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Léona Delcourt sort Nadja de l’ombre

Photo du rédacteur: Christophe Solioz
Christophe Solioz
il y a 4 minutes
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Léona Camille Ghislaine Delcourt (DR)
Léona Camille Ghislaine Delcourt (DR)


« Qui êtes-vous ? », lui demande André Breton. « Je suis l'âme errante. » Ni muse, ni égérie, simplement une fulgurance. Léona Camille Ghislaine Delcourt, dite Nadja. Diminutif russe de Nadezhda [Nadejda] – espoir. Espoir d’un amour fou, d’un impossible qui en appelle à l’écriture. À la recherche d’une altérité poétique radicale, cet impossible s’offre comme un passage obligé pour écrire – écrire autrement. Le feu de l’amour met le feu aux mots.

 

Ce sera tout d’abord Nadja, récit initiatique et texte culte que Breton publie en 1928, et puis, un siècle plus tard, une correspondance tronquée car amputée des lettres de Breton – brûlées par la famille en 1941 à la mort de Léona Delcourt dans l’hôpital psychiatrique de Bailleul. Au final, seules les lettres de Nadja seront conservées par le poète.

Nadja sort de l’ombre en quatre temps. En 1988, c’est Marguerite Bonnet qui la première révèle le nom de Nadja – Léona-Camille-Ghislaine D. – dans sa notice consacrée à Nadja publiée dans l’édition des œuvres complètes de Breton dans la Bibliothèque de la Pléiade [1]. En 2004, Georges Sebbag divulgue le nom de famille, publie une sélection de lettres de l’intéressée, et souligne sa différence au regard des autres femmes aimées par l’écrivain [2]. En 2009, Hester Albach lève le voile sur le destin tragique de Léona Delcourt en publiant avec le récit de ses investigations de nombreuses lettres ainsi que des photographies, témoignages, documents d’états-civils et archives, notamment des données médicales qu’Olivier Wagner reprend et complète dans « La vraie Nadja », son introduction aux Lettres à André Breton [3]. Entre 2017 et 2019, la Bibliothèque nationale de France fait l’acquisition du manuscrit original de Nadja, du carnet de notes de Breton, et du cahier de Léona Delcourt comportant les ébauches de ses lettres à Breton ainsi que d’autres textes et cinq dessins. Pièce maîtresse, ce cahier fut dépecé par Breton qui n’en restitua qu’une partie à Nadja pour en conserver quelques pièces qui n’ont fait surface qu’en 2025.

Bouteille à la mer. Glissé dans le manuscrit autographe, une carte postale envoyée par Nadja après la rupture. Au dos d’une reproduction de la « Jeune Fille thrace portant la tête d'Orphée » (1865), huile sur bois de Gustave Moreau : « Devant le mystère. Homme de pierre, comprends-moi. » L’amour, à « la vie la mort » Mots que l’écrivain retranscrira dans son roman. À notre tour de comprendre Nadja avec la publication de ses Lettres à André Breton, suivi d’autres textes et d’un choix de dessins.

Retour sur une rencontre légendaire, l’« un des mythes littéraires les plus durables et troublants de la littérature » comme le note Wagner dans son introduction à une œuvre en puissance, « œuvre d’une artiste jusqu’ici sans œuvre et dont toute l’existence ne dépendait que du témoignage d’un autre. »

 

Léona Delcourt, L’enchantement © Collection particulière
Léona Delcourt, L’enchantement © Collection particulière

 



« Génie libre », « un regard d’or », ses dons de voyance semblent faire écho à l’automatisme de la pensée par lequel l’écrivain définissait le surréalisme dans le Manifeste de 1924. Mais leur rencontre relève moins d’une incompatibilité que d’un pas de deux mal ajusté : fascination pour l’un, amour fou pour l’autre. N’y aurait-il-eu que méprise, elle prenant « pour de l’amour ce qui était l’effet de la seule séduction mentale » comme le suggère Marguerite Bonnet [4]?

Elle a 24, lui 30 ans. Leur relation sera aussi intense qu’éphémère. Aux dix jours régulièrement mentionnés (du 4 au 14 octobre 1926), il convient d’ajouter cinq mois durant lesquels ils se revoient « bien des fois », temps qui est aussi celui de la correspondance (du 9 octobre 1926 au 14 mars 1927) et des dessins de Léona Delcourt. Dix jours ou cinq mois, le temps d’une passade ou Love bombing ? Breton répond dans L’Amour fou (1937) : « Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou pas, je l’aimerai toujours. » Ce qui ne l’empêchera pas d’effacer la nuit passée ensemble dans la seconde édition de Nadja (1963) – rappelons qu’il s’agit du seul livre que Breton ait remanié.

Alors que Breton prend ses distances, l’attachement et la passion de Nadja ne font que croitre. Suppliques, échos d’un amour qui pour être absolu n’en est pas moins alors à sens unique. Peu après sa dernière lettre, souffrante de symptômes de psychose hallucinatoire, Nadja se voit conduite d’abord à l’asile de Sainte Anne puis à celui de Perray-Vaucluse. Commence alors l’inexorable descente aux enfers. Pour longtemps on perd la trace de Nadja, reste le livre éponyme qui, surtout dans l’édition remaniée de 1963, escamote la femme réelle pour en faire un personnage littéraire, une figure mythique.

 

Psychanalyste lacanienne, Christiane Lacôte-Destribats commente : « Nadja, qui vivait de commerces galants et de relations sexuelles tarifées, se perdit d’avoir pris à la lettre, et pour elle, l’amour célébré par Breton. Elle crut trop fort en être la merveille et s’inscrivit comme si elle en était l’âme ou la figure allégorique. Elle s’immobilisa dans cette place où elle ne pouvait vivre qu’un désespoir vain et absolu. L’amour impossible fut alors pris dans les bruits du délire et de l’internement forcé [5]. » Comme s’il était écrit que nulle femme ne ressortirait indemne d’être aimée de Breton.

On a régulièrement disserté sur l’attitude de Breton. En 1930, Robert Desnos l’accuse de laisser Léona Delcourt croupir dans un asile. Effectivement, il ne lui rend pas visite ni se préoccupe de son sort. La craint-il ? Certaines pages de Nadja laissent entendre un sentiment de culpabilité mais aussi, la crainte de na pas être à la hauteur : « je n’ai peut-être pas été à la hauteur de ce qu’elle me proposait. Mais que me proposait-elle ? N’importe. Seul l’amour au sens où je l’entends – mais alors le mystérieux, l’improbable, l’unique, le confondant et l’indubitable amour – tel enfin qu’il ne peut être qu’à toute épreuve, eût pu permettre ici l’accomplissement du miracle. »

Plus loin, Breton interprète dans ce sens un rêve (du 16 août 1931) raconté dans Les Vases communicants : il voit son rêve comme une « défense contre un éventuel retour de Nadja, saine d’esprit ou non, qui pourrait avoir lu mon livre la concernant et s’en être offensée, défense contre la responsabilité involontaire que j’ai pu avoir dans l’élaboration de son délire et par la suite son internement [6]. » On ne sait si Léona Delcourt a reçu le livre de Breton, elle a cependant fort probablement lu son carnet préparatoire qui n’était pas à son goût pour dire le moins.

Ceci dit, il serait excessif de parler d’une invisibilisation. Pour rappel, Nadja présente dessins et mots de Léona Delcourt. « Quelques phrases, prononcées devant moi ou écrites d'un trait sous mes yeux par elle, phrases qui sont celles où je retrouve le mieux le ton de sa voix et dont la résonance en moi demeure si grande » confesse le roman qui cite ces propos prémonitoires de Nadja : « Si vous vouliez, pour vous, je ne serais rien, ou qu'une trace. » Marguerite Bonnet voit juste lorsqu’elle souligne que chez Nadja « la lucidité au cœur du déchirement passionnel, la conscience de ce qui va inéluctablement advenir l’emportent [7]. » Remarquons que l’écriture-parole de Breton, si manifeste dans Amour fou (1937), n’est pas sans donner ici sa place à l’autre, Nadja. Enfin, rappelons que c’est Nadja qui décide de s’effacer comme l’atteste sa lettre du 25 février 1927 (cf. infra).

Si l’écrivain ancre son écriture dans l’impossible d’une relation, Léona Delcourt cherche à se (re)trouver dans les textes de son amant. Certes, mais ses lettres affichent aussi la volonté de s’affirmer. Elle clame son amour : « Il y a toi d’abord, toi avec tes cheveux, tes yeux et tes lèvres… puis moi toute petite, guettant un aveu… le plus tendre aveu de ma vie… puis tout se transforme en souvenir et je te revois avec moi… mais sans cet autre monde… où nous ne sommes que deux… » (lettre du 15 novembre 1926) ; signifie son effondrement : « Il pleut encore / Ma chambre est sombre / Le cœur dans un abîme / Ma raison se meurt » (lettre d’un samedi de janvier 1927) ; mais laisse aussi libre court à sa révolte :  « Pourquoi as-tu détruit les 2 autres Nadja. […] Est-ce que je pouvais prévoir que tout sombrerait ainsi tout à coup… alors que je n’ai rien fait, alors que j’étais devenue ton esclave […] veux-tu me tuer ? » (Lettre du 31 janvier 1927).

Enfin, cette dernière lettre vertigineuse où Nadja semble reconnaître l’inéluctable amour à sens unique et le naufrage qui allait bientôt l’engloutir : « J’ai confiance en l’image qui me fermera les yeux. Je me sens attachée à toi par quelque chose de très puissant. Peut-être cette épreuve était nécessairement le commencement d’un événement supérieur. J’ai foi en toi. Je ne veux pas briser l’élan ni amoindrir l’amour que j’ai pour toi par d’absurdes réflexions. Je ne veux pas te faire perdre le temps nécessaire à des choses supérieures. Tout ce que tu feras sera bien fait. Que rien ne t’arrête. Il y a assez de gens qui ont mission d’éteindre le feu. […] Il est sage de ne pas s’appesantir sur l’impossible. Mais il faut surpasser. André, malgré tout, je suis une partie de toi. C’est plus que de l’amour. / C’est de la Force / Et je crois » (Lettre du 25 février 1927)

La publication intégrale de ses lettres et brouillons de lettres met fin à un mythe, offre un autre regard sur celle qui inspira Nadja, et permet de prendre la mesure d’une étonnante clairvoyance tant sur son destin que sur celui de l’homme aimé. Elle nous réserve aussi une belle surprise au détour d’un brouillon de lettre révélant une femme plus surréaliste que l’auteur de son manifeste : « Il me semble que tu es plusieurs personnalités. Tu es 1) un bourgeois rangé et exact ! Tu te bases sur des circonstances il est vrai. Tu vis ta petite vie, enfin, et tu es considéré comme un homme de bien. Peut-être est-ce pour cela que je ne comprends plus. Car on ne peut à mon point de vue être pondéré si on est surréaliste… ou bien alors on ne peut qu’entrevoir ce qu’est un surréaliste. Tu peux être surréaliste sans le paraître, mais il n’y a pas de bornes. »

Avec ces lettres, documents et dessins, résonnent autrement ces propos de Léona Delcourt retranscrit dans Nadja : « André ? André ?... Tu écriras un roman sur moi. Je t'assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s'affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste... »

Aujourd’hui, il nous reste autre chose – cause préfigurée par « La fleur des amants » proposant « l’enchantement » d’un double regard poétique. Enfin étrangement réunis, tant Nadja et les Lettres à Breton, plus qu’un livre. Léona Delcourt, bien plus que l’héroïne d’une livre.


 





Nadja, Lettres à André Breton, suivi d’autres textes et d’un choix de dessins, Gallimard, Paris, août 2026, 176 p., 22 euros.

 

 


Notes :

[1]  André Breton, Œuvres complètes, I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1988, p. 1509.

[2] Sebbag situe Nadja dans la constellation des femmes de Breton. Pour mémoire : les femmes de lettres et artistes (Lise Meyer-Deharme, Nelly Kaplan, Adrienne Monnier, Clara Malraux, Marie Laurencin, Valentine Hugo), les actrices (Musidora, Blanche Dorval), les inconnues dont on perdra la trace (Georgina Dubreuil), les filles des rues (Nadja, Suzanne Muzard) et quelques criminelles de passage (Germaine Berton, Violette Nozières, les sœurs Papin).Chaque fois, la même passion démesurée. Lire Georges Sebbag, André Breton L'amour-folie, Jean-Michel Place, Paris, 2004, pp. 50-60.

[3] Lire Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme, traduit du néerlandais par Arlette Ounanian Actes Sud, Arles, 2009. Olivier Wagner synthétise : Nadja, nul doute gravement malade, souffrait de « troubles psychotiques liés à une schizophrénie, ce que la psychiatrie d’alors appelait la démence précoce », et ce à une époque où il n’existait pas de traitement efficace pour ce type de maladie.

[4]  Dans l’édition des Œuvres complètes, I, op. cit., p. 1512.

[5]  Christiane Lacôte-Destribats, Passage par Nadja, Galilée, Paris, 2015, p. 152.

[6] André Breton, Les Vases communicants [1955], dans Œuvres complètes, II, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1992, p. 122.

[7] Dans l’édition des Œuvres complètes, I, op. cit., p. 1511.

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