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Olivier Mellano : « C’est peut-être en nommant précisément ce que sont aujourd’hui la droite et l'extrême droite qu'on découvrira ce que pourrait redevenir une gauche »


Olivier Mellano (c) DR


Comment ouvrir cette semaine de Collateral sans revenir sans attendre sur la polémique dont l’extrême droite a fait son cheval de bataille, à savoir la tribune contre la nomination de Sylvain Tesson comme parrain du Printemps des poètes ? Pour en parler, Collateral s’est tourné vers l’un des signataires, Olivier Mellano : compositeur, chanteur et guitariste, Olivier Mellano s’affirme également avec La Funghimiracolette et plus récemment encore avec Exprosion Improsion comme un auteur, explorant la puissance poétique de la page et sa disposition miroitante. Entretien.


Pourquoi avez-vous signé la tribune contre la nomination de Sylvain Tesson comme parrain de l'édition du Printemps des poètes de cette année 2024 ? Vous avez pu indiquer que c'est avant tout une décision politique qui a présidé à votre signature : selon vous, une telle nomination participe d'un nouvel épisode de la banalisation de l'extrême droite ?

C'est en découvrant la virulence et la condescendance des médias de droite envers les premiers signataires qu'il m'a semblé juste de m’associer à cette tribune. J’ai eu l’impression qu'il se jouait là quelque chose d'important et qu'il fallait faire nombre, au-delà des possibles divergences sur la forme.

Je sais ce qu’est le quotidien difficile de beaucoup d’ami.e.s poète.sse.s (signataires ou non de cette tribune), je connais leur exigence, je sais à quel point ils et elles se battent pour être justes dans leur art tout en intervenant en milieu scolaire, carcéral ou hospitalier, je connais leur travail, leur engagement, leur éthique et leurs talents. Il m’a été intolérable de les voir insultés avec autant de mépris par ces médias qui, dans le même temps, se vantaient d’ignorer un pan important de la poésie contemporaine. Ce qui ressortait des mots de ces journalistes, c’est que ces poètes leur étant inconnus, leur travail ne valait rien et ils n’étaient donc rien.

Après la nomination de Rachida Dati au Ministère de la Culture, nomination qui peut difficilement être vue autrement que comme une marque de défiance envers le monde de l’art et de la culture, cette affaire Nauleau-Tesson est arrivée comme un autre signe préoccupant.

Cette tribune a été une manière parmi d’autres de relever la tête et de pointer ce glissement entamé depuis longtemps vers la droite puis l’extrême droite. Il y a dix ans Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont publié l'essai Vers l'extrême - extension des domaines de la droite (Editions Dehors), il peut être éclairant de le relire aujourd'hui. 

 

  

Ce qui frappe dans l'affaire Tesson, c'est peut-être le renforcement du clivage entre la gauche et la droite, clivage qui a notamment pris la forme d'une très grande violence par la multiplication des insultes, notamment antisémites comme "cafards" ou anti-profs traités de"zozos", à l'encontre des poètes signataires. Est-ce que cette virulence vous a surpris ? Que signifie-t-elle selon vous ? 

Oui, c'est peut-être en nommant précisément ce que sont aujourd’hui la droite et l'extrême droite qu'on découvrira ce que pourrait redevenir une gauche.

Qu’une parole différente et collective se soit libérée à gauche est une bonne nouvelle, il faudrait maintenant qu’elle sache s’articuler et se développer. Le fait qu’elle provoque des réactions aussi violentes montre qu’elle n’est pas anodine.

Comme le langage a son importance dans cette affaire, il faut prendre le temps de regarder le vocabulaire haineux utilisé pour désigner ces poètes et qui s’accompagne souvent d’une défiance envers les intellectuels. Tout cela s’engouffre dans le sillage du rouleau compresseur Bolloré et consorts qui ne cesse de préparer le terrain.



Un des points centraux de cette tribune consistait précisément à réunir poétesses et poètes contemporains sur le socle d'un refus. Au-delà de cette polémique, est-ce que précisément le faire commun ne l'a-t-il pas emporté ? D'aucuns ont pu parler, à tort, d'une définition vague de la poésie mais ne s'agit-il pas justement d'une formidable prise de conscience où le poétique permet d'ouvrir à un combat politique ? Est-ce que ce sursaut n'est pas en soi un événement ? 

Personne ne tient autant à la singularité de sa langue qu’un poète, c’est une communauté qui n’a pas souvent l’habitude de parler collectivement et c’est ce qui rend exceptionnel ce rassemblement.

Heureusement que la définition de la poésie est vague, je crois qu’elle ne le sera jamais assez.

Je comprends les réserves de certains quant au contenu de la tribune mais je crois qu'il faut aujourd'hui avoir l’humilité d'accepter que chaque mot ne soit pas exactement celui que nous aurions écrit du moment qu’il défend une parole commune, pour dire, ensemble, ce qui ne nous convient pas, que ce soit la banalisation de l'extrême droite, les violences sexistes, le déni de l'urgence écologique ou tant d’autres choses.

Devant ce qui nous attend, on ne peut que se réjouir que des poète.ss.es, des éditeur.ice.s soient descendu.e.s ensemble dans l’arène. Ce qui importe est bien plus ce que pourrait devenir ce mouvement que ce qui l’a déclenché.



Est-ce que finalement cette affaire n’a pas révélé combien le Printemps des poètes dont chacun connaissait le caractère totalement coupé de la création contemporaine et de sa diversité n’était qu’un appareil de pouvoir, au service des idéologies dominantes ? Est-ce qu’enfin après une année 2023 marquée par un regain d’intérêt médiatique pour la poésie médiatique comme celle de Sophie Marceau ou Arthur Teboul, l’année 2024 ne s’ouvre pas sur une victoire des poètes contre le système ?

Si certains événements du Printemps des poètes permettent de susciter la curiosité d’un nouveau public et lui donnent envie d'aller ensuite explorer la richesse de la poésie contemporaine, c’est une bonne chose.

C’est justement parce que ce type de manifestation a cette vocation d’amener la poésie au plus grand nombre qu’on peut légitimement se poser la question de son cap.

On constate que cette tribune aura surtout pour effet d’augmenter les ventes de Sylvain Tesson. Néanmoins elle aura peut-être également permis de mettre en lumière auprès de quelques-uns, une poésie contemporaine autre, diverse et vivante, pas assez médiatisée.

Je ne sais pas si on peut parler d’une victoire, mais peut-être d’un premier pas.

 

 

Diriez-vous qu'une bataille culturelle s'est engagée dont cette polémique est l'un dessignaux les plus forts ?

Cette polémique a effectivement mis en lumière deux visions de la poésie et de la littérature. Elle a permis de voir que certaines voix pouvaient se rassembler mais qu’il y avait encore du chemin. Elle a aussi montré qu'il fallait peut-être être plus précis, avoir une réflexion plus affûtée.

Il y a d’autres signes ici et là comme le discours de Justine Triet lors de la remise de sa Palme d'or qui pourraient dessiner l’horizon d’une voix politique commune du monde de l'art. Ce serait un beau chantier pour les temps à venir. C’est loin d’être gagné mais peut-être pas impossible.


(Propos recueillis par Johan Faerber)





Dernier livre paru : Olivier Mellano, Exprosion Improsion, éditions MF, juin 2023, 208 pages, 18 euros

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