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Mélikah Abdelmoumen : A la Recherche de soi : entre moi et l’autre

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • il y a 2 heures
  • 16 min de lecture





« Moi, habitée par deux identités supposées contradictoires,

mais qui avaient dû apprendre à cohabiter » 

Baldwin, Styron et moi, p. 165

 


Mélikah Abdelmoumen, écrivaine québécoise, publie, ce printemps 2026, chez LUX (Montréal), un essai attachant et dérangeant, Traité de la petite bonté - Lettre à une jeune amie tsigane. Elle avait auparavant publié plusieurs romans et, dans une autre maison montréalaise, Mémoire d’encrier, Baldwin, Styron et moi en 2022 qui a remporté  le prix Pierre-Vadeboncoeur [créé en 2011 par la CSN pour souligner la mémoire de ce grand écrivain et syndicaliste, conseiller durant 25 ans à la centrale syndicale québécoise ; remis annuellement à l’auteur d’un essai qui s’est démarqué sur des questions économiques, sociales ou politiques].

 

Cet essai me semble faire écho à celui de Maïka Sondarjee, [Collateral du 25 mars 2025], D’où tu viens ? Réflexions sur le métissage et les frontières, chez le même éditeur. Son projet était d’aborder la question des frontières, « celles qui unissent » et non « celles qui divisent ». La notion de frontière est liée à celle du métissage qui n’entre dans aucune case à cause ou grâce à ses « racines transnationales ou mixtes ». De son point de vue, la société canadienne est « de plus en plus polychrome » et il faut en tenir compte. La « peau mosaïque » des métissages incite à cette réflexion. Son livre est donc « une lettre de la part des biraciaux, multiraciaux, métissés et autres hétérogènes ». Il n’y a pas un terme « universellement accepté pour décrire la mixité », ce qui rend difficile la réponse à la question récurrente : « Tu viens d’où ? »

 

Mélikah aborde cette question un peu différemment en s’interrogeant sur sa propre identité, confrontée à celle des Roms avec lesquels elle a tissé une vraie amitié pendant son séjour français.

La facture de l’essai propose une alternance entre le récit conjoint de la vie des Roms à Lyon et de la vie de la narratrice québécoise dans la même ville et des documents divers venant appuyer ce que les récits de vie font apparaître ; ces documents offrent des connaissances de la réalité de cette population marginalisée en France en appui ou en contradiction avec ce que veut démontrer l’essayiste.

 

En 2018, l’écrivaine avait déjà rendu compte de sa vie en France dans un récit antérieur dont celui-ci prend, en quelque sorte, la suite. Sans établir une équivalence, elle avait déjà mis en comparaison l’inquiétude permanente qui était la sienne en France et qui lui fera quitter le pays – « les clivages sociaux et les lourdeurs administratives de la France, un climat politique étouffant, et l'épreuve quotidienne de vivre dans un pays en perpétuel état d'urgence » – avec l’inquiétude permanente de la vie des Roms, bien que la famille amie, des Roms de Roumanie, malmenée de bidonvilles en squats, est dans une précarité qui n’est pas la sienne et dont elle a tout à fait conscience. Mais le déracinement vécu permet sans doute de construire une amitié, sur une connivence.


 

 

 

Trois grandes parties l’organisent : Les débuts (2012-3013) -  Errances (2013-2015) - Résister (2015-2025). Le projet de ce récit est magnifiquement illustré par la référence qui, de l’exergue à la conclusion, met Vassili Grossman (écrivain soviétique, 1905-1964) à l’honneur : la lutte du bien et du mal dans le monde de l’humanité ne se résout pas dans le triomphe du mal mais dans la fissure où s’infiltre « la petite bonté » que le combat du mal cherche à anéantir : « Mais si, encore maintenant, l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal vaincra » écrivait Grossman. Et l’essayiste commente à la fin de son parcours narratif : « La petite bonté est beaucoup plus répandue qu’on le croit, car le chaos est un terreau qui ne sait pas l’étouffer. Peut-être que plus le monde est laid, plus la petite bonté se fait flamboyante et lumineuse. Le bruit et la fureur qui font le lit de la haine n’arrivent jamais totalement à écraser la petite graine d’humanité. Elle se rebiffe, elle se secoue, elle prend racine, elle croît, elle oppose au vacarme sa petite musique feutrée et assourdie, mais qui n’en fait pas moins son chemin. Elle tient la note jusqu’à ce que le bruit et la fureur s’étiolent enfin ».

 

Le récit de son amitié avec la famille de Florina prend, bien évidemment, la plus grande partie de l’espace du livre. Il commence le 19 septembre 2024 quand Mélikah reçoit un appel à Montréal, sur son portable, de la jeune fille qui a alors 15 ans, en train d’accoucher : « Elle vivait alors avec sa mère, sa sœur cadette, ses deux petits frères et le bébé d’une de ses sœurs aînées dans une maison mobile déglinguée, sur un terrain vague de la région lyonnaise, dans un coin que j’ai bien connu du temps où j’y vivais, entre 2005 et 2017 ». 

 

Que peut-elle faire ? : « Le 20 septembre à 1 heure du matin à Montréal, je laissais donc une adolescente tsigane que j’aime seule entre les mains d’une infirmière de nuit gadji, à 4000 kilomètres de moi ». Sa décision est prise de ne plus parler des Roms de façon adjacente dans des articles dont le sujet est autre mais de leur consacrer un livre, celui que nous sommes en train de lire, d’où le sous-titre « Lettre à une jeune amie tsigane ». C’est avec les Roms qu’elle a reçu « une leçon d’humanité » : « dans le dénuement des bidonvilles dans les amitiés que j’ai vues s’y nouer, dans les solidarités et l’hospitalité dont j’ai été témoin, j’ai vu, de mes yeux vu, cette graine d’humanité résister, et repousser le mal ».

 

Ce sont ce projet et cette conviction qu’il faut garder à l’esprit tout au long de la lecture.

 

Affirmer une présence, une existence, une culture, c’est d’abord s’interroger sur la nomination. Le sous titre de la couverture inscrit « tsigane » et tout au long du récit l’essayiste utilise le plus souvent « Roms ». Le premier appui documentaire est une vidéo de France télévisions du 8 avril 2015, « Qui sont les Roms ? » : « On les appelle Manouches, Gitans, Bohémiens, Sinti ou Tsiganes, mais leur nom officiel est Roms, un mot qui signifie Homme en rromani - la langue des Roms ». 20.000 en France, victimes du racisme depuis toujours, ils ont aujourd’hui une vie très difficile : le point info détaille leur vie, la pauvreté, le manque de logements et le rejet.

 

Le second appui documentaire sera une pépite accablante : l’avis de Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, le 24 septembre 2013 tenant des propos inadmissibles sur les Roms : ils ne sont pas « intégrables » à la Nation française : les seules solutions : démembrer les campements et les reconduire à la frontière. En mars, il avait déjà déclaré : « Les Roms ont vocation à rester en Roumanie ou à y retourner ».

En dehors de cette citation peu glorieuse du gouvernement français, les appuis documentaires constituent pour le lecteur une somme d’informations à capitaliser : soit de chercheurs ayant travaillé sur les Roms ou sur les exclusions en général (Eric Fassin, Bernard Lahire, Carolin Emcke, Catherine Dorion, David Chiarandy) ; soit des personnalités engagées dans la défense des Roms et ayant cherché des solutions (le préfet Alain Régnier, Eric Plamondon exemple). Une mention spéciale es faite, en les incluant dans le récit, à Martin Paquette et Catherine Raffait, auxquels l’ouvrage est dédié.

 

Il faut aussi lire les appuis documentaires qui citent Anina Ciuciu, à différentes étapes de la narration : d’abord pour le collectif auquel elle a participé, Avava-ovava. Et nos enfants aimants rachèteront l’innocence du monde, en 2014 : « Ce qui devrait être présenté comme extraordinaire, c’est cette violence qui nous a été faite à nous et à tant d’autres du seul fait d’être Rrom. Cette violence, cette haine, ce rejet de ce qui n’est pas identique montent et se déchaînent en tempête partout dans une Europe parcourue en tous sens par les vents empoisonnés des politiques extrémistes ».

La citation d’Anina Ciuciu revient pour son ouvrage avec Frédéric Veille, Je suis Tsigane et je le reste. Des camps de réfugiés Roms aux bancs de la Sorbonne, en 2013, pour traiter de la question de l’école.

 

« Je m'appelle Anina, j'ai 22 ans et je suis Rom. J'ai connu la misère, les insultes, les camps sordides. En France, je n'ai pas toujours mangé à ma faim, j'ai dû faire la manche dans la rue pour survivre. J'en suis humiliée à jamais.Mais je voudrais aussi vous raconter mon autre histoire. J'ai appris le français avant d'obtenir mon bac et j'étudie à la Sorbonne pour devenir magistrat. Quand on a surmonté ce que j'ai connu, c'est que l'on a la rage de réussir...Je n'ai jamais oublié d'où je viens et, à travers mon histoire, je veux faire comprendre qui nous sommes vraiment. Bien sûr il y a des problèmes, mais les Roms ne sont pas seulement des "voleurs de poules".C'est une communauté qui a une culture et une histoire fortes. Il ne faut pas en avoir peur, mais nous donner une chance. Comme celle que j'ai eue en France. »

 

 

Anina est sollicitée une quatrième fois par la présentation de son livre qu’en a donnée Cordelia Bonal : « Anina Ciuciu. Rom. Vie ouverte » dans Libération du 22 décembre 2013. Elle ne se veut pas exceptionnelle mais elle doit bien reconnaître qu’il n’y a guère de Roms dans les amphis : « Elle est aussi bien trop lucide pour ne pas ignorer qu’on en est encore loin. Alors, elle enfile son armure de vaillant petit soldat de la cause rom et elle parle. Il lui faut forcer sa nature réservée, se raconter, sortir du rang. Elle s’y astreint par devoir, fière de ses origines, sûre de son indignation. »

 

Ainsi en 23 séquences du double récit de vies, le sien, celui de Melikah Abdelmoumen et le leur, celui de la famille Rom amie, on suit toutes les gammes de la joie au malheur, toutes les difficultés au quotidien de la recharge du portable aux réveils brutaux lorsque le campement improvisé est démoli et ses habitants obligés de tout laisser en pleine nuit et de partir à la recherche d’un autre terrain où ils pourront vivre quelques semaines, quelques mois. Beaucoup est raconté : le racisme chaque jour, la méfiance et le rejet, les dons charitables où souvent les nantis donnent ce dont ils se débarrassent… Le double récit de vie est important car c’est dans le partage et l’échange que Mélikah se forge une autre approche de l’humanité et de son propre parcours, par ses amis roms d’abord et par toutes les personnes rencontrées au cours de ces années. Citant dans ses appuis documentaires Pierre Chopinaud, on sent une parfaite adhésion de l’essayiste à ses propos :

 

« Il y a des réalités que nul ne peut comprendre s’il n’est pas entré en elles, s’il n’a pas vu le monde avec leurs yeux, et afin d’entrer, s’asseoir, cesser définitivement d’être lui-même.

La connaissance n’est rien d’autre que cette métamorphose. Elle vient au terme d’un long chemin où le voyageur a souvent changé d’habit, de nom, d’idée.

Connaître quelque chose, connaître quelqu’un, c’est un acte d’amour ; on connaît les hommes comme on connaît les pierres, les fleurs, et les métaux : en entrant dans le secret de leur formation, de leur élan, et laissant, pour aller jusqu’au fond, s’installer au milieu de soi l’écoulement du temps qui leur est propre ».

 

 

« Eté 2013. Un groupe de jeunes gens de France, Rroms, Manouches, et Gadjés mutants, partent de Paris, dans un bus transformé […] vers sa destination impossible. […] A partir de cette rencontre à Auschwitz, autour de la commémoration du massacre des tziganes dans les camps nazis, un livre sur la situation des Rroms, enfin écrit par des Rroms ! »

Aux 23 séquences des récits de vie répondent 23 appuis documentaires qui constituent une sorte de bibliothèque de références et d’opinions.

 

Ce livre est à lire pour tous ses apports : et la reproduction, presqu’en finale du discours du dictateur dans Le dictateur (1940) de Charlie Chaplin n’en est pas le moindre cadeau. On finit la  lecture en souhaitant lire l’ouvrage majeur de Vassili Grossman, Vie et destin.


 

On ne peut plus ignorer ce qu’est « la petite bonté », petit souffle d’optimisme réaliste dont nous avons besoin en ces temps où l’on ne parle plus que de bombardements, d’éliminations et de dommages collatéraux des peuples et de leurs cultures. Le monde est-il devenu Rom ?

 

Mais je ne voudrais pas quitter Mélikah Abdelmoumen sans dire quelques mots du livre pour lequel elle a été primée en 2022, Baldwin, Styron et moi. Il s’interroge sur notre capacité à écrire sur « l’autre » - ce qu’elle a fait dans son Traité de la petite bonté. En 2022, elle s’est attaquée à un sujet très explosif : l’audace qu’a eue un Américain blanc, petit-fils d’esclavagiste mais lui-même obsédé par les inégalités dans son pays, de tenter d’écrire un roman sur Nat Turner, la bête noire des Blancs américains et pas seulement des suprémacistes.

 

 

 

 

Nat Turner, [1800], pendu le 11 novembre 1831, était un esclave et prédicateur afro-américain. Il mena une révolte le 21 août 1831 à Southampton en Virginie, conduisant un groupe de près de 70 personnes, dont une grande partie d'esclaves, afin de massacrer des familles entières de Blancs. La répression fut sanglante et le leader capturé et pendu. Cela a entraîné une répression d’une grande brutalité et des dispositions renforcées contre les esclaves.

William Styron et James Baldwin deviennent amis et ce dernier encourage Styron à écrire un roman sur Nat Turner, publié en 1967 ; il a un grand succès. Mais des critiques afro-américains contestent le regard porté sur cet épisode de leur histoire par un Blanc. S’en suit toute une polémique qui pose la question du droit d’écrire sur la communauté noire par un romancier blanc. S’emparant de ce sujet, Mélikah Abdelmoumen compose un ouvrage absolument passionnant dont je vais rappeler brièvement le parcours.

 

La première partie est intitulée : « Moi/Eux/Vous/Nous » : l’écrivaine  donne son récit de vie avec sa double origine : une mère Québécoise et un père, Tunisien. Elle suit chronologiquement naissance, enfance, adolescence ; puis son besoin de partir après avoir rencontré un Français dont elle est amoureuse : elle vient vivre douze ans en France : « Ce furent des années fabuleuses et furieusement rudes. Un peu comme l’est la France. La petite Montréalaise native de Saguenay n’était pas armée pour ce pays où tout est trop grand, trop ancien, trop violent, trop beau ». C’est l’époque Sarkozy, la montée de Marine Le Pen. Être arabe en France… Engagement auprès d’immigrés roms roumains : « Ce n’était pas une bonne période pour être arabe au pays des droits de l’Homme. Pour être ce que Nicolas Sarkozy appelait les gens « musulmans d’apparence » […] De gauche/Fragile, idéaliste, candide, inquiète, contestataire/ Pas une bonne période pour être moi ».

Mais elle s’immerge dans un club de lecture et c’est la grande découverte : James Baldwin ! C’est l’éblouissement. En lisant une biographie de cet écrivain, elle note qu’il était ami avec William Styron, l’auteur du roman, Le Choix de Sophie(dont un film a été tiré). Elle voit le film, elle lit le roman tombant brutalement dans la réalité de la Shoah.

 

La seconde partie est consacrée à « William et James » : elle veut comprendre cette improbable amitié. L’un né à Harlem en 1924, l’autre en Virginie à Newport News en 1925. En 1960, William propose à James de passer quelques mois chez lui pour finir un roman (une sorte de résidence d’écriture) : « Baldwin n’a jamais fréquenté de près un homme blanc du Sud. Styron n’a jamais eu d’ami noir. Nés à quelques mois d’intervalle, ils ont tous deux autour de 35 ans en 1961 ». Echanges fréquents, amitié : Styron confie à Baldwin son obsession de la vie de Nat Truner. Baldwin l’encourage « d’oser tenter d’imaginer ce que ça pouvait être, de l’intérieur ». L’Histoire de l’esclavage est leur histoire à tous deux : « Et pour Styron, c’était simple : loin d’être le barbare sanguinaire et fou que l’histoire du Sud avait voulu faire de lui, Nat Turner était un héros.

Un héros tragique ». 

 

La troisième partie se concentre sur « William et Nat » : les documents dont on dispose, l’imagination de Styron. Les Confessions de Nat Turner paraissent en 1968. D’abord bien accueilli même par la communauté noire, le roman déclenche une polémique pleine de colère que ni Balwin ni Styron n’avaient prévue.

 

La quatrième partie est consacrée à « La Polémique » : le regard de Styron est « raté », « blessant », « insultant ». Un livre sort : William Styron’s Nat Turner : Ten Black Writers Respond, en 1968. Ce livre qu’elle a pu se procurer avec difficulté est aujourd’hui introuvable, contrairement au roman (CQFD). Elle cite le grief principal de chaque auteur. Choquée de la virulence à la première lecture, elle fait l’effort d’y revenir en la replaçant dans un contexte.

 

La cinquième partie, « Le Débat » : elle donne l’essentiel d’une rencontre qu’a organisée James Baldwin en mai 1968, dans une salle, entre Styron et un opposant, Ossie Davis, qu’on peut écouter intégralement sur internet avec youtube : « ils ont accepté de débattre de la question de la colère de la communauté afro-américaine contre le livre de Styron, tout comme du projet de film hollywoodien en cours de développement ». Le compte-rendu qu’elle en donne se conclue ainsi : « Parfois on a pour seul choix de se tenir en équilibre entre deux positions contraires. Sur le fil. Dans un éternel et salvateur ébranlement. Comme l’ont fait ces trois hommes ».

 

La sixième partie est titrée, « L’Après-Nat » et raconte la fin de vie de Baldwin et de Styron. « J’aime l’histoire de Baldwin et Styron dans toute son irréductible complexité. Elle n’apaise rien. Elle ne donne ni clef ni formule qui réglerait tout. Elle ne donne pas bonne conscience. Elle ne donne pas d’absolution.

Elle fait mieux que tout ça : elle donne à penser ».

 

La septième partie, « A la place de l’autre », rappelle deux récits connus où Blancs et Noirs ont fait l’expérience de l’altérité : celle de John Howard Griffin (1920-1980), un Blanc se grimant en Noir ; celle de Ron Stallworth, en 1979, un Noir se faisant passer pour un Blanc dans une enquête sur le Ku Klux Klan.

 

La huitième et dernière partie éclaire le « nous » à la place du « Moi » du titre de couverture pour consacrer ces pages finales, en un mélange d’anecdotes, de rencontres et de réflexions sur l’échange identité/altérité, nécessaire mais aujourd’hui en danger dans le monde. Cette histoire qu’elle a tenu à raconter doit faire résonner en nous tout ce que ce couple indissociable nous fait réfléchir.

La bibliographie et les annexes sont aussi très utiles et complémentaires de la lecture précédente.

 

Cet essai de Mélikah Abdelmoumen est un essai majeur sur la capacité de la littérature à nous sommer d’habiter ou, au moins de visiter, d’autres réalités humaines pour donner ampleur et force à notre « origine » qui est une donnée de base dans sa complexité et un point de départ pour évoluer vers d’autres ouvertures. Il pose aussi les questions fondamentales de qui écrit sur qui et qui reçoit une œuvre  et de quelle manière.

 

J’ai alors pensé à un autre écrivain ayant vécu au plus près le racisme et l’exclusion et une expérience semblable à celle de Styron, le romancier sud-africain, André Brink. On sait, parce qu’il en a fait le récit qu’André Brink a vécu comme un électrochoc sa rencontre avec l’altérité à Paris, « sur un banc du Luxembourg », prise de conscience qui a donné son titre à sa première série d’essais, traduits en français en 1983, Sur un banc du Luxembourg - Essais sur l’écrivain dans un pays en état de siège. Cette immersion et la cohabitation avec des étudiants noirs le laissaient « dans un état perpétuel de stupéfaction », cristallisant des faits et réalités enregistrés, ses romans changeant alors puisqu’ils vont proposer, par le biais d’histoires captivantes, éprouvantes et singulières, une rencontre avec l’Autre, cet Autre qu’il investit de son propre imaginaire et de sa propre humanité pour ne pas le trahir. Revendiquant le droit de « parler au nom de… » dans un article célèbre de ce premier recueil, il rejette la condamnation dont il fut l’objet quand il a fait parler à la première personne un militant noir dans un roman. A première vue, on peut être tenté d’entériner la condamnation du travail littéraire du romancier blanc se mettant à la place d’un personnage noir. Mais aussitôt, A. Brink oblige à réfléchir en donnant exemples et contre-exemples. Ce n’est pas pour lui, une imposture, bien au contraire, de tenter de comprendre l’humain dans toutes ses dimensions : « Il est peut-être plus présomptueux d’exclure l’exploration de l’autre que de tenter l’acte hasardeux et précaire de découvrir en lui l’humanité que vous partagez avec lui ».

 

Dans ce même article, quelques lignes plus haut, il écrivait : « ce genre d’accusation est courant. Un écrivain homme ne peut pas écrire sur l’expérience des femmes ». Le déplacement de l’exemple démontre que l’accusation première ne tient pas la route. La qualité même de l’écrivain est d’être présomptueux car peut-on qualifier un auteur d’être un écrivain s’il ne traduit en mots que ce qu’il a vécu personnellement. A. Brink écrit en 1982 dans une période particulièrement dure de lutte contre l’apartheid dont l’ADN était de catégoriser chacun et de l’empêcher de sortir de sa case.

 

Dans la bonne tradition biblique, il donne plus de force à sa protestation en formulant le reproche fait sur le modèle des dix commandements : « Tu ne fréquenteras pas l’Autre. Tu ne feras pas confiance à ta propre expérience de l’Autre. Tu nieras l’Autre. En fait, tu nieras ce que tu trouveras en toi de l’Autre, et ce que tu verras en toi de l’Autre ». 

 

Se contenter de son chez soi, c’est refuser d’explorer l’épaisseur de l’humanité. Car l’écrivain n’est pas celui qui écrit par pur divertissement mais qui écrit dans « une quête de vérité entièrement mobilisatrice et une mise à l’épreuve, dirigées et définies par le langage pris comme un système de signes dans lequel coïncident le besoin social de communiquer et la nécessité personnelle de s’exprimer ».

 

Dans « une œuvre de qualité » – et c’est de cela qu’il s’agit ici –,  il y a nécessairement interaction entre le personnel et le politique : « la variété des relations entre Noirs et Blancs forme une part intégrante de mon existence ». Explorer une autre expérience humaine que la sienne, au sens le plus étroit du terme, doit rester une exploration et ne doit jamais devenir une exploitation. Il donne sa réflexion sur les changements de perspective qu’il a pu adopter pour tel ou tel roman. Dénoncer l’apartheid n’est pas son fonds de commerce, c’est témoigner le plus honnêtement possible de l’expérience que l’on vit, de celle que l’on apprend à connaître en se pénétrant de l’Histoire sans idéalisation ni charge : « L’acte de foi, l’acte d’imagination est paradoxal : s’il conduit au plus profond de soi, il permet aussi de sonder l’Autre. Ce qui permet de redécouvrir le point de départ de toute fiction : que le familier devienne inexplicable ; que l’étrange fasse jaillir du soi la flamme de la reconnaissance ».

 

Enfonçant le clou essentiel de son argumentation, André Brink affirme : « C’est l’intensité de son expérience personnelle qui conduit un homme à prendre la plume ; mais c’est la façon dont l’expression transcende ce qui n’est qu’individuel dans cette expérience qui détermine sa qualité en tant qu’écrivain ».

 

Allant plus loin dans l’interrogation de la possibilité pour un écrivain blanc de parler à la place d’un personnage noir, il note : « L’écrivain blanc qui se prétend le " porte-parole" des Noirs peut révéler les mêmes tendances totalitaires que l’oppresseur qu’il entend dénoncer […] Je ne peux " prétendre" interpréter pour l’homme noir la nature de sa souffrance : il la connaît plus violemment que je ne peux jamais espérer la connaître ; il la vit, à chaque instant de son existence. Et même s’il a besoin d’un interprète, il y a des quantités d’écrivains talentueux et inspirés dans sa propre société qui peuvent le faire ». Néanmoins, en se gardant de l’exploitation et de la perversité ou de la complaisance et de l’autosatisfaction, il faut relever le défi de dire une part de l’expérience de l’Autre en soi.

 

Enfin, un dernier mot : revenir à Nat Turner.

 


En 2012 aux Etats-Unis, Charles Burnett propose un film, Nat Turner. Le Poids de l'héritage,  sorti en France, en DVD, fin mai 2017. Le bonus est particulièrement intéressant puisqu’il comprend un extrait de James Baldwin et un article de Ta-Nehisi Coates « Nat Turner avait-il raison ? ».

Ta-Nehisi Coates, désormais une figure intellectuelle incontournable aux USA, après avoir cité plusieurs appels à l’extermination et au génocide des esclaves noirs dans la presse de 1831, souligne : « La société esclavagiste américaine, dans ses fondations, était un système de violence existentielle. […] Pour comprendre la révolte de Nat Turner, pour comprendre un homme qui a précipité des femmes et des enfants dans l’oubli, il faut imaginer un monde où les femmes et les enfants noirs vivaient continuellement sous la menace du même sort. L’esclavage était une guerre contre la famille noire. Surtout, il ne faut pas y voir une super-morale transcendante. On ne peut pas demander à Nat Turner d’être deux fois meilleur. La plupart des noirs ne le sont pas ».

 

Dans son essai précédent, Une Colère noire – Lettre à mon fils, il écrivait : « Ce qu’il fallait faire, c’était un nouveau récit, une histoire nouvelle racontée à travers le prisme de notre lutte […] Ce n’était pas seulement notre histoire mais l’histoire du monde, transformée en arme pour servir nos nobles desseins […] S’ils avaient leurs champions, nous devions avoir les nôtres cachés quelque part ». C’était, dans des termes semblables que Ossie Davis contestait le roman de Styron et sa portée : « nous devons reprendre le contrôle sur nos récits, notre culture, nos symboles ».

 

 

 

 

Mélikah ABDELMOUMEN, Traité de la petite bonté - Lettres à une jeune amie tsigane, Montréal, LUX, 2025, 195 p.

Mélikah ABDELMOUMEN, Baldwin, Styron et moi, Montréal, Mémoire d’encrier, 2022, 179 p.

 

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