Marion Quantin : « Je me suis offert la liberté de jouer avec la mort de mon père, de son vivant » (Ton Cadavre exquis)
- Johan Faerber

- il y a 5 jours
- 9 min de lecture

Surprenant, provocateur et puissamment aimant : tels sont les mots qui viennent à l’esprit après la lecture du premier roman de Marion Quantin, Ton Cadavre exquis qui vient de paraître chez POL. Devant une table de travail en métal, une jeune femme cherche elle-même à embaumer le corps de son père mort. Dans une geste de la thanatopraxie se dévoile peu à peu un récit qui fait retour sur cette figure paternelle pour trouver à la fois l’histoire de ce père alcoolique et l’histoire même de la narratrice souvent perdue à son contact. Impossible pour Collateral de ne pas aller à la rencontre de la primo-romancière pour saluer cette très belle réussite de la rentrée d’hiver.
Ma première question voudrait porter sur votre très fort premier roman, Ton cadavre exquis qui vient de paraître chez POL. Comment vous est venue le souhait d’écrire l’histoire de cette jeune femme en « salle de thanatopraxie », devant sa « table de travail en métal » et qui s’apprête à embaumer elle-même le corps de son père mort ? Comment est née l’idée d’écrire ce chant funèbre délibérément provocateur sur la figure du père comme s’il s’agissait, par la thanatopraxie, d’une manière paradoxale de parricide froid et d’acte d’amour ultime ? Est-ce qu’une scène ou une lecture en particulier ont déterminé ce récit où la fille s’adresse à son père à ce moment où, écrivez-vous, « Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain » ? Pourquoi, enfin, avez-vous choisi l’épigraphe de Georges Bataille : « Le deuil soulignait sa beauté comme une indécence » : s’agissait-il pour vous de placer votre récit sous le signe du renversement des valeurs et des signes du sacré comme y invite l’œuvre de l’auteur du Bleu du ciel ?
Ce texte a toujours été une fiction et une non-fiction, un peu par hasard… Lorsque j’ai commencé d’écrire, la thanatopraxie ne faisait pas encore partie du dispositif mais le cadavre exquis, comme jeu, oui. Je me suis offert la liberté de jouer avec la mort de mon père, de son vivant, il y a six ans maintenant, car sa fin de vie était particulièrement éprouvante. J’avais supporté la dégradation de son état pendant des années, à cause de l’alcool, mais son agonie devenait absolument difficile à regarder, à entendre, à vivre. Un soir, un peu par colère, un peu par désespoir, j’ai commencé à écrire la nuit où l’on m’annoncerait son décès et mon recueillement dans une morgue à l’hôpital. C’était un moyen, à ce moment-là, de pouvoir lui dire ce que son état ne permettait pas de recevoir. C’était un moyen, également, de reprendre le contrôle sur la réalité. Car au fond, j’étais tétanisée à l’idée de devenir folle par atavisme et par impuissance. J’ai alors scotché des dizaines de feuilles les unes après les autres, j’ai très mal dessiné un corps d’un mètre 85 et je les ai pliées. Et, chaque soir, je m’amusais à déplier ce dessin au fur et à mesure comme un cadavre exquis pour faire remonter des souvenirs de manière aléatoire à la vue des parties anatomiques que je découvrais. Ce parricide littéraire a été ma bouée de secours et m’a permis de me tenir près de lui jusqu’au dernier moment. Avec tendresse et amour.
Puis mon père est mort, j’ai vu son corps, mon jeu n’en était plus un et le dispositif ne marchait plus. J’ai jeté mon dessin et j’ai mis de côté ce texte pendant presque trois ans mais avec la certitude d’y revenir car je lui avais promis sur son lit de mort un livre, un livre d’amour qui nous raconterai. Je pense que cette promesse m’était adressée car il était sûrement le seul, même mort, à pouvoir me la faire tenir. Et je rêvais d’écrire.
L’idée de la thanatopraxie était la dernière pièce du puzzle que je cherchais depuis des années. La pièce manquante qui m’est apparue très tard et qui m’a permis de prendre la distance nécessaire, de m’échapper de l’idée du parricide sans perdre l’idée du cadavre mais en prenant soin. De lui comme de moi, bizarrement mais véritablement, dans un dernier acte d’amour.
Je ne crois pas, consciemment du moins, avoir été inspiré par une lecture en particulier. « Tu passes de la vie à la mort comme on passe un flambeau au prochain » vient d’une sensation que je n’avais pas anticipé le jour de son décès. J’avais peur d’avoir froid, j’avais peur d’avoir le cœur vide et j’ai ressenti un feu. Un feu intérieur.
Quant à l’épigraphe de Georges Bataille, c’est une phrase à la fois douce et violente, belle et terrible, sacrée et immorale, amoureuse et fatale. Je l’aime par sa radicale honnêteté et c’était un clin d’œil. Un clin d’œil à un auteur qui m’a permis de comprendre à travers ses textes les transes que j’ai vécues en vivant avec mon père. Des transes parfois dangereuses - ni morales ni saines - mais que je ne peux pas occulter et qui ont construit ma vie. Une vie que je n’échangerais pour rien au monde.
Dans le livre Ma Mère, d’où est tirée la citation - l’enfant est initié à la perversion par sa mère et ressent des émotions dont je parle : l’angoisse, le dégoût, la jouissance, le respect. Dans Le Bleu du Ciel que vous évoquez, nous suivons un personnage qui pour toucher la vie vraie s’autodétruit à coup de beuveries et de volonté de se perdre. Pour toucher le ciel, une forme d’au-delà. Au-delà de la survie mais une existence.
Disons que face à la perversion et aux beuveries de mon père, j’ai choisi le crime fantasmé - qui ne fait de mal à personne - et l’ivresse d’explorer mon rapport à la mort en la regardant en face pour choisir la vie, mais avec le cadavre d’un autre. Un sacrifice peut-être mais un pari moins risqué, un pari qui me sauve et ne me fait pas tomber avec lui.
Avant d’entrer plus avant dans votre roman, un mot encore sur la question de la thanatopraxie : en quoi s’agissait-il pour vous d’emblée d’un élément nécessaire à la fiction et à son élaboration ? Est-ce que lorsque vous écrivez, « Je veux trouver mon histoire », s’agissait-il pour vous de faire de la thanatopraxie le dispositif fictionnel par lequel votre premier roman pourrait se construire ? A ce titre, comment s’est concrètement organisée votre connaissance de la thanatopraxie, notamment l’impressionnante nomenclature des morts du « mort qui pleure » au « mort farceur » en passant par le « mort fragile » ?
Lorsque j’ai choisi de prendre soin du cadavre plutôt que de tuer, j’ai – à travers mes recherches assez désorganisées – découvert le métier de thanatopracteur. Et j’ai été fascinée. Fascinée par ce métier peu connu, pas du tout reconnu et pourtant si crucial dans le bon déroulement des adieux. Ce métier qui prend soin du cadavre pour prendre soin des vivants, sans qu’aucun des deux ne le sachent. Je suis comme « tombée amoureuse » de cette profession et je me suis nourrie de textes, de documentaires. C’est dans la lecture d’un article Au-delà de la mort, la survivance du corps pour les professionnels médico-légaux, mortuaires et funéraires de Cynthia Mauro, Daniel Beaune, Michel Debout et Daniel Malicier que j’ai découvert le mort qui pleure, qui fait des farces. Une fois la première version de mon roman terminée, il fallait que je parle avec un thanatopracteur qui accepterait de me lire et de me recevoir. Par une chance incroyable, mon entreprise a déménagé au-dessus d’une entreprise de Pompes funèbres. J’ai frappé à leur porte, expliqué mon projet et ils m’ont confié la carte de visite d’un thanatopracteur. C’est cette personne qui m’a présentée Manon Jouron, que j’ai eue au téléphone un lundi et qui est venue me chercher à la gare le samedi de la même semaine pour assister à un soin de conservation et esthétique sur un corps. Ça a été un des moments les plus forts de ma vie. Nous avons ri, nous avons pleuré et j’ai eu la certitude que je ne m’étais pas trompée. J’ai vu le lien que le thanatopracteur doit créer avec le mort pour effectuer son travail. J’ai vu la délicatesse qu’il fallait pour exécuter des gestes pourtant parfois intrusifs. J’ai senti qu’il n’était jamais trop tard pour prendre soin.
Je ne pourrais jamais assez remercier Manon de sa confiance et de l’amour contagieux qu’elle porte à son métier.
Pour en venir au cœur de votre si singulier récit, Ton cadavre exquis exprime par la thanatopraxie un rapport filial inédit au père qui s’exprime, tout d’abord, comme une « quête salvatrice ». Le but de l’embaumement paternel par sa propre fille est de revenir sur l’histoire de leur relation, de pouvoir en démêler les nœuds et de pouvoir se confronter de manière post-mortem à ce père rongé par l’alcool : « J’ai cette intime conviction qu’on peut se réconcilier avec un mort », écrivez-vous. S’agissait-il donc pour vous de présenter de manière sensible et sensuelle une manière de réconciliation avec le père au sens où la narratrice dit : « Je désire de faire de nous un passé simple » ? Est-ce qu’à travers cette réconciliation ne cherchiez-vous pas aussi à raconter en filigrane l’histoire foulée aux pieds par le père de cette jeune femme ignorée, elle qui dit : « De ton vivant, c’est moi qui me décomposais de gêne » ?
Mon père prenait trop de place de son vivant. Il était écrasant, que ce soit dans les bons comme dans les mauvais jours. J’avais une place de complice, de témoin mais je n’avais pas la parole, pas d’espace où construire mon récit, notre histoire. Il fallait faire semblant de croire en ses fables ou se faire rejeter violement. J’ai grandi avec un sentiment de vide énorme que je confondais avec la mort. J’ai eu des angoisses terrifiantes où j’ai expérimenté la décorporation, la déréalisation. Pendant longtemps et très jeune, j’ai hésité entre deux métiers : danseuse au Crazy-Horse ou médecin légiste. L’illusion de la fête et de la beauté ou la recherche de la vérité jusqu’au bout. Je ne m’en sortais pas. J’étais soit dans le mensonge, soit dans un jusqu’au-boutisme épuisant. Mais grâce à une analyse, que je poursuis encore, j’ai commencé à reprendre corps et mes esprits. Dans cette pièce, il n’y a pas qu’un cadavre. Il y a aussi cette fille qui a compris que prendre soin et laisser les autres prendre soin, peut changer le cours des choses. Il est trop tard pour le père, mais pas pour elle.
Et à travers le travail sur le corps de ce père, elle finit de reprendre sa place et à habiter son propre corps. Elle se réconcilie finalement avec elle-même.
Au-delà de la communion post-mortem avec le défunt père, Ton cadavre exquis propose un jeu de renversement d’identités entre le père et la fille : si le père a été comme un mort vivant tout au long de son existence, la jeune femme semble revivre à mesure qu’elle l’embaume : « Des gens pour se sentir vivants, n’ont pas trouvé d’autres moyens que de détruire leurs corps. » Elle qui indique encore que « La peur de la mort m’empêchait de vivre. A quatorze ans, j’étais au bord du suicide » renaît donc paradoxalement à la mort de son père : comme une renaissance salvatrice. La figure du monstre permet de cristalliser cette inversion de rapport : « J’allais être aussi monstrueuse que toi, j’allais trouver notre langage commun, j’allais te manipuler ». Et plus précisément l’image du Minotaure : « Tu es mon Minotaure, un homme-monstre qui, comme tous les hommes, émeut et déçoit et, comme tous les monstres, fascine et tourmente. » Avant qu’elle ne finisse par déclarer qu’elle devient au fur et à mesure « Minotaure à son tour ». En quoi, par la fable allégorique qu’il porte sur la mort, Ton cadavre exquis se propose comme une réflexion sur la destruction et la reconstruction de chacun où « Dans le flot continu de nos vies modernes, tout est exposé mais plus rien n’est vécu » ?
C’est juste, j’ai senti très tôt que mon père était un vivant-mort et moi une morte-vivante. Pour le dire simplement, mon père semblait vivre à fond pour se tuer, et moi, en miroir, je n’arrivais pas à croire en ma vie. La vraie mort de ce père n’est que la confirmation pour la fille qu’elle avait raison, que quelque chose n’était pas net et que ça puait vraiment la mort. Le déni dans l’alcoolisme est la partie la plus violente. C’est la réalité qui ne vaut plus rien. Ça a assassiné la fille quelque part à un âge où elle doit encore s’appuyer sur cette figure parentale. Le cadavre remet les choses à leur place. Il n’y a plus d’entre-deux sordides. Il y a un mort, abîmé par l’alcool. Il y a une vivante. Le doute s’efface. Cela reste monstrueux, cruel mais cela permet de laisser place à une autre histoire.
Pour revenir sur la figure du Minotaure, c’est quelque chose qui me tenait à cœur. De ne pas mentir, d’avouer qu’il a fallu parfois choisir d’être un monstre pour lutter et ne pas devenir uniquement la chair fraîche livrée à cette créature. C’est une manière aussi d’admettre que l’autodestruction du père a amené cette enfant à ressentir très tôt de la jouissance dans la violence et le mensonge. Des pulsions que nous portons en chacun de nous mais que certaines personnes ont le don de réveiller. Pour se reconstruire, cette fille qui est maintenant une femme fait le choix d’une radicalité dans la lecture de leur relation. Elle draine le sang noir et la merde du cadavre du père mais aussi les siens.
Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont présidé à l’écriture de votre premier roman. Si nous avons déjà pu évoquer Georges Bataille, quelles ont été les autrices ou les auteurs qui ont accompagné votre travail ?
Je ne suis pas très bonne élève. Je suis portée par mes nombreuses lectures mais aussi des moments de vie que je pioche, picore, sans retenir le nom des auteurs, des livres, des gens… Et, pour l’anecdote, je ne lis pas lorsque j’écris car je me mets systématiquement à singer le style de ma lecture en cours. Mais si je devais citer l’auteur qui m’a le plus accompagné dans cette aventure, alors je dirais, sans aucune hésitation, Byung-Chul Han.

Marion Quantin, Ton Cadavre exquis, POL, janvier 2026, 176 pages, 19 euros







