Emmanuelle Walter : « Le féminicide autochtone canadien est un exemple paroxystique parmi d’autres de la guerre mondiale faite aux femmes »
- Simona Crippa
- il y a 2 heures
- 7 min de lecture

Avec Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada (Lux Éditeur, 2014), Emmanuelle Walter propose un récit rigoureux et engagé sur l’une des violences structurelles les plus persistantes du Canada contemporain : les disparitions et assassinats de femmes et de jeunes filles autochtones. À partir du cas de deux adolescentes anishnabées, Maisy Odjick et Shannon Alexander, disparues au Québec en 2008, l’autrice met en lumière, à travers une investigation minutieuse et attentive aux paroles des proches, les mécanismes imbriqués du colonialisme, du racisme systémique et du patriarcat qui rendent les corps et les vies autochtones particulièrement vulnérables à la violence. L’ouvrage démontre comment ces disparitions, loin d’être des faits isolés, s’inscrivent dans un régime historique d’indifférence institutionnelle et de dévalorisation racialisée des vies autochtones.
La nouvelle édition mise à jour de Sœurs volées, parue en février 2026, résonne aujourd’hui avec une acuité politique renouvelée. Dans un contexte où les violences faites aux femmes autochtones commencent enfin à être constatées comme un phénomène systémique — et comme l’expression contemporaine de structures coloniales toujours à l’œuvre — ce travail s’impose comme une contribution essentielle à la dénonciation de ces violences. Par la puissance de l’enquête, l’écoute portée aux voix marginalisées et la force politique de l’écriture, Walter participe à une entreprise de mémoire et de justice : restituer des histoires que l’ordre colonial et patriarcal s’est longtemps employé à invisibiliser, et affirmer que ces vies, trop longtemps considérées comme négligeables, doivent être reconnues, défendues et honorées.
Quelle a été l’étincelle initiale qui t’a poussée à enquêter sur les disparitions et assassinats de femmes autochtones au Canada ? Y a-t-il eu une rencontre ou un événement déclencheur à l’origine de ce travail ?
Je me suis installée en famille à Montréal début 2011, et j’ai décidé de mettre le journalisme de côté quelque temps. Je me suis mise à travailler pour une ONG environnementale. Mais je me suis rapidement plongée dans les enjeux autochtones canadiens, et fin 2011 je suis tombée sur un communiqué du Comité des Nations unies pour l’élimination de toute forme de discrimination à l’égard des femmes : il s’alarmait des assassinats et disparitions de femmes autochtones du Canada. Ça m’a coupé les jambes. Je vivais depuis des mois dans ce pays consensuel et ouaté, et je découvrais une tragédie absolue mais invisible. C’est devenu une obsession. Le féminicide autochtone m’a replongée dans le journalisme plus tôt que je ne l’avais escompté.
Lorsque tu commences ton enquête puis publies la première édition de Sœurs volées en 2014, la question est encore très peu médiatisée. Comment as-tu pris la mesure de l’ampleur du phénomène et du silence qui l’entourait ?
C’était extraordinaire de découvrir la gravité de la situation (avec les militantes autochtones, Amnesty International, les familles, les rares chercheuses qui se penchaient alors sur la question) en même temps que son invisibilité, sauf pour les organisations autochtones bien sûr, qui tiraient la sonnette d’alarme depuis des années et devaient procéder à leurs propres comptages. Je me souviens avoir eu, parfois, l’impression d’être folle tant le décalage entre ce que je découvrais et le silence de la société canadienne était abyssal. Mon entourage montréalais m’encourageait sans y croire, persuadé que mon travail ne servait à rien et n’aurait aucun écho tant la condition autochtone n’intéressait pas, à l’époque, les Québécois. Heureusement, ce n’est pas ce qui s’est passé.
Quelle est la différence entre les violences faites aux femmes et celles faites aux hommes dans ce contexte d’autochtonie ? Observe-t-on actuellement une diminution du nombre de féminicides et de disparitions de femmes ? Qu’indiquent les statistiques récentes et comment les interpréter ?
Les femmes autochtones sont sur-représentées parmi les femmes canadiennes assassinées : elles sont sept à douze fois plus à risque d’être tuées que les autres femmes canadiennes selon les différentes statistiques, et seize fois plus que les femmes blanches selon les évaluations de la chercheuse Maryanne Pearce. Elles sont victimes, de manière disproportionnée, de toutes les sortes de violences, conjugale, familiale, communautaire, violences de rue, violences institutionnelles. Elles meurent parce qu’elles sont des femmes, quand les hommes autochtones, également sur-représentés parmi les victimes de meurtres, ne sont pas ciblés parce qu’ils sont des hommes. Ils meurent majoritairement hors du cadre conjugal, sous les coups de « connaissances » qui sont des hommes la plupart du temps. Ce sont donc des phénomènes distincts, mais reliés par l’extrême vulnérabilité socio-économique liée à la colonisation.
J’ajoute, pour répondre à ta question sur les chiffres, que le féminicide autochtone (que les juristes, militantes et politiciennes autochtones qualifient de « génocide des femmes et filles autochtones ») ne diminue pas malgré les nouveaux fonds gouvernementaux, l’établissement d’un secrétariat fédéral dédié, la réappropriation progressive de la protection de l’enfance par les communautés etc. La structure coloniale qui permet ce féminicide est toujours en place, dont les inégalités de revenus, même si elles tendent à s’atténuer.
Ton livre repose sur des témoignages d’une grande force : comment as-tu construit la confiance avec les familles et les communautés concernées, dans un contexte marqué par la méfiance envers les institutions et les médias ?
La confiance s’est établie sans difficultés, contrairement à tout ce qu’on m’avait prédit. Le fait que je sois Française et non Canadienne d’origine, et donc non-descendante de colons d’Amérique du Nord, était un facteur d’explication… jusqu’à ce que je m’aperçoive lors de la sortie du livre que Laurie Odjick, la maman de Maisy, me pensait québécoise ! Comme nous échangions en anglais, elle n’avait pas entendu mon accent… Je crois tout simplement que ces familles ont besoin d’être écoutées. Cela étant s’est posé la question du « speaking for others » : une femme blanche écrivant sur le féminicide autochtone reproduit-elle un schéma colonial ? Ma préfacière d’alors, la militante anishnabé Widia Larivière, a répondu à cette question, qu’on lui posait, en expliquant qu’au fond, si je pouvais apporter des informations à la société majoritaire, alors c’était utile.
La dimension profondément sororale, qui se dégage déjà de son beau titre, traverse entièrement ton livre. Comment cette solidarité entre femmes, entre mères et sœurs et militantes s’est-elle manifestée au cours de ton enquête ? Est-elle aussi une forme de résistance face aux violences structurelle que tu décris ?
Le titre provient de l’expression anglaise « stolen sisters », employée dans les années 2000-2010 pour désigner les femmes autochtones assassinées ou disparues. La sororité n’est pas un choix militant, c’est une dimension inhérente à la culture autochtone, avec une composante spirituelle très forte : on parle aussi des « sisters in spirit », les sœurs en esprit, pour désigner celles qui ne sont plus là mais avec qui on continue de cheminer et de rêver. C’est un héritage, aussi, de la période pré-coloniale, lorsque les femmes avaient un rôle social prépondérant et spécifique que les colonisateurs leur ont arraché. Cette sororité, malgré les conflits internes (parce qu’il n’y a aucune raison qu’il n’y en ait pas) est aussi la clé des progrès obtenus de haute lutte ces dix dernières années.
Dans ta postface tu écris : « Le féminisme autochtone est écoféministe. Et pour cause. » Peux-tu développer cette idée ?
L’écoféminisme met en parallèle l’exploitation des femmes par les hommes et celle des ressources naturelles par le capitalisme industriel. Ce qui est saisissant au Canada, c’est que ce phénomène est concret, factuel : les femmes autochtones sont exploitées par les travailleurs de l’industrie pétrolière et gazière, dans le nord des provinces comme dans le grand nord, celui des Territoires et de l’Arctique. Je donne notamment l’exemple du nord-est de la Colombie-Britannique où Amnesty a enquêté sur la rencontre explosive entre les « besoins » de drogue, d’alcool et de sexe de travailleurs épuisés qui passent des semaines loin de leur famille et la très grande vulnérabilité économique des femmes appartenant aux communautés autochtones avoisinantes. L’ONG a identifié, en plus du taux important de prostitution et de « sexe transactionnel », « des tentatives de contraindre des femmes à monter dans des véhicules avec des groupes d’hommes, des agressions sexuelles et des viols collectifs ». C’est hélas un exemple parmi d’autres. Et les militantes autochtones ont été les premières à pointer ce phénomène. Ce sont elles qui ont convaincu Amnesty d’enquêter. Mais elles n’emploient pas le terme « écoféminisme », en tout cas pas à ma connaissance.
Avec le recul, ton regard sur cette enquête a-t-il évolué ? Certaines rencontres ou certains moments ont-ils pris une signification nouvelle au fil des années ?
Oui. Il me semble que mon texte de 2014 n’insiste pas assez sur la dimension institutionnelle de la violence faite aux femmes autochtones, que j’aborde plus largement dans ma postface de 2026, notamment à travers deux exemples québécois qui montrent la manière dont elles sont traitées par la police et les milieux de la santé. J’ajoute ici que la prise de conscience de cette faillite est réelle aujourd’hui, et que des réformes sont à l’œuvre. Mais le racisme systémique est, plus que je ne l’avais mesuré en 2014, un pilier du féminicide autochtone.
La préface de Christelle Taraud inscrit ton livre dans une perspective féministe et historique plus large. Comment ce dialogue entre vos approches respectives enrichit-il et éclaire-t-il différemment les mécanismes de ces violences ?
Lorsque j’écrivais Sœurs volées, j’avais l’impression d’avancer dans le noir, à tâtons. Le travail de Christelle éclaire tout : tout s’explique, tout s’emboîte. Le féminicide autochtone canadien, soudain, n’est plus cette annihilation exceptionnelle mais un exemple paroxystique parmi d’autres de la guerre mondiale faite aux femmes, et davantage à certains groupes de femmes, multi-discriminés. C’est énorme pour moi.
Elle m’a aussi amenée à reconsidérer le regard parfois simpliste qu’on porte sur les sociétés autochtones pré-coloniales, qui n’étaient pas des paradis de l’égalité des genres mais dont le patriarcat était, comme elle l’écrit, « de faible intensité ». La rencontre avec le patriarcat européen, de « haute intensité », sera cependant terrible pour les femmes comme je l’ai rappelé plus haut.
Cet apport fondamental de Christelle me permet de « désexotiser » le féminisme autochtone canadien. D’ailleurs, les lectrices et lecteurs français-es que je rencontre depuis la sortie de cette réédition ne s’y trompent pas. Ils font le rapprochement avec l’histoire coloniale française récente, avec ce que subissent les femmes racisées en France (la figure hypersexualisée de la « beurette » fait par exemple directement écho à la « squaw » lascive des représentations coloniales nord-américaines).
Aujourd’hui, alors que les débats sur les féminicides et les violences systémiques occupent davantage l’espace public, que souhaites-tu que les lectrices et lecteurs retiennent en découvrant ou redécouvrant Sœurs volées ?
J’ai vraiment une wishlist, qui concerne les lecteurs et lectrices de Sœurs volées, mais pas seulement !
D’abord, que Maisy et Shannon habitent les mémoires.
Qu’un jour, on sache enfin ce qui leur est arrivé.
Que la lutte contre le féminicide autochtone, qui aujourd’hui ouvre la voie à des formes de décolonisation, éclaire la réflexion féministe mondiale.
Que les lecteurs et lectrices de Sœurs volées pensent aux angles morts que nous avons, nous les Français : est-ce qu’on s’intéresse aux peuples autochtones, et tout particulièrement aux femmes, de Guyane, de Nouvelle-Calédonie ou de la Polynésie française ? Et est-ce que, de manière plus large, on ne devrait pas exiger beaucoup plus frontalement que nos élus et dirigeants s’occupent sérieusement des inégalités phénoménales et si puissamment coloniales de nos « outre-mer » ?
Ce sont des questions qui m’obsèdent, et sur lesquelles je veux travailler.
Emmanuelle Walter, Sœurs volées, enquête sur un féminicide au Canada, Lux Éditeur « Pollux », février 2026, 264 pages, 12 euros.



