suite, Kateb Yacine et Assia djebar comme « n’ayant pas fait grand cas de Camus » parce qu’ils ne le citent pas explicitement, n’est pas très sérieux, en particulier pour Nedjma. Je n’ai pas assez de culture cinématographique pour apprécier comme il se doit La Nouba des femmes du mont Chenoua, mais il serait facile de montrer qu’ils n’ignorent pas « tous les deux Camus ». Contredire et réorienter le tir d’une œuvre coloniale célébrée n’est pas rechercher à se faire connaître mais rectifier un discours dominant produit par l’Autre. Les « zones grises » existent et il faut les sonder avec connaissance de la documentation.
La dernière partie n’en est pas une véritablement mais plutôt la conclusion, habitée par Kateb Yacine et la fameuse lettre – dont on ne connaît pas le contexte – écrite à Camus en 1957, Kateb jouant, cette fois, sur le titre du recueil de nouvelles, L’Exil et le royaume. Cette conclusion est programmatique et corrige certaines affirmations du second chapitre, comme celles concernant le roman de Daoud sans l’exploiter, dans une note. Certains de ses énoncés sont commentés à partir de faits d’actualité. Toutefois, sautant d’une actualité à une autre, on ne comprend pas très bien ce que l’essayiste propose comme possibilité de remédier à la mauvaise réception des écrivains algériens en France car c’est bien la question de fond qui l’a obsédé : comment « s’enraciner » quand on est Algérien et qu’on édite en France ? Comment rester écrivain algérien, témoin de la complexité du pays, en étant « porté » par les medias de ce pays qui en refusent les nuances et les diversités.
***
Cet essai remet sur le métier des questions de réception, questions qui sont toujours d’actualité pour les écrivains algériens de langue française. A ce titre, il oblige le lecteur à affûter ses propres arguments et donc à accepter ou contredire certaines affirmations. C’est la fonction de l’essai d’être un catalyseur de réflexion et ce texte remplit cette fonction. On aurait souhaité que d’autres exemples soient étudiés d’écrivains algériens éditant en France aujourd’hui, parallèlement à KD et BS, ayant un autre positionnement et, en conséquence, une couverture médiatique plus modeste. Cela aurait renforcé la démonstration.
Pour ma part, l’aspect qui m’a le plus intéressée est l’aspect autobiographique car il renforce notre connaissance du vécu des années sombres de la décennie 1990, venant de la génération des Algérien.nes, né.e.s dans les années 1980, dans la complexité des milieux et des régions.
En lisant tous ces passages, je pensais à l’essai de Kaouther Adimi (née en 1986), publié l’été 2025, La Joie ennemie (toujours Kateb Yacine…) presqu’en même temps que celui-ci. Pour contrebalancer la difficulté à dire « ces temps déraisonnables »…, son viatique n’est pas des œuvres littéraires classiques comme Lamine Ammar-Khodja, mais la peinture de Baya ; c’est aussi l’appui d’une antériorité d’aîné.e.s prestigieu.x.es et non une contemporanéité : « Baya est mon point d’appui, la colonne vertébrale de ce texte. Sans elle, l’écriture vacille. Baya est ce qui me permet de tenir, de reprendre souffle, lorsque les souvenirs me submergent ».
Le récit s’ouvre sur la date de 1994 et replonge tout.e Algérois.e dans les années évoquées. Si ces guerres obligent, comme l’écrit la romancière, « à cohabiter avec les démons », sans doute que la nuit au musée avec les peintures de Baya fait remonter les fantômes et dit la guerre qui ne pouvait se dire : « les années 90 sont derrière nous, ce sont les années 2000. La guerre est terminée ».
L’événement fondateur du traumatisme se situe en juin 1994 lorsque son père décide de rentrer au pays avec toute sa famille alors qu’ils sont à Grenoble depuis quatre ans, décision que la petite fille de huit ans subit sans vraiment la comprendre : « Je ne dis rien de l’effroi de mes nuits, des loups que j’entends hurler et qui n’étaient peut-être pas des loups, je ne dis pas que chaque réveil, aussi gris soit-il dans ce pays qui a perdu ses couleurs, est un miracle ».
Plus tard, en 2009, une visite au Musée des Beaux-Arts à Alger lui fait découvrir un Picasso et lui fait comprendre ce qu’est la vraie joie, « pas la joie ennemie, pas cette joie furieuse, cette joie fourbe qui vient après la guerre, celle-là même que nous avons en nous, qui nous nourrit de l’intérieur depuis maintenant vingt années, non c’était la vraie joie, la vraie joie » : « Devant le bleu et le rose, devant la myriade de couleurs qui me sautent aux yeux, au cœur, à l’âme. Après toutes ces années de grisaille, de peur et de silence imposés par la guerre, les couleurs sont là, vives et vibrantes ».

Lamine Ammar-Khodja, La partie immergée de l’iceberg - Éloge du GPS algérien, préface de Todd Shepard, Alger, Editions Motifs, 2025, en coédition avec les éditions Terrasses, 145 pages




