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Omar Merzoug : Camus, une statue intouchable ou un homme dans son siècle ? (Camus - L’écrivain désengagé)

  • Photo du rédacteur: Christiane Chaulet Achour
    Christiane Chaulet Achour
  • 15 juin
  • 6 min de lecture



Albert Camus (c) DR
Albert Camus (c) DR


« Camus parle de son amour pour la terre algérienne, de son amitié pour les Algériens ; mais de la dignité des Algériens, de leur désir de liberté, il ne dit rien ».




Cette affirmation peut servir véritablement d’exergue aux propos de l’auteur, dans son livre édité en octobre 2025, Camus L’écrivain désengagé. A cette citation, Omar Merzoug oppose immédiatement une citation  de la « Lettre à un jeune Français d’Algérie » de Jean Sénac publiée dans Esprit en mars 1956 : « La dignité, il faudra bien que tu admettes que tous les hommes en ont besoin et que, si on la leur arrache, ils finissent tout de même par la reconquérir ».


 

 

L’auteur est ainsi présenté sur le site de la revue Les Cahiers de l’islam : « Omar Merzoug est journaliste et collabore régulièrement avec différents journaux algériens dont Le Quotidien d'Oran pour lequel il chronique l'actualité culturelle française. Il a été entre autres enseignant à l'Institut Adra-Ghazali et à l'Ecole Française des Attaché(e)s de Presse (EFAP). Il a soutenu une thèse de doctorat en histoire de la philosophie sur Aristote et Ibn Rochd. Il est, entre autres, l'auteur des ouvrages, Existe-t-il une Philosophie Islamique ? (2018) et de Avicenne ou l'Islam des Lumières (2021) ».

On pourrait s’étonner de son intérêt pour Camus si on ne connaissait pas ses articles antérieurs : le 27 juillet 2012, il publiait dans Les Nouvelles littéraires, « Les déchirements d’Albert Camus » fondant sa critique sur les contradictions idéologiques de l’écrivain. Il embrasse également les parutions de la nouvelle édition de La Pléiade en 4 Tomes et du Dictionnaire Albert Camus sous la direction de Jeanyves Guérin : « Prisonnier des stéréotypes coloniaux, Camus n’a pu admettre la violence révolutionnaire du FLN monté à l’assaut d’un système colonial qui refusait obstinément de se réformer ». Quant au dictionnaire, les parti-pris qu’il souligne le conduisent à une appréciation plus que réservée de l’ouvrage : « le parti-pris hagiographique, toute critique de Camus étant attribuée à "la méchanceté" et à "la malveillance", la mise sous le boisseau ou la présentation tendancieuse des faits défavorables (les analyses de Conor Cruise O’Brien, par exemple), ne font pas de ce Dictionnaire l’œuvre de référence attendue ».

Omar Merzoug a poursuivi son analyse des positions politiques de Camus sur le site algerienews, en quatre parties : les 29 et 31 décembre 2012 et les 3 et 12 janvier 2013. [Cf le compte-rendu de ces articles aux pages 169-180 du collectif Quand les Algériens lisent Camus, en 2014]. Le 6 décembre 2025, il a publié dans Le Quotidien d’Oran, « Albert Camus, un colonialiste de bonne volonté ».

 

Toutes ces analyses précises et documentées forment la matière de l’ouverture de l’ouvrage et de ses quatre premiers chapitres sous les titres suivants, « Rendez-vous avec la mort », « Les "Déchirements" d’Albert Camus », « Les Faits et le mythe », « L’itinéraire politique d’Albert Camus ». C’est déjà un des grands avantages d’une mise en ouvrage que de pouvoir consulter ces textes regroupés en livre.

 

Dans ses publications précédentes, Omar Merzoug donnait aussi des informations sur les positionnements d’intellectuels français face à la guerre d’Algérie. Tout est repris et approfondi dans les neuf chapitres suivants avec une mention à part pour le chapitre 12, « Les Billevisées de Michel Onfray » qui fait état d’un positionnement actuel et non des années 1950-1960. Ainsi, de données plus générales dans le cadre de la politique française de l’époque, on passe à un examen de positions particulières. Certaines sont bien connues désormais comme l’opposition Jean Sénac/Albert Camus, Jules Roy/Albert Camus. Pour Sartre, le détour par son engagement dont la préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon et intéressant mais moins directement rattaché au sujet central. Les pages qui ont été consacrées à ce rapport Sartre≠ Camus sont si nombreuses et en procès à charge du premier qu’il faudrait en faire une anthologie. Ce qui, par contre, m’a semblé sinon plus nouveau, du moins peu étudié, dans la critique sur Camus sont les chapitres consacrés à Francis Jeanson et au réseau Jeanson ainsi que le chapitre consacré à Raymond Aron.

 

Notons que sur les trois citations mises en exergue, deux sont de Raymond Aron :

« Quand on lit le recueil d’articles que M. Albert Camus vient de publier [Actuelles III], on craint le pire. En dépit de sa volonté de justice, de sa générosité, M. Albert Camus n’arrive pas à s’élever au-dessus de l’attitude du colonisateur de bonne volonté. A aucun moment, il ne semble comprendre l’essence de la revendication nationale et la légitimité de cette revendication » (L’Algérie et la République, Plon, 1958).

La seconde citation cette fois est extraite de ses Mémoires en 2010 : « Albert Camus recommandait les mesures mêmes que prônaient les défenseurs de l’Algérie française : relèvement du niveau de vie, "fédéralisme personnel" (autrement dit égalité civile et politique des musulmans et des Français). Il voulait que le gouvernement ne "cédât sur rien sur les droits des Français d’Algérie", il présentait "la revendication nationale algérienne" comme une des manifestations de ce nouvel impérialisme arabe dont l’Egypte, présumant de ses forces, prétend prendre la tête et que, pour le moment, la Russie utilise à des fins de stratégie antioccidentale ».

 

C’est essentiellement sur le plan de ses idées politiques que se place l’essayiste, ne faisant que quelques allusions à ses œuvres littéraires. Son apport est bien de confronter l’écrivain et citoyen Albert Camus à la notion d’engagement que Sartre avait développée dès 1947, soulignant qu’un écrivain est toujours enraciné dans son époque, qu’il le veuille ou non, qu’en prenant la parole il s’engage et incite à l’action. Aussi le titre choisi, « l’écrivain désengagé », s’il correspond bien à la démonstration du critique, ne couvre qu’une partie de la notion d’engagement. Désengagé par rapport à ce que les Algériens et les anticolonialistes auraient souhaité venant de cet écrivain perçu à gauche et critique, un temps, du système colonial ; mais engagé – et tous ses écrits le prouvent – contre la résistance frontale au colonialisme et la lutte pour l’indépendance du pays de son origine. L’engagement à droite est aussi un engagement. Dans d’autres situations de son siècle, Camus a défendu des principes de liberté qu’il n’a pu appliquer au combat algérien. L’humanisme dont il se réclame, comme d’autres intellectuels de son époque, est à géométrie variable selon les pays où les citoyens exigent une reconnaissance de leur humanité pleine et entière. On lira avec grand intérêt les mises au point d’Omar Merzoug pour redimensionner un écrivain plus adulé qu’expliqué.


 

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Omar Merzoug rejoint la famille des critiques (mais aussi des écrivains) qui veulent engager une lecture réelle d’une œuvre et de la complexité des positions de créateur et de citoyen d’un écrivain. Un écrivain  ne passe à la postérité –  et on ne peut nier que Camus soit passé à la postérité… – que parce qu’il est pétri de complexité. Or, ce que l’on constate avec l’œuvre d’Albert Camus c’est que la lecture qui en est faite et qui s’impose comme légitime, a toujours comme postulat de base une lecture normée dont les balises acceptées (et même imposées) se sont construites progressivement et assez rapidement pour empêcher toute sortie hors de ce qu’il est convenu de comprendre dans sa production romanesque et essayiste. Comme l’écrit Christian Viguié : « on peut constater que l’éventail hagiographique se déploie de la gauche socialo-coloniale à la droite colonialiste jusqu’à certains milieux anarchistes qui affirment que Camus était de leur bord ». Actuellement, dans Philosophie Magazine, Marilyn Maeso orchestre cette lecture légitime chaque fois qu’elle le peut et est accompagnée par d’autres camusiens très sourcilleux sur ce qu’il faut dire à son propos.

La famille des critiques tentant une autre lecture commence à être un peu moins invisible ainsi que celles et ceux qui en rendent compte (Christian Viguié, Laure Lévêque, Bouba Tabti-Mohammedi, Afifa Bererhi). Elle tente de lever le voile persistant déployé sur la lecture d’une œuvre, d’un intellectuel et… sans doute, sur l’Histoire entre l’Algérie et la France. Citons quelques titres pour le lecteur curieux qui souhaiterait poursuivre non pas un « déboulonnage » mais une lecture autrement outillée.

 

Jean-Luc Moreau (2010), Yves Ansel (2012), un collectif Quand les Algériens lisent Camus (2014), Oliver Gloag (2023) et Christiane Chaulet Achour (2023). Consulter aussi le n°21 de la Revue A, « Albert Camus. Ses paradoxes et ses convictions. D'autres lectures » (septembre-décembre 2025).

Outre les rapports avec des intellectuels de son époque sondés par Omar Merzoug, ces différents ouvrages – et chacun visitant le « monument » par l’entrée qu’il choisit – dessinent le rapport à Césaire, Faulkner, Jean Amrouche, Emmanuel Roblès, Mouloud Mammeri, Gisèle Halimi, d’autres encore ; ainsi que les nombreux écrivains algériens qui l’ont cité ou se sont mesuré à lui dont Aziz Chouaki, Maïssa Bey, Kamel Daoud, Salim Bachi ou Hamid Grine. Certains fondent leur critique sur le fonctionnement même des textes littéraires de Noces au Premier Homme. Car il n’y a pas un citoyen et un créateur, en contradiction l’un avec l’autre.

Il n’est pas question de passer Camus, comme l’affirme un camusien patenté «à la moulinette du  wokisme »…  mais il s’agit d’un désir de visiter cet auteur dans son contexte de vie et d’écriture et, en conséquence, de rendre sa place à la colonie de peuplement de cette colonie si singulière que fut l’Algérie et dont il a été un représentant éminent. Le silence imposé à cette dimension essentielle rejoint la difficile acceptation assez partagée d’un regard lucide sur le fleuron de l’empire colonial français.

 

 

 





Omar Merzoug, Albert Camus L’écrivain désengagé, Paris, éditions Albouraq, octobre 2025, 186 pages

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