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Lilia Hassaine : « Une histoire d’hier. Une histoire d’aujourd’hui. » (Je)

Photo du rédacteur: Cécile Vallée
Cécile Vallée
il y a 18 heures
8 min de lecture


Lila Hassaine (c) Cyril Dion/Gallimard
Lila Hassaine (c) Cyril Dion/Gallimard

Ce nouveau roman de Lilia Hallaine est un exemple magistral de ce que peut apporter une lecture actualisante d’un classique. Cette réécriture de La Prisonnière des sargasses (1966) de Jean Rhys, transfictionnalité de Jane Eyre, apporte, en effet, un éclairage contemporain sur le mécanisme de l’emprise masculine et le contexte colonial, tout en élaborant une intrigue romanesque réussie.



« Chacune m’a regardée depuis son époque. Chacune s’est racontée à travers moi. »


La narratrice de Je, première femme de Rochester, s’inscrit ainsi dans le sillage des deux précédentes versions de son histoire.

Dans Jane Eyre, ce personnage est au cœur de l’intrigue mais n’a pas la parole. Elle est d’abord un mystère pour la narratrice. Elle entend son rire diabolique puis soigne les blessures qu’elle a causées à Richard Mason, un ami de la Jamaïque de Rochester. La veille de son mariage, Jane la voit dans sa chambre déchirer son voile de mariée. La révélation de son identité a lieu au moment de son mariage quand Richard, qui est son frère, le fait annuler en révélant que Rochester est toujours marié à cette femme créole, épousée à la Jamaïque. Son histoire est alors racontée par Rochester quand il veut s’expliquer auprès de Jane Eyre : il est tombé dans un piège et a épousé cette « Messaline créole », folle issue d’une famille de fous, qui le dégoûtait mais qu’il n’a pas abandonnée. Il l’a amenée en Angleterre où il l’a enfermée au troisième étage, pour la protéger et protéger les autres. Elle finit par mourir dans le deuxième incendie qu’elle provoque sans que Rochester parvienne, malgré ses efforts, à la sauver. Jane Eyre n’accable pas cette femme mais ne remet pas en question la version de l’homme qu’elle aime.


Dans La Prisonnière des sargasses, Jean Rhys donne la parole à ce personnage à la fois pour représenter une femme créole, une femme blanche née à la Jamaïque, mais aussi pour donner une autre version de sa relation avec Rochester. Elle raconte d’abord son enfance : son père, un planteur esclavagiste anglais, meurt et il laisse sa femme, sa fille et Pierre, son fils handicapé, dans leur plantation ruinée. Sa mère se remarie avec Mason. Lors d’une révolte d’esclaves, Pierre meurt dans l’incendie de leur maison. Sa mère ne s’en remet pas. Antoinette est confiée à l’une de ses tantes puis à un couvent. Quand elle en sort, Richard, le fils aîné du mari de sa mère, arrange son mariage avec un noble anglais. La deuxième partie du roman est consacrée à leur lune de miel aux îles du vent, dans les Caraïbes, qui tourne à la catastrophe. Rochester finit par l’appeler par le prénom de sa mère pour lui signifier qu’il la considère aussi folle qu’elle. Le roman s’arrête au moment où Jane Eyre arrive à Thornfield Hall.

Lilia Hassaine reprend le roman de Jean Rhys. Elle conserve la voix narrative d’Antoinette mais on n’entend plus celle de Rochester. Elle opère également quelques modifications pour créer une nouvelle intrigue. Le récit commence à la Jamaïque, au moment où Rochester arrive. Elle donne à Antoinette un premier fiancé et un ami, personnages secondaires qui jouent un rôle important dans l’intrigue. La deuxième partie du roman rejoint le récit de Charlotte Brontë. La narratrice raconte l’arrivée d’une petite fille qui parle français mais donne une version différente de celle présentée par la narratrice du 19e siècle : « Rochester prétend avoir recueilli l’enfant "par charité" après l’abandon de sa mère. Je ne le crois pas. Adèle est sa fille, j’en ai l’intime conviction ». Elle rapporte également l’épisode au cours duquel Rochester et Jane, un soir d’orage, se retrouvent près du marronnier et raconte la scène dans laquelle Rochester se déguise en bohémienne pour sonder le cœur d’une jeune noble qui le courtise et surtout celui de Jane qui reste méfiante et ne dit rien. La fin du roman est une citation de Jane Eyre, comme s’il s’y inscrivait.

Cette intertextualité déconstruit la représentation romantique du personnage de Rochester.



« Je me suis attachée à lui avec d’autant plus de force que je ne croyais obéir qu’au désir de percer un mystère (...) »


Edward Rochester est le stéréotype du personnage romantique du beau ténébreux, torturé et tortueux. Alors que Jane Eyre adoucit ces traits, l’Antoinette de Lilia Hassaine en montre la nature dominatrice et manipulatrice.

L’épisode de la morsure est emblématique de cette réécriture. Dans Jane Eyre, c’est la folle qui mord son frère quand il vient lui rendre visite et le poignarde. Dans La Prisonnière des sargasses, c’est Antoinette qui mord Rochester à la fin de leur lune de miel, un soir qu’elle est ivre, et le menace d’un tesson de verre. Lilia Hassaine change la symbolique en changeant d’agresseur : c’est Rochester qui mord Antoinette dans le cou : « La première fois que nous nous retrouvâmes seuls tous les deux, Rochester me mordit comme un petit animal. Il passa ses lèvres dans mon cou, fit glisser l’encolure de ma robe jusqu’à mon épaule et ses dents s’enfoncèrent un instant, mais vivement, dans ma chair ». Cette morsure n’est plus le symptôme de la folie ni le symbole de sa colère contre l’indifférence de son mari, elle révèle la violence dont fait preuve Rochester envers elle : « les morsures dessinaient une cartographie sauvage, comme si Rochester avait voulu graver dans mon derme l’archipel de son domaine ». Il s’agit bien de la marquer comme un esclavagiste marque ses esclaves. De même, il la dépossède de son identité en lui donnant un nouveau prénom parce qu’Antoinette « sonne faux », « trop compliqué. Trop... créole ».  La narratrice reconnaît qu’il la prive ainsi de la « dernière chose qui [lui] appartenait en propre ».

Cependant, il veille à souffler le chaud et le froid pour mieux asseoir son emprise ou la terroriser. Il lui fait, par exemple, installer un cabinet de travail pour qu’elle puisse écrire des romans mais elle n’aura jamais l’occasion d’écrire autre chose que ce qu’il attend d’elle. Son premier écrit est ainsi une lettre adressée à son beau-père pour lui demander de l’appeler Bertha en reprenant les arguments fallacieux de Rochester. Il multiplie ce type de plans machiavéliques auxquels elle ne peut échapper : « Désobéir à Rochester, c’était lui obéir encore ». 

Si Rochester est incontestablement un personnage méprisable, il ne représente pas tous les hommes. Il s’oppose ainsi au premier fiancé d’Antoinette qui la soutenait quand elle ose se lancer dans des discussions politiques. De même, le beau-père d’Antoinette, présent dans La Prisonnière des sargasses, devient une figure masculine positive.



« Je retourne sur mes pas, je reconnais les bifurcations, les impasses, et me demande encore s’il existait un autre chemin. »


En écrivant, Antoinette analyse la façon dont elle a été manipulée par son mari. Elle avance une interprétation psychologique : « Enfant, j’avais manqué d’attention, et ses égards – j’en suis consciente – me touchaient plus qu’ils n’auraient dû ». Elle reconnaît également sa part de responsabilité dès le jour de la morsure : « si je devais plonger plus profondément en moi-même, il me faudrait admettre que je savais déjà. Je savais l’ambivalence de ce geste. Que dans toute morsure est contenue une menace ».

Elle souligne surtout que Rochester n’aurait pas pu parvenir à un tel niveau de manipulation si la société n’avait pas fermé les yeux : « cette histoire ne fut pas l’œuvre d’un seul homme. Il faut tout une société pour créer ce genre d’entreprise. Ma chute est le fruit d’une dizaine de petites complicités, de silences prudents, d’intérêts mesquins » et de stéréotypes sur les femmes : « on juge une femme nerveuse, excessive, ingrate. Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on l’estime coupable ». Elle est rapidement qualifiée de folle comme sa mère alors que celle-ci ne se remettait pas de la mort tragique de son fils : « Le chagrin l’avait consumée, et l’alcool avait fait le reste ». Rochester n’hésite pas à affirmer que sa femme a une « disposition héréditaire ». Il se fait apprenti apothicaire et lui prescrit des saignées, des potions d’opium qui l’affaiblissent et troublent son jugement.

Antoinette est aussi la voix de ce qui est tu dans de nombreux ouvrages : le contexte colonial et esclavagiste.



« Elle m’a rendu ma langue, mon passé, ma mémoire. »


La narratrice souligne ainsi le travail déjà fait par Jean Rhys sur la représentation des créoles, victimes eux aussi de stéréotypes racistes. Ils sont rejetés par les deux communautés : traités de « cancrelat blanc » par les Noirs et de « nègre blanc » ou de « barbares » par les Anglais. Rochester fait ainsi remarquer à propos d’Antoinette qu’« elle a beau être une créole de pure descendance anglaise, ces gens-là ne sont pas anglais ni non plus européens ». Quand elle fait un malaise, parce que Rochester l’a droguée, le médecin consulté cite le Dictionnaire des sciences médicales référencé en note par l’autrice : « le créole a "beaucoup de facilité pour tout, mais du génie pour rien" ». Il ajoute que les familles blanches « se négrifient sous ces latitudes ». Antoinette ne parvient pas à trouver sa place dans cette société : « Je me demande souvent qui je suis, et où est mon pays et à quelle race j’appartiens et pourquoi donc je suis née, du reste ! ».

Lilia Hallaine insiste davantage sur l’histoire de l’esclavage que Jean Rhys. Elle fait référence aux dates importantes du processus lent de l’abolition par les Britanniques. En 1807, la traite est interdite mais cela ne change pas le comportement des planteurs vis-à-vis de leurs esclaves : « On ne parlait plus d’esclaves. On employait des mots vagues, « gens du domaine », « personnel fidèle », « âmes tranquilles ». Mais en réalité, rien n’avait changé ». Ce qui fait monter la colère des esclaves : « De cette discordance naquit une colère sourde, ravalée pendant des générations, et qui, à force d’attendre, finit par chercher un exutoire ». En 1820, des esclaves mettent le feu à la maison de la narratrice. En 1831, date à laquelle elle rencontre Rochester au bal donné par Mason, bal réputé jusqu’en Angleterre qui rassemble les familles créoles, les conversations tournent autour du vent de révolte : « un propriétaire raconta en riant qu’un domestique noir avait osé réclamer un salaire. "Ils lisent la Bible et pensent qu’elle a été écrite pour eux", dit un autre en se resservant du punch. Une femme soupira : "Ils refusent même qu’on les appelle par le nom de leur maître" ». En 1832, les révoltes s’intensifient et sont réprimées dans une extrême violence : la narratrice voit « des couples qu’on exécutait ensemble pour briser jusqu’au désir d’aimer. Il ne suffisait pas d’ôter la vie, il fallait aussi humilier le lien, la promesse partagée, cette preuve d’humanité qu’incarnait le sentiment amoureux ». En août 1833, c’est lors de la messe de l’Assomption, qu’elle apprend que l’abolition de l’esclavage, le Slavery Abolition Act, a été votée. Le prêtre la célèbre car elle témoigne de la « maturité morale de l’Angleterre » mais insiste sur le fait que « la liberté devait être encadrée, instruite, disciplinée ». Lors de cette première phase de l’abolition de l’esclavage, les esclaves deviennent « apprentis » et les planteurs sont indemnisés Elle quitte la Jamaïque avant la libération définitive des esclaves en 1839. 

Dans la préface de l’édition folio de 2025 de Jane Eyre, Dominique Barberis rappelle que Rochester correspond à la caricature que dresse Gustave Flaubert des héros des lectures d’Emma Bovary, ces « messieurs braves comme des lions (…) et qui pleurent comme des urnes ». Elle ajoute qu’« il habite une ombre que nous continuons à hanter indéfiniment » en s’appuyant sur cette affirmation d’Annie Ernaux dans L’écriture au couteau : « j’ai pensé le monde au travers du texte entier de Jane Eyre » qu’elle a lu à l’adolescence. Lilia Hassaine permet de dépasser ces stéréotypes qui font des ravages aussi bien dans la construction féminine que masculine pour que la brutalité ne soit plus séduisante, mais aussi en ne taisant pas l’arrière-plan tout aussi problématique de l’esclavage et du racisme.






Lilia Hassaine, Je, Gallimard, août 2026, 256 pages, 21 euros

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